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L’armée allemande entre dans le Midi : la « zone libre » n’existe plus

Hier 11 novembre, au petit matin, les troupes allemandes ont franchi la ligne de démarcation et se sont avancées vers le Sud ; à l’est, les troupes italiennes ont gagné la Côte d’Azur. Le soir venu, les blindés du Reich touchaient la Méditerranée. L’enclave née de l’armistice de juin 1940 a vécu.

Antoine Reverdy 12 novembre 1942 7 min de lecture
Colonne de blindés allemands (Panzer 35(t) puis Panzer IV) progressant sur une route de France, 1940
Bundesarchiv, Bild 101I-769-0236-23 / Borchert, Erich (Eric) — Colonne de panzers de la Wehrmacht en France (PK OKW, 1940) — CC BY-SA 3.0 DE (Wikimedia Commons).

Il était à peine sept heures, hier matin, lorsque les premières colonnes allemandes ont franchi la ligne qui, depuis l’été de 1940, coupait la France en deux. De Moulins à Chalon, de la Charente au Jura, les postes de contrôle qui marquaient l’entrée de la zone dite « libre » ont été dépassés sans combat. En une journée, des blindés sont descendus vers le cœur du Midi ; au soir, on les disait parvenus jusqu’aux rivages de la Méditerranée. La ligne de démarcation, ce trait qui réglait depuis deux ans et demi la vie des Français — laissez-passer, courrier surveillé, familles séparées —, n’a plus d’objet : il n’y a plus, désormais, qu’une seule France occupée.

L’ampleur du mouvement se mesure à la carte. Tandis que les forces venues du nord et de l’ouest poussaient vers Bordeaux, la frontière d’Espagne et la vallée du Rhône, d’autres faisaient mouvement vers Vichy et vers le Sud-Est. À l’est, ce sont des troupes italiennes qui se sont avancées : la Côte d’Azur, de la frontière des Alpes jusqu’aux abords de Toulon, passe sous leur contrôle, et l’on annonce un débarquement en Corse. Du jour au lendemain, des départements qui n’avaient jamais vu l’uniforme étranger depuis l’armistice se sont réveillés sous la botte. Lyon, Clermont, Montpellier, toute la moitié méridionale du pays sont entrées dans l’ordre de l’Occupation.

L’opération a été conduite avec méthode et rapidité, et l’on n’a guère rapporté de résistance. Un seul fait nous est parvenu qui tranche : le général de Lattre de Tassigny, qui commandait à Montpellier, aurait voulu regrouper ses troupes et faire mouvement contre l’occupant. Isolé, désavoué, il aurait erré dans le Midi à la recherche de ses unités avant d’être intercepté, du côté de l’Hérault, et placé en état d’arrestation. Ailleurs, les unités de l’armée d’armistice, prises de court et bientôt désarmées, sont demeurées dans leurs casernes : un télégramme parti de Vichy dans la matinée a annulé les ordres donnés par l’état-major, et chacun s’est tenu coi.

À Vichy, justement, on a mesuré l’événement à l’aune de l’armistice. L’occupation de la zone Sud déchire ouvertement la convention signée le 22 juin 1940, qui avait laissé au gouvernement du maréchal Pétain la libre administration de cette part du territoire. Berlin l’a fait savoir par une lettre adressée au Maréchal : les armées allemandes traverseraient la zone, y est-il expliqué, pour gagner les côtes du Midi et y faire face à une éventuelle entreprise venue d’Afrique du Nord. C’est, dans la langue de l’occupant, une « mesure de protection ». Dans les faits, c’est la fin de ce que Vichy nommait sa souveraineté.

Quelle a été la réponse du gouvernement ? À l’heure où nous écrivons, elle paraît bien mince. On dit le maréchal Pétain résolu à élever une protestation solennelle contre la violation de l’armistice ; mais aucune mesure de rupture n’a été prise, aucun ordre de combat général n’a été lancé, et le chef de l’État demeure à Vichy. M. Laval, lui, a été appelé en Allemagne, où il se trouvait, dit-on, lorsque la nouvelle lui est parvenue ; nul ne sait au juste où ni dans quelles conditions il a été reçu, ni ce qui s’y décide pour la France. Entre la protestation de principe et l’absence d’acte, le gouvernement semble pris dans un étau dont il ne maîtrise plus les mâchoires.

Le calendrier de l’événement n’aura échappé à personne. C’est un 11 novembre — jour où, depuis 1918, la France célèbre l’armistice qui mit fin à la Grande Guerre — que les armées allemandes ont choisi, ou qu’on leur a fait choisir, pour entrer dans le Midi. Vingt-quatre ans, jour pour jour, après la victoire de 1918, l’uniforme allemand paraît à Lyon et à Marseille. La coïncidence est trop nette pour n’être pas remarquée ; dans les villes du Sud, plus d’un l’a relevée en silence, ce 11 novembre où il n’y eut, cette année, ni cortège ni gerbe.

