Au temple de Tellus, le Sénat choisit l'oubli : ni procès des meurtriers, ni renversement de l'œuvre de César
Convoqué ce matin par le consul Antoine loin du Capitole, le Sénat a voté un compromis : aucune poursuite contre ceux qui ont frappé César, mais tous ses actes demeurent en vigueur. Un apaisement plaidé par Cicéron, que nul dans la Curie ne tient pour acquis.
Deux jours après le sang versé dans la curie de Pompée, le Sénat s'est réuni ce matin au temple de Tellus, sur l'Esquilin, à quelques pas de la maison du consul Marc Antoine, qui l'a convoqué. On a évité le Capitole, où les meurtriers de César se tiennent toujours retranchés, et le Forum voisin s'est empli d'hommes en armes, vétérans et clients de César mêlés à la foule.
Aucun de ceux qui ont porté les coups n'a paru à la séance. Brutus, Cassius et leurs partisans sont restés sur la colline, d'où ils se disent rendus à la liberté. Dans la Curie, deux exigences se sont d'abord affrontées : les uns réclamaient que César fût déclaré tyran, son corps jeté au Tibre et toutes ses décisions annulées ; les autres, que les meurtriers fussent poursuivis et châtiés.
Ni l'une ni l'autre n'a prévalu, car l'une comme l'autre menaçait de rallumer la guerre. Annuler les actes de César, c'était défaire d'un trait les charges, les lois, les nominations et les distributions de terres dont vivent aujourd'hui une part des sénateurs présents et des soldats massés dehors. Poursuivre les meurtriers, c'était rouvrir les armes dans Rome. Devant cette impasse, le débat a tourné en rond une bonne partie de la matinée.
C'est Cicéron qui a proposé l'issue : l'oubli. L'orateur a plaidé qu'on renonçât à demander compte de la mort de César, à l'exemple, a-t-il rappelé, des Athéniens qui, après la chute des Trente, jurèrent d'oublier leurs querelles pour sauver la cité. Une amnistie, en somme — un procédé que Rome n'avait jamais pratiqué de la sorte. Antoine, d'abord suivi de Lépide puis d'autres consulaires, s'y est rangé.
Deux décisions ont été arrêtées. La première interdit toute poursuite au sujet de la mort de César et déclare, pour le salut de la République, que l'ensemble de ses actes gardent force de loi. La seconde, prise à la demande des colons et des vétérans qui pressaient aux portes, confirme les terres qu'ils tiennent de lui. Nul n'est puni, rien n'est défait : chacun garde ce qu'il a.
Dans le même mouvement, le Sénat a accordé à César des funérailles publiques et décidé que son testament, déposé chez les Vestales, serait ouvert et lu. Antoine a réclamé ces honneurs ; Cassius, dit-on, s'y est opposé depuis le Capitole, en vain. On ignore encore ce que renferme ce testament, ni quel jour le bûcher sera dressé.
Reste que rien, ce soir, n'est scellé. Le compromis ménage tout le monde et ne contente personne : les meurtriers, sur le Capitole, gardent le nom de libérateurs qu'ils se sont donné ; les partisans de César voient ses assassins impunis ; les vétérans, rassurés sur leurs lots, guettent la suite avec méfiance. On s'est entendu pour ne pas se battre aujourd'hui. Nul, au temple de Tellus, ne s'est avancé à dire pour combien de temps.