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Ce que l’on peut savoir — et ce que la radio nous cache

Depuis hier, une nouvelle immense court le pays : des troupes anglaises et américaines auraient débarqué sur les côtes d’Afrique du Nord. Mais cette nouvelle, beaucoup l’ont apprise non par le journal ni par le poste officiel, mais par une voix lointaine, brouillée, surgie de la TSF dans la nuit. À l’heure où chaque canal d’information dit autre chose, il importe de savoir qui parle, au nom de qui, et ce que l’on tait.

Étienne Vasseur 9 novembre 1942 9 min de lecture

Il y a, ce matin, autant de versions de la même nouvelle qu’il y a de manières de l’entendre. Hier, dimanche, le bruit a couru de quartier en quartier que les Anglo-Saxons avaient mis pied à terre au Maroc et en Algérie. Les uns le tiennent d’un voisin qui a saisi, la nuit, une émission étrangère ; les autres l’ont lu, ce lundi, dans un communiqué prudent ; d’autres encore n’en savent que ce qu’en dit le poste de Paris, qui en parle à sa façon. Une même information, et trois ou quatre Frances qui ne l’apprennent pas de la même bouche.

C’est qu’en cette troisième année d’occupation, le Français qui veut s’informer n’a pas une source, mais un éventail de canaux, et chacun a son maître. Connaître ces maîtres, savoir ce que chaque voix peut dire et ce qu’elle doit taire, c’est aujourd’hui la première des prudences. Nous nous proposons ici, non de trancher entre ces voix — nous n’en avons pas les moyens —, mais d’en dresser la carte, pour que le lecteur sache de quel poids peser ce qu’il entend.

La presse que vous tenez en main : sous le visa

Commençons par le journal — celui-ci compris. Aucune feuille ne paraît aujourd’hui en France sans avoir passé sous le contrôle de l’autorité. En zone occupée, c’est la Propaganda-Abteilung, le service de propagande allemand, qui vise les articles avant qu’ils ne sortent : un comité examine les épreuves, place ses hommes à la tête des rédactions, et tient le robinet du papier — denrée rare, distribuée d’abord aux titres dociles. En zone du Sud, le contrôle passe par les services d’information de l’État français, qui adressent aux rédactions des consignes : ce qu’il faut dire, ce qu’il faut taire, le mot à employer et celui à proscrire.

Le lecteur doit donc savoir ceci, et nous le disons sans détour : ce qu’il lit a été autorisé. Le silence d’un journal sur un fait ne prouve pas que le fait n’existe pas ; il peut prouver seulement qu’on a défendu de l’écrire. Un communiqué reproduit n’engage pas le journal qui le publie, mais l’autorité qui l’a rédigé. Quand nous reproduisons une note officielle, nous la mettons entre guillemets et nous l’attribuons à sa source : ce n’est pas notre parole, c’est la sienne, et le lecteur doit la peser comme telle.

Le communiqué de Vichy : la parole de l’État, et ses silences

Au-dessus de la presse, il y a le communiqué officiel, la voix de l’État français. Sur l’affaire d’Afrique du Nord, cette voix s’est fait entendre : elle dénonce une agression contre l’Empire, en appelle à la défense des possessions, et place la France devant l’atteinte portée à ses territoires. C’est une parole, et il faut l’entendre comme une parole d’État, c’est-à-dire intéressée à se présenter sous un certain jour.

Ce qu’un tel communiqué dit, on le lit aisément. Ce qu’il tait est plus instructif. Il ne dit pas l’ampleur exacte des forces débarquées, qu’il ignore peut-être ou qu’il préfère minorer. Il ne dit pas l’accueil que les populations et les garnisons réservent aux arrivants. Il ne dit pas ce qui se décide, à cette heure, entre l’occupant et le gouvernement quant aux suites de l’affaire. Le lecteur attentif lit donc deux textes dans le même : celui qui est écrit, et celui, en creux, que les mots évitent.

Radio-Paris : un poste français, une voix allemande

Vient le poste. Et d’abord Radio-Paris, qui émet de la capitale et parle français, mais dont nul n’ignore plus, ici, qu’il est tenu par l’occupant. Depuis l’été 1940, la station relève du service de propagande allemand ; sa musique abondante sert d’appât, et entre deux refrains tombe le commentaire. Un nommé Hérold-Paquis y délivre depuis le début de l’année une chronique militaire quotidienne, à la gloire des armes allemandes et au mépris des Anglo-Saxons.

