Charles de Mayenne, le lieutenant général vaincu
Battu à Ivry, le chef militaire de la Ligue a laissé son armée sur le champ. Mais Charles de Lorraine, duc de Mayenne, garde ses titres, ses villes et l'appui de l'Espagne. Portrait d'un homme que la défaite n'a pas dépouillé.
On l'a vu, le 14 mars, dans la plaine près d'Ivry, entouré de ses reîtres et de la cavalerie que le roi d'Espagne lui a prêtée. On l'a vu, quelques heures plus tard, tourner bride et fuir vers le nord, laissant derrière lui des milliers d'hommes tués, blessés ou faits prisonniers. Charles de Lorraine, duc de Mayenne, lieutenant général de l'État royal et couronne de France, a perdu une bataille qu'il ne pouvait guère se permettre de perdre.
La nouvelle de sa déroute a couru jusque dans Paris, où on l'attendait vainqueur. Mais qui est cet homme sur qui repose, depuis la mort des Guise, tout le parti catholique ? Et que peut-il encore, maintenant que le roi de Navarre a défait son armée en rase campagne pour la seconde fois en six mois ?
L'héritier des Guise
Charles de Lorraine va sur ses trente-six ans, deuxième fils de François de Guise, ce capitaine que la France avait acclamé après la reprise de Calais. Il fut d'abord un cadet de grande maison, gouverneur de Bourgogne, amiral de France, un de ces seigneurs lorrains qui servaient la Couronne les armes à la main. On l'avait vu guerroyer contre les réformés du temps du feu roi Henri III, aux sièges et dans les campagnes du Midi.
Rien ne le désignait à conduire un parti : ce rôle revenait à son frère aîné, Henri de Guise, le Balafré, l'idole de Paris. Tout a basculé à Blois, à la Noël 1588, quand le roi Henri III fit tuer dans son château le duc de Guise puis le cardinal son frère. En un jour, Charles de Mayenne s'est retrouvé seul survivant des trois frères à pouvoir prendre la tête de la maison et de la Ligue.
Il ne l'a pas refusé. Accouru de Bourgogne, il a reçu de la Ligue et de la Sorbonne un titre que nul avant lui n'avait porté : lieutenant général de l'État royal et couronne de France. La Ligue a son roi, le vieux cardinal Charles de Bourbon, qu'elle proclame Charles X et que le Parlement de Paris vient encore de reconnaître ce mois-ci ; mais ce roi est prisonnier du parti royal, et c'est en son nom que Mayenne exerce le pouvoir, contre le prince que la loi salique désigne pourtant comme héritier.
Le chef de la Ligue
Depuis, c'est lui qui tient les fils. Il commande les armées de la Ligue, nomme aux gouvernements, tranche entre les villes catholiques qui l'appellent leur chef. Paris, Rouen, la Bourgogne, une bonne moitié des grandes cités du royaume tiennent pour lui. Le légat du pape, Enrico Caetani, réside dans la capitale et bénit sa cause. Surtout, il a derrière lui l'or et les soldats de Philippe II d'Espagne : ce sont deux mille chevaux venus des Pays-Bas qui chargeaient à ses côtés à Ivry.
Cet appui a un prix. On murmure que le roi d'Espagne ne prête pas ses reîtres pour rien, et que son secours l'autorisera demain à peser sur le choix d'un roi si le vieux cardinal de Bourbon venait à manquer. Mayenne se trouve ainsi placé entre le parti dévot des Seize, qui à Paris veut une Ligue pure et dure, et un protecteur étranger dont les vues ne s'arrêtent pas aux frontières du royaume.
On lui reproche, dans son propre camp, sa lenteur et sa prudence. À Arques déjà, l'automne dernier, il n'avait pu forcer le roi de Navarre retranché. À Ivry, il avait pourtant l'avantage du nombre — douze à treize mille hommes, dit-on, contre une armée royale plus courte — et il a perdu. Les langues, chez les Seize, disent tout haut qu'un vrai Guise eût mieux fait.
Après Ivry, que peut-il ?
Une déroute n'est pas une abdication. Mayenne a fui, mais il n'est pas pris ; son armée est défaite, mais lui reste le lieutenant général et le chef reconnu de la Ligue. Ce qu'il a perdu, ce sont des hommes et une bataille rangée. Ce qui lui demeure, ce sont les murs des villes, les caisses de l'Espagne et le temps.
Car le roi de Navarre, vainqueur en pleine campagne, n'a pas de quoi emporter d'assaut une capitale de deux cent mille âmes bien garnie de défenseurs. À Paris, le duc de Nemours organise déjà la garde des portes. Tant que la ville tient, la Ligue tient. Et Mayenne, dit-on, se replie pour rassembler ce qui lui reste et courir chercher du secours du côté des Pays-Bas espagnols, où le duc de Parme commande la meilleure armée d'Europe.
Tout, à cette heure, est de savoir s'il en aura le temps. Le roi va-t-il marcher droit sur Paris et l'investir avant que le lieutenant général ait pu recomposer une force ? Mayenne saura-t-il, une fois encore, faire de sa lenteur une patience, et attendre que l'Espagne le relève ? Nul, au camp du roi comme dans Paris, ne peut aujourd'hui le dire. Le chef de la Ligue est à terre. Il n'est pas hors du jeu.