L’armée allemande entre dans le Midi : la « zone libre » n’existe plus
Hier 11 novembre, au petit matin, les troupes allemandes ont franchi la ligne de démarcation et se sont avancées vers le Sud ; à l’est, les troupes italiennes ont gagné la Côte d’Azur. Le soir venu, les blindés du Reich touchaient la Méditerranée. L’enclave née de l’armistice de juin 1940 a vécu.
Il était à peine sept heures, hier matin, lorsque les premières colonnes allemandes ont franchi la ligne qui, depuis l’été de 1940, coupait la France en deux. De Moulins à Chalon, de la Charente au Jura, les postes de contrôle qui marquaient l’entrée de la zone dite « libre » ont été dépassés sans combat. En une journée, des blindés sont descendus vers le cœur du Midi ; au soir, on les disait parvenus jusqu’aux rivages de la Méditerranée. La ligne de démarcation, ce trait qui réglait depuis deux ans et demi la vie des Français — laissez-passer, courrier surveillé, familles séparées —, n’a plus d’objet : il n’y a plus, désormais, qu’une seule France occupée.
L’ampleur du mouvement se mesure à la carte. Tandis que les forces venues du nord et de l’ouest poussaient vers Bordeaux, la frontière d’Espagne et la vallée du Rhône, d’autres faisaient mouvement vers Vichy et vers le Sud-Est. À l’est, ce sont des troupes italiennes qui se sont avancées : la Côte d’Azur, de la frontière des Alpes jusqu’aux abords de Toulon, passe sous leur contrôle, et l’on annonce un débarquement en Corse. Du jour au lendemain, des départements qui n’avaient jamais vu l’uniforme étranger depuis l’armistice se sont réveillés sous la botte. Lyon, Clermont, Montpellier, toute la moitié méridionale du pays sont entrées dans l’ordre de l’Occupation.
L’opération a été conduite avec méthode et rapidité, et l’on n’a guère rapporté de résistance. Un seul fait nous est parvenu qui tranche : le général de Lattre de Tassigny, qui commandait à Montpellier, aurait voulu regrouper ses troupes et faire mouvement contre l’occupant. Isolé, désavoué, il aurait erré dans le Midi à la recherche de ses unités avant d’être intercepté, du côté de l’Hérault, et placé en état d’arrestation. Ailleurs, les unités de l’armée d’armistice, prises de court et bientôt désarmées, sont demeurées dans leurs casernes : un télégramme parti de Vichy dans la matinée a annulé les ordres donnés par l’état-major, et chacun s’est tenu coi.
À Vichy, justement, on a mesuré l’événement à l’aune de l’armistice. L’occupation de la zone Sud déchire ouvertement la convention signée le 22 juin 1940, qui avait laissé au gouvernement du maréchal Pétain la libre administration de cette part du territoire. Berlin l’a fait savoir par une lettre adressée au Maréchal : les armées allemandes traverseraient la zone, y est-il expliqué, pour gagner les côtes du Midi et y faire face à une éventuelle entreprise venue d’Afrique du Nord. C’est, dans la langue de l’occupant, une « mesure de protection ». Dans les faits, c’est la fin de ce que Vichy nommait sa souveraineté.
Quelle a été la réponse du gouvernement ? À l’heure où nous écrivons, elle paraît bien mince. On dit le maréchal Pétain résolu à élever une protestation solennelle contre la violation de l’armistice ; mais aucune mesure de rupture n’a été prise, aucun ordre de combat général n’a été lancé, et le chef de l’État demeure à Vichy. M. Laval, lui, a été appelé en Allemagne, où il se trouvait, dit-on, lorsque la nouvelle lui est parvenue ; nul ne sait au juste où ni dans quelles conditions il a été reçu, ni ce qui s’y décide pour la France. Entre la protestation de principe et l’absence d’acte, le gouvernement semble pris dans un étau dont il ne maîtrise plus les mâchoires.
Le calendrier de l’événement n’aura échappé à personne. C’est un 11 novembre — jour où, depuis 1918, la France célèbre l’armistice qui mit fin à la Grande Guerre — que les armées allemandes ont choisi, ou qu’on leur a fait choisir, pour entrer dans le Midi. Vingt-quatre ans, jour pour jour, après la victoire de 1918, l’uniforme allemand paraît à Lyon et à Marseille. La coïncidence est trop nette pour n’être pas remarquée ; dans les villes du Sud, plus d’un l’a relevée en silence, ce 11 novembre où il n’y eut, cette année, ni cortège ni gerbe.
Cette entrée dans le Midi n’est pas un épisode isolé : elle est la suite directe de ce qui se joue, depuis quatre jours, de l’autre côté de la Méditerranée. Le débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie, dans la nuit du 7 au 8 novembre, a tout précipité. C’est en réponse à cette ouverture d’un front africain que le Reich a voulu tenir d’une main ferme la côte provençale, jugée vulnérable. La guerre, qui semblait à la zone Sud une rumeur lointaine, vient de s’abattre sur elle d’un seul coup.
Bien des questions demeurent, ce matin, sans réponse. On ignore jusqu’où, précisément, l’occupant entend pousser, et ce qu’il fera des ports et des arsenaux du littoral. On ignore quel sort sera réservé à l’armée d’armistice, à ses cadres, à ses dépôts. On ignore, surtout, ce que pèsera encore un gouvernement qui n’administre plus de zone libre et dont le second personnage est convoqué à l’étranger. Ce que l’on sait, en revanche, est simple et lourd : depuis hier, il n’existe plus en France un seul pouce de terre que l’occupant ne puisse fouler. La carte de l’armistice est déchirée ; reste à savoir ce qui s’écrira sur la page blanche.