Sur l’Afrique du Nord, on devine d’avance la ligne de Radio-Paris : faire du débarquement une agression de pirates, une preuve de plus de la perfidie britannique, une menace pour l’Empire que seule la collaboration avec le vainqueur saurait écarter. C’est cohérent, c’est martelé, et c’est suspect par cela même : un poste qui ne se trompe jamais dans le sens de son maître renseigne sur son maître plus que sur les faits. À Londres, les Français de la BBC raillent ce poste d’une rengaine que l’on commence à fredonner sous le manteau : Radio-Paris ment, et Radio-Paris est allemand.

Radio-Vichy : le Maréchal sur les ondes

La Radiodiffusion nationale — le poste de Vichy — n’est pas Radio-Paris : elle émet du Sud, sous l’autorité de l’État français, et mêle aux divertissements la propagande du Maréchal. Depuis le début de l’année, on y entend, chaque dimanche, les éditoriaux d’un certain Philippe Henriot, ancien député, dont la verve s’en prend aux Alliés, à la dissidence et à ceux qu’il juge tièdes envers la collaboration.

Que dira ce poste de l’affaire d’Afrique ? La parole du gouvernement, et le ton de l’indignation patriotique : l’atteinte à l’Empire, la trahison alliée, l’appel au rassemblement derrière le chef de l’État. Là encore, le lecteur fera la part des choses. Que la voix soit française et qu’elle invoque la patrie ne la rend pas désintéressée : elle sert une politique, et le devoir d’un esprit libre est de distinguer l’amour du pays, qui est de tous, de la ligne d’un pouvoir, qui n’est que d’un parti.

La voix de Londres, par-dessus le brouillage

Reste l’autre versant de l’éther : la radio de Londres. Depuis l’été 1940, la BBC diffuse en français une émission que beaucoup, ici, écoutent volets clos, l’oreille collée au poste — « Les Français parlent aux Français ». Quatre notes au commencement, celles que l’on dit empruntées à une symphonie et qui battent, en morse, la lettre V comme victoire ; puis des nouvelles que la presse d’ici ne donne pas, des commentaires, et de l’ironie à l’adresse des postes de la collaboration.

C’est par cette voix, ou par ses pareilles, que beaucoup ont appris cette nuit le débarquement, avant tout communiqué officiel. Faut-il pour autant la croire sur parole ? Non plus. Londres parle pour une cause, celle de la guerre contre l’Allemagne, et présente les choses sous le jour qui la sert ; elle peut anticiper, espérer, embellir. Mais elle a sur les postes d’ici un avantage décisif : elle n’est pas tenue par celui qu’elle juge. Écouter Londres n’est pas tenir une vérité ; c’est entendre l’autre cloche, et l’écouter est, depuis des mois, interdit et risqué.

Que cette voix gêne, l’occupant et Vichy le prouvent assez : on la brouille. Sur la longueur d’onde de Londres, à l’heure de l’émission française, monte souvent un grésillement, un sifflement, une musique parasite, lancés pour couvrir la parole. Le brouillage est, en soi, un renseignement : on ne s’acharne pas à étouffer ce qu’on tient pour mensonge inoffensif. Que l’on dépense tant d’énergie à rendre Londres inaudible en dit long sur ce que Londres peut faire entendre.

La rumeur, et le devoir de douter

Sous les postes et sous les journaux, il y a enfin la voix la plus ancienne et la plus rapide : la rumeur. Elle court les files d’attente, les marchés, les cafés ; elle grossit, se déforme, prend la nouvelle entendue à la TSF et lui ajoute du détail à chaque bouche. Elle a un mérite — elle dit parfois ce que tout le reste tait — et un défaut — elle dit aussi bien le faux que le vrai, et ne se corrige jamais.

En un jour comme celui-ci, où la nouvelle officielle vient après la nouvelle clandestine, la rumeur règne. On entend déjà tout et son contraire sur l’affaire d’Afrique : sur l’ampleur du débarquement, sur l’attitude des chefs là-bas, sur ce que l’Allemagne décidera. Nous nous gardons d’en rien arrêter. Une chose dite par trois personnes n’est pas pour autant vraie ; elle est seulement répétée.

