Marc Antoine, le consul qu’on a laissé debout
Collègue de César au consulat, fidèle des mauvais jours, il a été délibérément épargné dans la curie où les autres frappaient. Depuis, le plus haut magistrat de Rome se tait et se dérobe. Portrait d’un homme dont la Ville guette les intentions, sans que nul — peut-être pas même lui — sache encore ce qu’il fera.
De tous les noms qui reviennent depuis hier, il en est un que Rome prononce autrement que les autres : celui de Marcus Antonius. Non qu’on l’ait vu au Capitole parmi les meurtriers, ni qu’on l’ait entendu se dire libérateur. Au contraire : il était le collègue de César au consulat, le plus proche de lui parmi les magistrats en charge, et c’est justement pour cela qu’on le cherche. Dans la curie où les dagues ont frappé, lui n’a pas été touché. On l’a écarté, retenu à l’entrée, laissé vivre. Le seul consul qui reste debout ne s’est pas montré depuis.
Ce qu’il fera, ses desseins s’il en a arrêté un, lui appartiennent, et la Ville, faute de les connaître, les imagine. Reste ce qu’elle sait de lui : d’où il vient, ce qu’il doit à César, ce qu’on lui reproche, et ce silence qui, ce matin, pèse plus que bien des discours.
Le fidèle des mauvais jours
Antoine n’est pas un nouveau venu dans la maison de César. Il est son parent par le sang : sa mère, Julia, est de la gens Julia. Il est aussi le petit-fils du grand Marc Antoine, l’orateur que les anciens citent encore parmi les premières voix du barreau. Né voici une quarantaine d’années, il a fait ses premières armes en Orient, sous Gabinius, du côté de la Judée et de l’Égypte, où l’on assure qu’il se conduisit en soldat et sut se faire des amitiés.
C’est en Gaule qu’il s’est lié à César pour de bon. On le cite parmi ses officiers, et l’on rappelle sa conduite sous Alésia, où il commandait aux lignes contre les Gaulois ; il fut questeur l’année suivante, charge qui l’attacha plus étroitement encore à l’imperator. Puis vint la rupture entre César et le Sénat. Tribun de la plèbe, Antoine opposa son veto aux mesures dirigées contre le proconsul, puis, se disant menacé dans sa personne sacrée, quitta la Ville pour le rejoindre. Beaucoup, alors, virent dans cette fuite le signal qui manquait à la guerre : le prétexte par où tout commença.
La guerre le trouva partout. À Pharsale, contre Pompée, il tenait une aile de l’armée. Fait maître de cavalerie, il administra l’Italie et Rome pendant que le dictateur poursuivait ses adversaires au loin — charge lourde qu’on ne lui ménagea pas les reproches d’avoir mal portée. Il y eut, dit-on, une brouille : César lui retira quelque temps sa faveur, et Antoine demeura ensuite sans magistrature. La brouille s’apaisa. Cette année, les deux hommes sont ensemble au sommet de la République, consuls l’un et l’autre. Voilà l’homme : un fidèle des mauvais jours, comblé après avoir été écarté, marié à Fulvie, et jamais bien loin de César depuis une dizaine d’années.
L’homme qu’on a laissé vivre
Ce qui frappe, dans le récit d’hier, c’est qu’on ne l’ait pas frappé. Consul en exercice, homme de guerre, le plus capable peut-être de rassembler les soldats de César, il était de ceux qu’une conjuration avisée aurait dû craindre. Il n’a pas été touché. On assure au contraire que sa mise à l’écart fut voulue, arrêtée d’avance par ceux qui tenaient le fer.
C’est Trébonius, l’un des conjurés, qui s’en chargea : à la porte de la curie, il aborda le consul et le retint par un long entretien, le tenant à distance des bancs pendant que la chose s’accomplissait au-dedans. Les propos qu’il lui tint se rapportent de plusieurs façons ; tous s’accordent au moins sur l’essentiel, qu’on l’a écarté à dessein, et qu’il ne devait pas mourir.
Pourquoi l’épargner ? Là-dessus on ne sait rien de sûr, et l’on suppose beaucoup. Les uns y voient un calcul, la crainte qu’un second meurtre ne change des libérateurs proclamés en simples égorgeurs ; d’autres, la main de ceux des conjurés qui, dit-on, ne voulaient d’autre sang que celui de César. Nul, ce matin, ne peut trancher entre ces raisons. Ce qui demeure, c’est le fait : le collègue du mort a été laissé vivant, et il le sait.
Le diadème des Lupercales
Il est une scène que Rome n’a pas oubliée, et qu’elle rappelle aujourd’hui avec d’autres yeux. Voici un mois, aux Lupercales, Antoine courait la course rituelle parmi les luperques, à demi nu comme le veut la fête. Sa course l’amena aux rostres, où César siégeait. Là, devant le peuple assemblé, il présenta au dictateur un diadème — le bandeau des rois — et voulut le lui poser sur la tête.
César le refusa. Antoine, dit-on, insista, et par deux fois le diadème fut écarté. À chaque refus, la foule éclatait en applaudissements ; à chaque offre, elle se taisait ou murmurait. Le bandeau fut enfin porté au Capitole, au temple de Jupiter. Voilà ce qui s’est vu et entendu.
Ce que le geste voulait dire, personne ne s’accorde à le fixer. Les uns tiennent qu’Antoine sondait le peuple pour son maître, ou l’y poussait ; d’autres, qu’il lui offrait au contraire l’occasion d’un refus éclatant, propre à faire taire ceux qui l’accusaient de vouloir le trône. C’est une de ces scènes dont chacun, dans Rome, tire aujourd’hui la leçon qui l’arrange.
Un silence qui pèse
Reste le présent, et il est étrange. Le consul survivant ne paraît pas. On rapporte qu’au moment du meurtre il se déroba, quitta ou dissimula sa toge consulaire pour n’être pas reconnu, gagna sa maison et s’y barricada. Depuis, il ne s’est ni montré au Forum, ni adressé au peuple, ni fait entendre des soldats. Le plus haut magistrat encore debout se tient enfermé, quand la Ville attendrait de lui une parole.
Ce silence, chacun le lit à sa manière. Les uns y voient la prudence d’un homme qui ignore encore qui commande dans Rome et combien de dagues restent tirées. D’autres, l’embarras d’un fidèle partagé entre la mémoire de son maître et les meurtriers retranchés sur la colline. D’autres encore attendent qu’il parle pour savoir de quel côté penchera la Ville.
Car tout, ou presque, semble tenir à lui. Venger César, s’entendre avec ceux qui l’ont tué, ou s’effacer et laisser faire : trois routes s’ouvrent, et nul ne sait laquelle il prendra — peut-être ne le sait-il pas lui-même. On lui prête, il est vrai, une vie de dettes et de tapage, et l’on rappelle en ces jours une actrice, Cytheris, dont on faisait sa compagne : bruits que ses adversaires portent volontiers. L’homme du jour, pourtant, ce n’est pas celui-là. C’est un consul muet derrière sa porte, que Rome guette, et dont elle attend qu’il rompe le silence.