Ce que l’on peut savoir — et ce que la radio nous cache
Depuis hier, une nouvelle immense court le pays : des troupes anglaises et américaines auraient débarqué sur les côtes d’Afrique du Nord. Mais cette nouvelle, beaucoup l’ont apprise non par le journal ni par le poste officiel, mais par une voix lointaine, brouillée, surgie de la TSF dans la nuit. À l’heure où chaque canal d’information dit autre chose, il importe de savoir qui parle, au nom de qui, et ce que l’on tait.
Il y a, ce matin, autant de versions de la même nouvelle qu’il y a de manières de l’entendre. Hier, dimanche, le bruit a couru de quartier en quartier que les Anglo-Saxons avaient mis pied à terre au Maroc et en Algérie. Les uns le tiennent d’un voisin qui a saisi, la nuit, une émission étrangère ; les autres l’ont lu, ce lundi, dans un communiqué prudent ; d’autres encore n’en savent que ce qu’en dit le poste de Paris, qui en parle à sa façon. Une même information, et trois ou quatre Frances qui ne l’apprennent pas de la même bouche.
C’est qu’en cette troisième année d’occupation, le Français qui veut s’informer n’a pas une source, mais un éventail de canaux, et chacun a son maître. Connaître ces maîtres, savoir ce que chaque voix peut dire et ce qu’elle doit taire, c’est aujourd’hui la première des prudences. Nous nous proposons ici, non de trancher entre ces voix — nous n’en avons pas les moyens —, mais d’en dresser la carte, pour que le lecteur sache de quel poids peser ce qu’il entend.
La presse que vous tenez en main : sous le visa
Commençons par le journal — celui-ci compris. Aucune feuille ne paraît aujourd’hui en France sans avoir passé sous le contrôle de l’autorité. En zone occupée, c’est la Propaganda-Abteilung, le service de propagande allemand, qui vise les articles avant qu’ils ne sortent : un comité examine les épreuves, place ses hommes à la tête des rédactions, et tient le robinet du papier — denrée rare, distribuée d’abord aux titres dociles. En zone du Sud, le contrôle passe par les services d’information de l’État français, qui adressent aux rédactions des consignes : ce qu’il faut dire, ce qu’il faut taire, le mot à employer et celui à proscrire.
Le lecteur doit donc savoir ceci, et nous le disons sans détour : ce qu’il lit a été autorisé. Le silence d’un journal sur un fait ne prouve pas que le fait n’existe pas ; il peut prouver seulement qu’on a défendu de l’écrire. Un communiqué reproduit n’engage pas le journal qui le publie, mais l’autorité qui l’a rédigé. Quand nous reproduisons une note officielle, nous la mettons entre guillemets et nous l’attribuons à sa source : ce n’est pas notre parole, c’est la sienne, et le lecteur doit la peser comme telle.
Le communiqué de Vichy : la parole de l’État, et ses silences
Au-dessus de la presse, il y a le communiqué officiel, la voix de l’État français. Sur l’affaire d’Afrique du Nord, cette voix s’est fait entendre : elle dénonce une agression contre l’Empire, en appelle à la défense des possessions, et place la France devant l’atteinte portée à ses territoires. C’est une parole, et il faut l’entendre comme une parole d’État, c’est-à-dire intéressée à se présenter sous un certain jour.
Ce qu’un tel communiqué dit, on le lit aisément. Ce qu’il tait est plus instructif. Il ne dit pas l’ampleur exacte des forces débarquées, qu’il ignore peut-être ou qu’il préfère minorer. Il ne dit pas l’accueil que les populations et les garnisons réservent aux arrivants. Il ne dit pas ce qui se décide, à cette heure, entre l’occupant et le gouvernement quant aux suites de l’affaire. Le lecteur attentif lit donc deux textes dans le même : celui qui est écrit, et celui, en creux, que les mots évitent.
Radio-Paris : un poste français, une voix allemande
Vient le poste. Et d’abord Radio-Paris, qui émet de la capitale et parle français, mais dont nul n’ignore plus, ici, qu’il est tenu par l’occupant. Depuis l’été 1940, la station relève du service de propagande allemand ; sa musique abondante sert d’appât, et entre deux refrains tombe le commentaire. Un nommé Hérold-Paquis y délivre depuis le début de l’année une chronique militaire quotidienne, à la gloire des armes allemandes et au mépris des Anglo-Saxons.