Que conclure, alors, en ce 9 novembre ? Ceci, qui n’est pas rien : un grand fait s’est produit de l’autre côté de la Méditerranée, assez grand pour que toutes les voix s’en saisissent à la fois. Le reste — son étendue, ses suites, ce qu’il changera pour nous —, nul ne le sait encore avec certitude, et celui qui prétend le savoir trahit surtout le poste qu’il a écouté. Au lecteur, nous ne devons pas une vérité que nous n’avons pas ; nous lui devons la carte des voix et la mise en garde. Croisez les sources, méfiez-vous de la vôtre, et tenez pour suspect tout ce qui vous arrive trop sûr de soi.

Le contexte

La France est coupée en deux depuis l’armistice de juin 1940 : une zone occupée par l’armée allemande au nord et à l’ouest, une zone dite libre au sud, administrée depuis Vichy par l’État français du maréchal Pétain. La ligne de démarcation sépare les deux, et l’information ne circule pas librement de l’une à l’autre.

Toute la presse paraît sous censure : visa préalable de la Propaganda-Abteilung en zone occupée, consignes des services d’information de l’État français en zone du Sud, rationnement du papier réservé aux titres dociles. Une presse clandestine, imprimée et diffusée au péril de la liberté, fait entendre une autre voix.

Les ondes sont un champ de bataille : Radio-Paris, émise de la capitale et contrôlée par l’occupant ; la Radiodiffusion nationale (« Radio-Vichy »), porte-voix de l’État français ; la BBC de Londres, qui diffuse en français « Les Français parlent aux Français » depuis l’été 1940. L’écoute de Londres est interdite et l’émission souvent brouillée.

Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, des forces anglo-américaines ont débarqué sur les côtes du Maroc et de l’Algérie, possessions placées sous l’autorité de Vichy. La nouvelle a d’abord circulé par la TSF et les radios étrangères avant d’être reprise, filtrée, par les canaux officiels.

État des informations

Cette analyse est écrite le 9 novembre 1942, dans une France coupée en deux où chaque canal d’information sert un maître. Nous ne prétendons à aucune vérité que nous ne pouvons établir : nous cartographions les voix, attribuons chaque parole à sa source, et nous gardons d’anticiper les suites d’une affaire dont l’issue nous est inconnue.

Ce que l’on sait

  • Toute la presse française paraît sous censure : visa préalable de la Propaganda-Abteilung en zone occupée, consignes des services d’information de l’État français en zone du Sud, contrôle du papier.
  • Radio-Paris émet de la capitale sous le contrôle du service de propagande allemand depuis l’été 1940 ; Jean Hérold-Paquis y tient une chronique militaire quotidienne de tendance collaborationniste depuis le début de 1942.
  • La Radiodiffusion nationale (« Radio-Vichy »), sous l’autorité de l’État français, diffuse la propagande du régime ; Philippe Henriot y prononce des éditoriaux depuis le début de 1942.
  • La BBC diffuse en français « Les Français parlent aux Français » depuis l’été 1940, avec un indicatif tiré des quatre notes battant la lettre V en morse ; son écoute est interdite et l’émission régulièrement brouillée par l’occupant et Vichy.
  • Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, des forces anglo-américaines ont débarqué au Maroc et en Algérie ; la nouvelle a circulé par la TSF et les radios étrangères avant les communiqués officiels.

Ce que l’on ignore

  • L’ampleur exacte des forces débarquées en Afrique du Nord, l’accueil des garnisons et des populations, et l’attitude des chefs militaires sur place.
  • Ce que l’Allemagne et Vichy décideront en réponse au débarquement : les suites de l’affaire ne sont pas connues à cette date.
  • La part de vérité dans les versions concurrentes diffusées par les différents postes et colportées par la rumeur.

Sources historiques utilisées

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Radio Paris

Contrôle allemand depuis l’été 1940, ligne collaborationniste, chronique d’Hérold-Paquis (à partir de janvier 1942), rengaine « Radio-Paris ment ».

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Radiodiffusion nationale

Poste de Vichy sous l’autorité de l’État français, propagande du Maréchal, éditoriaux de Philippe Henriot à partir de février 1942.

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Les Français parlent aux Français

Émission de la BBC en français depuis l’été 1940, indicatif des quatre notes (lettre V en morse), fonctions d’information et de moral, brouillage.

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Propaganda-Abteilung Frankreich

Organe allemand de censure et de propagande : visa préalable de la presse en zone occupée, contrôle des rédactions et du papier.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Les Échos du Passé »

Cette analyse « à chaud » imite un média du 9 novembre 1942 sous censure ; aucun élément postérieur à cette date n’est utilisé, et la parole officielle est citée et attribuée, jamais endossée.

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