Decimus Junius Brutus, le fidèle de César qui l’a conduit à la curie au matin des Ides
Le marin qui gagna la mer contre les Vénètes et força Massilia, l’officier que César avait comblé de charges : c’est lui, dit-on, qui hier matin a mené le dictateur à la curie, malgré les présages et les frayeurs de Calpurnia. Sur ses raisons, en revanche, nul ne dit rien.
Un homme de guerre, d’abord. Avant d’être compté hier parmi ceux qui ont frappé César dans la curie, Decimus Junius Brutus Albinus était de ses officiers les plus sûrs : le marin qui lui gagna la mer contre les Vénètes, l’homme qui força Massilia. César l’avait comblé de charges et le tenait pour un familier. Et c’est lui, dit-on, qui hier matin est allé le chercher chez lui et l’a décidé à se rendre à la séance, quand les présages et les frayeurs de Calpurnia le retenaient encore.
Sur ses raisons, aucune des voix qu’on entend aujourd’hui n’apporte rien de sûr. Rassemblons plutôt ce que Rome connaît de lui. Et d’abord, ôtons une confusion : ce Brutus-là n’est pas Marcus Junius Brutus, le préteur qu’on montre au Capitole. Les deux hommes portent le même nom sans être frères ni proches parents — deux branches distinctes des Junii —, et l’homonymie, ces jours-ci, brouille bien des propos sur le Forum.
Le marin des guerres de César
C’est sur mer qu’il s’est fait un nom. Voici douze ans, dans la guerre des Gaules, César lui confia la flotte qu’il fallait opposer aux Vénètes, ce peuple de marins de l’Armorique dont les vaisseaux de chêne, hauts et lourds, tenaient tête aux navires romains : leurs coques résistaient aux éperons, leurs voiles de cuir les emportaient au vent. Decimus fit armer de longues perches munies de faux tranchantes et, d’un bord à l’autre, fit couper les cordages qui tenaient les vergues. Les voiles tombées, les navires vénètes restèrent immobiles, et les Romains les prirent à l’abordage l’un après l’autre. La victoire, ce jour-là, brisa la puissance des Vénètes sur la mer.
Sept ans plus tard, la guerre civile le retrouva sur l’eau. Massilia, la cité grecque, avait fermé ses portes à César et pris le parti de Pompée. César laissa Decimus tenir le siège par la mer. On rapporte qu’il fit construire une flotte de rien, en une trentaine de jours, avec le bois des forêts voisines, et qu’avec ces vaisseaux neufs, montés à la hâte, il battit deux fois l’escadre massaliote, pourtant réputée pour ses marins. La ville, prise entre le blocus et l’assaut de terre, finit par se rendre.
Le comblé
De ces services, César sut le payer. Il lui donna le gouvernement de la Gaule transalpine, cette province conquise, où Decimus soumit les Bellovaques révoltés. Il lui donna ensuite la préture, qu’il exerce cette année, et lui a assigné pour la suivante le gouvernement de la Gaule cisalpine — la porte de l’Italie, l’une des charges qui comptent. On lui dit même promis un consulat, pour plus tard.
Voilà ce qui, ce matin, laisse Rome perplexe. À Marcus Brutus, du moins, on connaît un nom d’ancêtre et un beau-père mort contre César. À celui-ci, non : la main qui a frappé est celle d’un homme que le dictateur avait fait grand, et qui lui devait presque tout.
Un intime de César
Le lien, d’ailleurs, passait la seule reconnaissance des services. César le traitait en familier, l’admettait dans son cercle proche, le comptait parmi les quelques-uns qu’il recevait sans façon. On assure sur le Forum qu’il l’avait couché sur ses tablettes et lui réservait, dans le secret de ses dispositions dernières, une faveur particulière ; mais nul n’a lu ces tablettes, qui restent scellées, et ce n’est là qu’un bruit de place publique.
C’est ce lien qui rend le geste d’hier plus obscur encore. On comprend qu’un ennemi frappe ; d’un obligé si proche, on attendait tout, sauf le fer.
Celui qui l’a conduit à la curie
Reste ce que beaucoup, ce matin, lui reprochent tout haut : sans lui, César ne serait peut-être pas venu à la curie. On raconte que le dictateur, ébranlé par des présages et par les songes de sa femme Calpurnia, qui l’avait supplié de rester, avait résolu au matin de ne pas sortir et de renvoyer les sénateurs.
Decimus, dit-on, se rendit alors chez lui. Il le pressa de ne pas faire cet affront à un Sénat assemblé qui l’attendait, de ne pas s’ajourner pour les rêves d’une femme, et de venir en personne, quitte à congédier l’assemblée de sa propre bouche. Puis il le prit par la main et le mena vers le théâtre de Pompée. On ajoute qu’une troupe de gladiateurs se tenait sous le portique voisin, prête à servir en cas de besoin — de ces détails qu’on se répète sans pouvoir les vérifier.
Ce que l’on ne sait pas
Sur ses mobiles, on n’a rien. Là où l’on prête à Marcus Brutus un nom, une doctrine, des billets glissés sur son tribunal, celui-ci ne laisse voir que le silence. Pourquoi l’homme le plus obligé de César fut-il de ceux qui l’ont tué ? Aucune des voix qu’on entend ne le dit.
On ne s’accorde pas davantage sur son rôle dans la journée. Le consul Marc Antoine, on le sait, fut retenu à l’entrée pendant que le coup se portait au-dedans ; mais les uns nomment Trébonius pour l’avoir tenu à l’écart, les autres Decimus lui-même. Nul ne peut dire aujourd’hui lequel des deux, ni jusqu’où alla sa part dans la conjuration.