Marcus Tullius Cicéron, l’ancien consul qui a plaidé l’oubli
Il n’était pas dans le secret des conjurés et n’a pas frappé César ; c’est pourtant lui qui, au temple de Tellus, a soufflé l’issue. Tenu à l’écart du pouvoir durant la dictature, l’orateur d’environ soixante-deux ans propose une voie qui n’est ni celle des libérateurs du Capitole ni celle des fidèles du dictateur : renoncer à punir sans rien défaire, une amnistie qu’il dit empruntée aux Athéniens.
Depuis deux jours, dans une ville aux boutiques closes, on crie beaucoup de noms : ceux des hommes qui ont frappé César dans la curie, ceux des consuls, ceux des chefs de vétérans. Un autre nom court aussi, celui d’un homme qui n’a pourtant pas tiré la dague et que nul ne compte parmi les conjurés : Marcus Tullius Cicéron. C’est lui qui, ce 17 mars, au temple de Tellus, a pris la parole pour proposer une sortie à la crise.
Il n’a pas frappé et, à ce qu’on assure, il n’était pas dans le secret de ceux qui ont frappé. Voici ce que Rome sait de sa trajectoire et de la position qu’il défend aujourd’hui : sa carrière, ses charges, ses épreuves récentes, et l’argument qu’il a porté devant le Sénat. Ce qu’il pense au fond, ce qu’il attend de la suite, appartient à lui seul.
Un consulaire tenu loin du pouvoir
Cicéron n’est pas né dans une des grandes maisons de la Ville. Il vient d’Arpinum, d’une famille de rang équestre, et il s’est élevé par la seule force de sa parole : un homo novus, comme on dit de ceux qui parviennent aux honneurs sans aïeul consulaire. Il a aujourd’hui environ soixante-deux ans. On le tient pour le premier orateur de Rome, autant que pour un homme d’étude nourri de philosophie grecque.
Il fut consul en l’an 63, l’année de la conjuration de Catilina. C’est lui qui la dénonça et la brisa ; le Sénat lui décerna alors le titre de père de la patrie. Mais l’affaire lui reste attachée comme une plaie : sur sa décision, des citoyens compromis furent mis à mort sans le procès régulier auquel tout Romain a droit. Beaucoup, aujourd’hui encore, lui en font grief, et l’épisode demeure discuté.
Cinq ans plus tard, en 58, ce reproche le rattrapa : il dut partir en exil, chassé par une loi visant précisément ces exécutions. Rappelé dès l’année suivante, il retrouva sa place. Envoyé plus tard gouverner la Cilicie, il en revint avec une réputation d’intégrité rare chez les gouverneurs de provinces.
Vint la guerre entre César et Pompée. Cicéron rejoignit Pompée, mais à contrecœur, sans conviction pour les armes. Après la défaite de Pharsale, César lui pardonna, comme il pardonna à tant d’autres ; c’est cette clémence qui lui a permis de rentrer et de vivre à Rome. Mais la dictature l’a tenu à l’écart des affaires. Écarté du pouvoir, il s’est replié sur l’écriture : ces dernières années, il a fait paraître plusieurs ouvrages de philosophie et de politique — sur la République, sur la nature des dieux, sur les fins des biens et des maux — qui circulent dans la Ville. L’an dernier, enfin, il a perdu sa fille Tullia ; on le dit encore accablé de ce deuil.
Étranger à la conjuration
Malgré son nom et son autorité, Cicéron n’a pas été mis dans le secret de l’entreprise. Ceux qui ont frappé César ne l’ont pas averti, ne l’ont pas associé à leur projet. Pourquoi l’avoir tenu à l’écart, nul ne peut le dire avec assurance. On avance son âge, ou sa réputation d’homme peu sûr, prompt à parler ; d’autres y voient un calcul de Brutus et de Cassius, soucieux de ne confier leur dessein qu’à un cercle étroit. Rien ne permet de trancher entre ces raisons.
On rapporte pourtant une scène, tenue d’une seule bouche et que rien ne confirme : au sortir du meurtre, Brutus aurait brandi sa dague encore sanglante et appelé Cicéron par son nom, comme pour le prendre à témoin de la liberté rendue. Le propos court dans la Ville. Il vaut ce que vaut une rumeur invérifiable, et personne ne saurait aujourd’hui en garantir la lettre.
Le précédent des Athéniens
C’est au temple de Tellus, ce matin, que Cicéron a pesé de tout son poids. Devant un Sénat partagé entre ceux qui voulaient déclarer César tyran et ceux qui réclamaient le châtiment des meurtriers, il a plaidé l’apaisement : ni poursuite, ni vengeance, mais l’oubli des griefs pour épargner à Rome une nouvelle guerre.
Pour convaincre, il est allé chercher un exemple hors de Rome. À Athènes, rappela-t-il, après la chute des Trente qui avaient ensanglanté la cité, les citoyens jurèrent de ne pas rappeler les malheurs passés — de ne pas rouvrir les comptes de la guerre civile. Cet oubli-là n’était pas seulement une disposition des cœurs : c’était un engagement juridique, un procédé grec que Rome n’avait jamais mis en œuvre de la sorte. Aucune parole de Cicéron n’est ici transcrite ; on restitue la teneur de son argument, non ses mots.
Le consul Antoine s’est rangé à cette proposition, puis Lépide, puis d’autres consulaires. De ce ralliement est né le compromis voté dans la journée : aucune poursuite pour la mort de César, et tous ses actes maintenus en vigueur.
Ni tyrannicide, ni fidèle de César
La position que défend Cicéron ne se range dans aucun des deux camps qui se font face depuis les Ides. Il n’est pas monté au Capitole avec les libérateurs, dont il n’a pas partagé le geste ; il n’est pas non plus des fidèles qui veulent venger le dictateur et sauver son œuvre entière. Il tient un troisième terrain, celui du compromis institutionnel : arrêter le bras des uns sans donner raison aux autres.
Cet accord a deux faces. D’un côté, les meurtriers ne seront pas poursuivis ; de l’autre, rien de ce qu’a décidé César n’est annulé — les lois, les nominations et, surtout, les terres distribuées aux vétérans leur restent acquises. C’est un arrangement ambigu, dont on discute déjà le sens dans la Ville : les uns y lisent une amnistie qui absout les libérateurs, les autres une ratification qui consacre l’œuvre du dictateur mort. Les deux lectures tiennent à la fois.
Ce que la solution de Cicéron règle ce soir est clair : elle a évité qu’on se batte aujourd’hui dans Rome, et elle a rassuré les soldats sur leurs lots. Ce qu’elle laisse en suspens ne l’est pas moins : le sort des conjurés toujours retranchés sur la colline, la place que gardera chacun, la manière dont s’accommoderont des partisans de César forcés de voir ses meurtriers impunis. Le pacte vient de tenir. Nul, au temple de Tellus, ne s’est avancé à dire pour combien de temps.