Austerlitz consterne Londres : Pitt à Bath, la coalition en ruine
La nouvelle du désastre du 2 décembre a frappé la capitale britannique comme un coup de foudre. Le Premier ministre, qui cure ses maux à Bath, se serait effondré à l'annonce de l'armistice. La Prusse, de son côté, a scellé à Schönbrunn un accord troublant avec Bonaparte.
La dépêche est parvenue à Londres dans les premiers jours de décembre, semant la consternation dans les cercles ministériels et sur les places de la Cité. La Grande Armée de Bonaparte a écrasé, le 2 de ce mois, les forces coalisées de l'Autriche et de la Russie à Austerlitz, en Moravie. L'armistice qui a suivi a mis fin, d'un seul coup, à l'espoir de voir l'Empire français contenu sur le continent.
William Pitt, Premier ministre du Royaume-Uni depuis mai 1804, avait quitté Londres le 7 décembre pour les eaux de Bath, où il cherche depuis des semaines à soulager une santé chancelante — la goutte l'accable, et les fatigues de la conduite de la guerre ont visiblement marqué ses traits. C'est là, dans cette ville de cure, qu'il a appris l'étendue du désastre. Selon les informations qui nous parviennent, la nouvelle de l'armistice signé après Austerlitz l'a frappé de plein fouet, aggravant un état déjà préoccupant.
La coalition que Pitt a bâtie, défaite en un après-midi
Depuis son retour au pouvoir en mai 1804, William Pitt avait consacré une énergie considérable à constituer la Troisième Coalition. Les subsides versés à l'Autriche et à la Russie pour entretenir leurs armées se chiffrent en millions de livres sterling. La stratégie était claire : épuiser Bonaparte sur terre, pendant que la marine royale maintenait la suprématie sur les mers.
Trafalgar, le 21 octobre dernier, avait semblé donner raison à cette politique. L'amiral Villeneuve et la flotte combinée franco-espagnole ont été anéantis par Nelson au large du cap de ce nom ; la menace d'une descente sur les côtes britanniques s'est, du même coup, évanouie. La presse de Londres avait fêté la victoire, malgré la mort de l'amiral. On croyait le vent tourner.
Austerlitz a dissipé cette illusion. En une seule journée de bataille, Napoléon Bonaparte a disloqué l'armée austro-russe et contraint l'Autriche à capituler. La Russie se retire. L'Autriche va négocier une paix séparée dont on ne connaît pas encore toutes les conditions, mais dont on peut redouter la sévérité. La coalition patiemment ourdie par Pitt s'effondre.
La Prusse se couche devant Napoléon
Ce qui aggrave encore la situation de Londres, c'est la volte-face prussienne. Frédéric-Guillaume III avait d'abord semblé pencher vers la coalition : le traité de Potsdam, conclu le 3 novembre avec le tsar Alexandre, laissait espérer que Berlin s'opposerait enfin à l'expansion française.
Mais le 15 décembre, à Schönbrunn, le comte Haugwitz a signé au nom du roi de Prusse un traité d'alliance avec la France. En échange de la promesse d'annexer le Hanovre — territoire appartenant à la Couronne britannique depuis un siècle —, Berlin cède à Bonaparte Ansbach, Neuchâtel et Clèves, et s'engage à fermer ses ports aux navires de Sa Majesté. La Prusse, que l'on espérait voir rejoindre la cause commune, devient ainsi l'instrument du blocus continental que Bonaparte cherche à imposer au commerce britannique.
À Londres, l'annonce de cet accord est reçue comme une trahison. Que la Prusse se saisisse du Hanovre, territoire de la maison de Brunswick, est une insulte directe à la Couronne. Les milieux de la Cité, attentifs à toute fermeture de débouché sur le continent, ne cachent pas leur inquiétude.
L'opposition Whig exulte, Fox ne désarme pas
Dans l'opposition, Charles James Fox ne dissimule pas une satisfaction que d'aucuns jugent déplacée. Le chef des Whigs n'a cessé de dénoncer la politique de coalitions onéreuses et, selon lui, vouées à l'échec. Dans une lettre privée, Fox aurait écrit, en apprenant les victoires françaises à Ulm puis à Austerlitz : « Ces prodiges ne m'étonnent guère. » Formule cinglante pour celui qui avait prédit dès juillet que la passion des hommes d'État pour les monarchies alliées conduirait la nation à sa ruine.
Fox et ses partisans réclament depuis des mois l'ouverture de négociations avec Paris. L'effondrement de la Troisième Coalition leur fournit un argument de poids. Des voix s'élèvent au Parlement pour demander des comptes sur les millions déboursés en pure perte. La reprise de la session parlementaire, en janvier, promet d'être mouvementée.
Un empire britannique isolé sur le continent
Le tableau qui se dessine est celui d'une Grande-Bretagne réduite à sa seule puissance navale, désormais sans alliés actifs sur le continent. L'Autriche négocie sa capitulation ; la Russie recule vers ses provinces ; la Prusse a rejoint la clientèle de Napoléon. La Suède, qui avait fourni quelques contingents en Poméranie, n'est pas en mesure de compenser ces défections.
Pour l'heure, la Manche reste un rempart. Depuis Trafalgar, aucune flotte ennemie ne peut menacer les côtes anglaises. Mais un empire qui ne peut poser le pied sur le continent sans y trouver un ennemi victorieux voit son influence s'éroder à mesure que Bonaparte consolide sa domination de l'Europe.
À Bath, William Pitt reçoit les dépêches. Son entourage décrit un homme épuisé, dont la santé donne des inquiétudes sérieuses depuis plusieurs semaines. La grande carte d'Europe qu'il consulte chaque matin dans son cabinet lui renvoie, depuis le 2 décembre, une image singulièrement sombre. On prête à M. Pitt, dans les cercles proches de son entourage, le projet de faire décrocher cette carte du mur — rumeur que l'on accueille à Paris avec quelque ironie.