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Au temple de Tellus, le Sénat choisit l'oubli : ni procès des meurtriers, ni renversement de l'œuvre de César

Convoqué ce matin par le consul Antoine loin du Capitole, le Sénat a voté un compromis : aucune poursuite contre ceux qui ont frappé César, mais tous ses actes demeurent en vigueur. Un apaisement plaidé par Cicéron, que nul dans la Curie ne tient pour acquis.

Correspondance de Rome 17 mars 44 av. J.-C. 4 min de lecture
Cicéron debout, drapé en toge blanche, s’adressant à l’assemblée des sénateurs romains réunis en arc de cercle dans une salle du Sénat
Cesare Maccari, « Cicéron dénonce Catilina » (fresque, 1889), Palazzo Madama, Rome — domaine public (Wikimedia Commons).

Deux jours après le sang versé dans la curie de Pompée, le Sénat s'est réuni ce matin au temple de Tellus, sur l'Esquilin, à quelques pas de la maison du consul Marc Antoine, qui l'a convoqué. On a évité le Capitole, où les meurtriers de César se tiennent toujours retranchés, et le Forum voisin s'est empli d'hommes en armes, vétérans et clients de César mêlés à la foule.

Aucun de ceux qui ont porté les coups n'a paru à la séance. Brutus, Cassius et leurs partisans sont restés sur la colline, d'où ils se disent rendus à la liberté. Dans la Curie, deux exigences se sont d'abord affrontées : les uns réclamaient que César fût déclaré tyran, son corps jeté au Tibre et toutes ses décisions annulées ; les autres, que les meurtriers fussent poursuivis et châtiés.

Ni l'une ni l'autre n'a prévalu, car l'une comme l'autre menaçait de rallumer la guerre. Annuler les actes de César, c'était défaire d'un trait les charges, les lois, les nominations et les distributions de terres dont vivent aujourd'hui une part des sénateurs présents et des soldats massés dehors. Poursuivre les meurtriers, c'était rouvrir les armes dans Rome. Devant cette impasse, le débat a tourné en rond une bonne partie de la matinée.

C'est Cicéron qui a proposé l'issue : l'oubli. L'orateur a plaidé qu'on renonçât à demander compte de la mort de César, à l'exemple, a-t-il rappelé, des Athéniens qui, après la chute des Trente, jurèrent d'oublier leurs querelles pour sauver la cité. Une amnistie, en somme — un procédé que Rome n'avait jamais pratiqué de la sorte. Antoine, d'abord suivi de Lépide puis d'autres consulaires, s'y est rangé.

Deux décisions ont été arrêtées. La première interdit toute poursuite au sujet de la mort de César et déclare, pour le salut de la République, que l'ensemble de ses actes gardent force de loi. La seconde, prise à la demande des colons et des vétérans qui pressaient aux portes, confirme les terres qu'ils tiennent de lui. Nul n'est puni, rien n'est défait : chacun garde ce qu'il a.

Dans le même mouvement, le Sénat a accordé à César des funérailles publiques et décidé que son testament, déposé chez les Vestales, serait ouvert et lu. Antoine a réclamé ces honneurs ; Cassius, dit-on, s'y est opposé depuis le Capitole, en vain. On ignore encore ce que renferme ce testament, ni quel jour le bûcher sera dressé.

Reste que rien, ce soir, n'est scellé. Le compromis ménage tout le monde et ne contente personne : les meurtriers, sur le Capitole, gardent le nom de libérateurs qu'ils se sont donné ; les partisans de César voient ses assassins impunis ; les vétérans, rassurés sur leurs lots, guettent la suite avec méfiance. On s'est entendu pour ne pas se battre aujourd'hui. Nul, au temple de Tellus, ne s'est avancé à dire pour combien de temps.

Le contexte

César avait été fait dictateur à vie quelques semaines plus tôt ; ses nominations couraient jusqu'à plusieurs années, ce qui donnait à ses actes un poids considérable dans les charges à venir.

Antoine est le consul en exercice, collègue de César depuis le début de l'année ; Dolabella est celui que César avait désigné pour lui succéder au consulat lors de son départ contre les Parthes. C'est comme consul en charge qu'Antoine tient l'initiative et peut convoquer le Sénat.

Depuis le meurtre, les conjurés occupent le Capitole et se nomment eux-mêmes libératores ; la ville, boutiques closes, était restée sur ses gardes deux jours durant.

État des informations

Cette édition s'en tient à ce qui est connaissable à Rome le 17 mars 44 av. J.-C. Elle ne préjuge pas de la solidité du compromis ni de la suite des événements.

Ce que l’on sait

  • Le 17 mars, le Sénat s'est réuni au temple de Tellus, convoqué par le consul Marc Antoine.
  • Il a voté qu'aucune poursuite ne serait engagée pour la mort de César et que l'ensemble de ses actes (acta) resterait valide.
  • L'amnistie a été plaidée par Cicéron, qui invoqua le précédent athénien après les Trente.
  • Les attributions de terres aux vétérans et colons ont été confirmées par une seconde décision.
  • Des funérailles publiques ont été accordées à César et l'ouverture de son testament décidée.

Ce que l’on ignore

  • Le contenu du testament et la date des funérailles ne sont pas encore connus.
  • On ignore si l'entente tiendra, et ce que feront les conjurés retranchés au Capitole.
  • Le sort des principaux meurtriers (Brutus, Cassius, Decimus Brutus) reste à régler.

Sources historiques utilisées

primary

Première Philippique contre Antoine

Cicéron · -44

Cicéron y rappelle l'amnistie qu'il fit voter au temple de Tellus à l'exemple des Athéniens après la chute des Trente. Traduction française sur remacle.org.

primary

Les Guerres civiles, livre II

Appien

Récit du débat sénatorial, de la proposition d'amnistie et du sénatus-consulte ratifiant les actes de César. Traduction française sur Wikisource.

secondary

Assassinat de Jules César

Séance du 17 mars au temple de Tellus, texte du sénatus-consulte, rôle de Cicéron, Antoine et Lépide. Consulté pour recouper les sources antiques.

secondary

Cicéron

Rôle de Cicéron dans l'amnistie de mars 44 et référence au précédent athénien dans la Première Philippique.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd'hui

Les formulations à chaud imitent une correspondance de Rome au soir du 17 mars 44 av. J.-C. ; elles restituent le seul horizon de savoir du moment et ne préjugent pas de la suite.

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Il n’était pas dans le secret des conjurés et n’a pas frappé César ; c’est pourtant lui qui, au temple de Tellus, a soufflé l’issue. Tenu à l’écart du pouvoir durant la dictature, l’orateur d’environ soixante-deux ans propose une voie qui n’est ni celle des libérateurs du Capitole ni celle des fidèles du dictateur : renoncer à punir sans rien défaire, une amnistie qu’il dit empruntée aux Athéniens.

17 mars 44 av. J.-C.5 min