Cette entrée dans le Midi n’est pas un épisode isolé : elle est la suite directe de ce qui se joue, depuis quatre jours, de l’autre côté de la Méditerranée. Le débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie, dans la nuit du 7 au 8 novembre, a tout précipité. C’est en réponse à cette ouverture d’un front africain que le Reich a voulu tenir d’une main ferme la côte provençale, jugée vulnérable. La guerre, qui semblait à la zone Sud une rumeur lointaine, vient de s’abattre sur elle d’un seul coup.

Bien des questions demeurent, ce matin, sans réponse. On ignore jusqu’où, précisément, l’occupant entend pousser, et ce qu’il fera des ports et des arsenaux du littoral. On ignore quel sort sera réservé à l’armée d’armistice, à ses cadres, à ses dépôts. On ignore, surtout, ce que pèsera encore un gouvernement qui n’administre plus de zone libre et dont le second personnage est convoqué à l’étranger. Ce que l’on sait, en revanche, est simple et lourd : depuis hier, il n’existe plus en France un seul pouce de terre que l’occupant ne puisse fouler. La carte de l’armistice est déchirée ; reste à savoir ce qui s’écrira sur la page blanche.

Le contexte

L’armistice du 22 juin 1940 avait partagé la France en deux : une zone occupée au nord et à l’ouest, administrée par l’occupant, et une zone dite « libre » au sud, laissée à l’administration du gouvernement du maréchal Pétain installé à Vichy. Une ligne de démarcation, étroitement surveillée, séparait les deux et réglait la circulation des personnes, du courrier et des marchandises.

Le 8 novembre 1942, les forces anglo-américaines ont débarqué au Maroc et en Algérie. Cette ouverture d’un front en Afrique du Nord française a bouleversé les équilibres de la guerre en Méditerranée et placé les côtes du Midi sous la menace d’opérations alliées.

L’armée dite « d’armistice », maintenue en zone Sud par les clauses de juin 1940, ne disposait que d’effectifs et d’armements limités, sans aviation ni blindés en nombre. Elle se trouvait, par construction, hors d’état de s’opposer à une entrée en force de la Wehrmacht.

Le 11 novembre est, depuis 1918, la date anniversaire de l’armistice qui mit fin à la Première Guerre mondiale, jour de commémoration nationale en France.

État des informations

Nous écrivons au lendemain d’une journée qui a vu toute la France passer sous occupation, au rythme de nouvelles encore parcellaires. Nous rapportons ce qui est tenu pour sûr, signalons ce qui demeure incertain, et nous gardons d’anticiper ce que feront, dans les jours qui viennent, l’occupant comme le gouvernement de Vichy.

Ce que l’on sait

  • Au matin du 11 novembre 1942, les troupes allemandes ont franchi la ligne de démarcation et pénétré en zone Sud ; au soir, leurs blindés avaient atteint la côte méditerranéenne.
  • Des troupes italiennes ont occupé la Côte d’Azur, et un débarquement italien a eu lieu en Corse.
  • L’opération s’est déroulée presque sans combat ; le général de Lattre de Tassigny, qui commandait à Montpellier et aurait voulu résister, a été intercepté et arrêté dans le Midi.
  • L’invasion fait directement suite au débarquement allié au Maroc et en Algérie du 8 novembre 1942 ; elle viole l’armistice du 22 juin 1940.

Ce que l’on ignore

  • Jusqu’où l’occupant poussera son dispositif, et ce qu’il fera des ports et arsenaux du littoral, dont Toulon.
  • Le sort réservé à l’armée d’armistice, à ses cadres et à ses dépôts.
  • La réaction réelle du maréchal Pétain au-delà d’une protestation, et ce qui se décide pour la France lors de la convocation de M. Laval en Allemagne.
  • L’heure exacte du franchissement de la ligne et le détail des unités engagées, encore mal connus à chaud.

Sources historiques utilisées

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Opération Anton (invasion de la zone libre)

Synthèse encyclopédique : déroulé du 11 novembre 1942, unités allemandes (1re et 7e armées, général Blaskowitz), occupation italienne de la Côte d’Azur et de la Corse, progression jusqu’à la côte, arrestation de De Lattre, réaction de Vichy.

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Ligne de démarcation (France)

Consultée pour le rôle de la ligne de démarcation depuis 1940 et son franchissement le 11 novembre 1942 mettant fin à la zone libre.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Les formulations « à chaud » imitent un quotidien français du 12 novembre 1942 ; aucun élément postérieur à cette date n’est utilisé. La terminologie officielle (« zone libre », « mesure de protection ») est citée et attribuée, jamais endossée.

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