Fallait-il attendre ?
Depuis ce matin, le tricolore flotte sur la Préfecture. On me dit que nous sommes allés trop vite, que les secours ne sont pas là, qu’on risque de faire de Paris une seconde Varsovie. J’ai pesé ces raisons. Je réponds : c’était maintenant ou jamais.
J’écris au soir du premier jour, les mains encore noires, dans une ville qui ne s’est pas encore couchée. Ce matin, des policiers en armes ont pris la Préfecture, dans l’île de la Cité, et hissé le drapeau tricolore sur la façade ; un autre flotte sur les tours de Notre-Dame. Je l’ai vu, comme des milliers d’autres, et je n’ai pas honte de dire que je me suis arrêté au bord du quai pour le regarder. Depuis, on me répète que nous avons eu tort. Que nous nous sommes soulevés trop tôt. Que rien ne nous y forçait. Je veux répondre, non pour clore le débat, mais parce que je l’ai tranché pour moi, et que je crois avoir tranché juste.
Rappelons comment nous en sommes venus là. Le 7 de ce mois, l’ordre de mobilisation des Forces françaises de l’intérieur a couru dans la région parisienne, signé du colonel Rol-Tanguy. Le 10, les cheminots ont cessé le travail. Le 15, ce fut le tour de la police, qui a quitté ses postes et refusé de servir l’occupant plus longtemps. Hier, le 18, quatre affiches ont été placardées sur nos murs : la grève générale appelée par les syndicats, la mobilisation des francs-tireurs, l’appel au soulèvement des élus, l’ordre de Rol-Tanguy aux FFI. Et ce matin, la Préfecture est tombée entre nos mains, quand le Conseil national de la Résistance appelait à l’insurrection nationale. Rien de tout cela n’a été improvisé dans la fièvre d’une heure.
Ceux qui me disent d’attendre ne sont pas des lâches, et je ne les traiterai pas comme tels. Ils ont pour eux des raisons que je n’écarte pas. On rapporte que des ordres sont venus de Londres, du général Koenig qui commande les nôtres, de ne pas déclencher l’insurrection avant l’heure. Le raisonnement se tient : une ville mal armée qui se dresse contre une garnison encore pourvue de blindés joue gros ; mieux vaudrait, disent-ils, laisser mûrir, ménager les forces, attendre que le secours soit proche. Je comprends cette prudence. Je l’ai portée en moi, ces derniers jours, comme un poids.
Et je sais le nom que l’on met sur cette crainte. Varsovie. On se bat là-bas depuis le début du mois ; la ville s’est levée, et le secours qu’elle attendait n’est pas venu. Ce nom-là, aucun d’entre nous ne l’a oublié en montant vers la Préfecture. Je veux croire que Paris n’est pas Varsovie : les armées alliées sont à l’Ouest, elles avancent, elles ne sont pas immobiles de l’autre côté d’un fleuve à regarder une ville brûler. Mais je l’écris comme une espérance, non comme une promesse. Personne ce soir ne peut me garantir que j’ai raison d’espérer, et cette incertitude ne me quitte pas.
Je ne me cache pas non plus ce que nous risquons. L’ennemi est encore dans nos murs, avec ses canons et ses chars. Partout où il a tenu, il a fusillé des otages et rendu coup pour coup ; Varsovie dit assez de quoi une armée est capable contre une ville qui se lève. On chuchote déjà, aux carrefours, que des quartiers pourraient être châtiés, que l’occupant se vengera avant de céder. Je n’en sais rien, nul ne le sait ce soir. Mais je préfère porter ce risque les yeux ouverts que de laisser l’heure passer.
Car l’heure, justement, est là et ne reviendra pas. La police a déserté les rangs de l’occupant ; l’ennemi est ébranlé, ses convois refluent, ses forces regardent ailleurs. Quand retrouverons-nous pareille faille ? Attendre, c’est parier que la même occasion se représentera plus favorable. Je n’y crois pas. Une ville qui laisse passer le moment de se lever risque de ne plus se lever du tout, et d’être délivrée du dehors comme on ouvre une porte à un prisonnier resté assis.
C’est pourquoi je suis du côté de ceux qui ont voulu frapper maintenant : le colonel Rol-Tanguy, les hommes du comité d’action militaire, le Comité parisien de la Libération. Ils tiennent, et je tiens avec eux, que Paris doit se délivrer par ses propres mains, non attendre qu’on la lui rende. Ce n’est pas de l’orgueil. C’est l’idée que le prix d’une ville reprise se paie, et qu’aucun secours ne dispense un peuple de le payer lui-même.
Je n’ai pas de certitude à offrir. Je ne sais pas ce que demain nous prendra, ni combien d’entre nous verront la suite. Mais on ne m’ôtera pas ceci : nous avons choisi, quand il fallait choisir, de ne pas attendre. Si l’on me demande un jour pourquoi, je répondrai ce que je crois ce soir, le drapeau au-dessus de la tête et le doute au fond de la poitrine : parce que c’était maintenant, ou ce n’était jamais.