Sur l’Afrique du Nord, on devine d’avance la ligne de Radio-Paris : faire du débarquement une agression de pirates, une preuve de plus de la perfidie britannique, une menace pour l’Empire que seule la collaboration avec le vainqueur saurait écarter. C’est cohérent, c’est martelé, et c’est suspect par cela même : un poste qui ne se trompe jamais dans le sens de son maître renseigne sur son maître plus que sur les faits. À Londres, les Français de la BBC raillent ce poste d’une rengaine que l’on commence à fredonner sous le manteau : Radio-Paris ment, et Radio-Paris est allemand.
Radio-Vichy : le Maréchal sur les ondes
La Radiodiffusion nationale — le poste de Vichy — n’est pas Radio-Paris : elle émet du Sud, sous l’autorité de l’État français, et mêle aux divertissements la propagande du Maréchal. Depuis le début de l’année, on y entend, chaque dimanche, les éditoriaux d’un certain Philippe Henriot, ancien député, dont la verve s’en prend aux Alliés, à la dissidence et à ceux qu’il juge tièdes envers la collaboration.
Que dira ce poste de l’affaire d’Afrique ? La parole du gouvernement, et le ton de l’indignation patriotique : l’atteinte à l’Empire, la trahison alliée, l’appel au rassemblement derrière le chef de l’État. Là encore, le lecteur fera la part des choses. Que la voix soit française et qu’elle invoque la patrie ne la rend pas désintéressée : elle sert une politique, et le devoir d’un esprit libre est de distinguer l’amour du pays, qui est de tous, de la ligne d’un pouvoir, qui n’est que d’un parti.
La voix de Londres, par-dessus le brouillage
Reste l’autre versant de l’éther : la radio de Londres. Depuis l’été 1940, la BBC diffuse en français une émission que beaucoup, ici, écoutent volets clos, l’oreille collée au poste — « Les Français parlent aux Français ». Quatre notes au commencement, celles que l’on dit empruntées à une symphonie et qui battent, en morse, la lettre V comme victoire ; puis des nouvelles que la presse d’ici ne donne pas, des commentaires, et de l’ironie à l’adresse des postes de la collaboration.
C’est par cette voix, ou par ses pareilles, que beaucoup ont appris cette nuit le débarquement, avant tout communiqué officiel. Faut-il pour autant la croire sur parole ? Non plus. Londres parle pour une cause, celle de la guerre contre l’Allemagne, et présente les choses sous le jour qui la sert ; elle peut anticiper, espérer, embellir. Mais elle a sur les postes d’ici un avantage décisif : elle n’est pas tenue par celui qu’elle juge. Écouter Londres n’est pas tenir une vérité ; c’est entendre l’autre cloche, et l’écouter est, depuis des mois, interdit et risqué.
Que cette voix gêne, l’occupant et Vichy le prouvent assez : on la brouille. Sur la longueur d’onde de Londres, à l’heure de l’émission française, monte souvent un grésillement, un sifflement, une musique parasite, lancés pour couvrir la parole. Le brouillage est, en soi, un renseignement : on ne s’acharne pas à étouffer ce qu’on tient pour mensonge inoffensif. Que l’on dépense tant d’énergie à rendre Londres inaudible en dit long sur ce que Londres peut faire entendre.
La rumeur, et le devoir de douter
Sous les postes et sous les journaux, il y a enfin la voix la plus ancienne et la plus rapide : la rumeur. Elle court les files d’attente, les marchés, les cafés ; elle grossit, se déforme, prend la nouvelle entendue à la TSF et lui ajoute du détail à chaque bouche. Elle a un mérite — elle dit parfois ce que tout le reste tait — et un défaut — elle dit aussi bien le faux que le vrai, et ne se corrige jamais.
En un jour comme celui-ci, où la nouvelle officielle vient après la nouvelle clandestine, la rumeur règne. On entend déjà tout et son contraire sur l’affaire d’Afrique : sur l’ampleur du débarquement, sur l’attitude des chefs là-bas, sur ce que l’Allemagne décidera. Nous nous gardons d’en rien arrêter. Une chose dite par trois personnes n’est pas pour autant vraie ; elle est seulement répétée.
Que conclure, alors, en ce 9 novembre ? Ceci, qui n’est pas rien : un grand fait s’est produit de l’autre côté de la Méditerranée, assez grand pour que toutes les voix s’en saisissent à la fois. Le reste — son étendue, ses suites, ce qu’il changera pour nous —, nul ne le sait encore avec certitude, et celui qui prétend le savoir trahit surtout le poste qu’il a écouté. Au lecteur, nous ne devons pas une vérité que nous n’avons pas ; nous lui devons la carte des voix et la mise en garde. Croisez les sources, méfiez-vous de la vôtre, et tenez pour suspect tout ce qui vous arrive trop sûr de soi.