← Retour à l’édition Portrait

Marcus Tullius Cicéron, l’ancien consul qui a plaidé l’oubli

Il n’était pas dans le secret des conjurés et n’a pas frappé César ; c’est pourtant lui qui, au temple de Tellus, a soufflé l’issue. Tenu à l’écart du pouvoir durant la dictature, l’orateur d’environ soixante-deux ans propose une voie qui n’est ni celle des libérateurs du Capitole ni celle des fidèles du dictateur : renoncer à punir sans rien défaire, une amnistie qu’il dit empruntée aux Athéniens.

La rédaction 17 mars 44 av. J.-C. 5 min de lecture

Depuis deux jours, dans une ville aux boutiques closes, on crie beaucoup de noms : ceux des hommes qui ont frappé César dans la curie, ceux des consuls, ceux des chefs de vétérans. Un autre nom court aussi, celui d’un homme qui n’a pourtant pas tiré la dague et que nul ne compte parmi les conjurés : Marcus Tullius Cicéron. C’est lui qui, ce 17 mars, au temple de Tellus, a pris la parole pour proposer une sortie à la crise.

Il n’a pas frappé et, à ce qu’on assure, il n’était pas dans le secret de ceux qui ont frappé. Voici ce que Rome sait de sa trajectoire et de la position qu’il défend aujourd’hui : sa carrière, ses charges, ses épreuves récentes, et l’argument qu’il a porté devant le Sénat. Ce qu’il pense au fond, ce qu’il attend de la suite, appartient à lui seul.

Un consulaire tenu loin du pouvoir

Cicéron n’est pas né dans une des grandes maisons de la Ville. Il vient d’Arpinum, d’une famille de rang équestre, et il s’est élevé par la seule force de sa parole : un homo novus, comme on dit de ceux qui parviennent aux honneurs sans aïeul consulaire. Il a aujourd’hui environ soixante-deux ans. On le tient pour le premier orateur de Rome, autant que pour un homme d’étude nourri de philosophie grecque.

Il fut consul en l’an 63, l’année de la conjuration de Catilina. C’est lui qui la dénonça et la brisa ; le Sénat lui décerna alors le titre de père de la patrie. Mais l’affaire lui reste attachée comme une plaie : sur sa décision, des citoyens compromis furent mis à mort sans le procès régulier auquel tout Romain a droit. Beaucoup, aujourd’hui encore, lui en font grief, et l’épisode demeure discuté.

Cinq ans plus tard, en 58, ce reproche le rattrapa : il dut partir en exil, chassé par une loi visant précisément ces exécutions. Rappelé dès l’année suivante, il retrouva sa place. Envoyé plus tard gouverner la Cilicie, il en revint avec une réputation d’intégrité rare chez les gouverneurs de provinces.

Vint la guerre entre César et Pompée. Cicéron rejoignit Pompée, mais à contrecœur, sans conviction pour les armes. Après la défaite de Pharsale, César lui pardonna, comme il pardonna à tant d’autres ; c’est cette clémence qui lui a permis de rentrer et de vivre à Rome. Mais la dictature l’a tenu à l’écart des affaires. Écarté du pouvoir, il s’est replié sur l’écriture : ces dernières années, il a fait paraître plusieurs ouvrages de philosophie et de politique — sur la République, sur la nature des dieux, sur les fins des biens et des maux — qui circulent dans la Ville. L’an dernier, enfin, il a perdu sa fille Tullia ; on le dit encore accablé de ce deuil.

Étranger à la conjuration

Malgré son nom et son autorité, Cicéron n’a pas été mis dans le secret de l’entreprise. Ceux qui ont frappé César ne l’ont pas averti, ne l’ont pas associé à leur projet. Pourquoi l’avoir tenu à l’écart, nul ne peut le dire avec assurance. On avance son âge, ou sa réputation d’homme peu sûr, prompt à parler ; d’autres y voient un calcul de Brutus et de Cassius, soucieux de ne confier leur dessein qu’à un cercle étroit. Rien ne permet de trancher entre ces raisons.

On rapporte pourtant une scène, tenue d’une seule bouche et que rien ne confirme : au sortir du meurtre, Brutus aurait brandi sa dague encore sanglante et appelé Cicéron par son nom, comme pour le prendre à témoin de la liberté rendue. Le propos court dans la Ville. Il vaut ce que vaut une rumeur invérifiable, et personne ne saurait aujourd’hui en garantir la lettre.

Le précédent des Athéniens

C’est au temple de Tellus, ce matin, que Cicéron a pesé de tout son poids. Devant un Sénat partagé entre ceux qui voulaient déclarer César tyran et ceux qui réclamaient le châtiment des meurtriers, il a plaidé l’apaisement : ni poursuite, ni vengeance, mais l’oubli des griefs pour épargner à Rome une nouvelle guerre.

Pour convaincre, il est allé chercher un exemple hors de Rome. À Athènes, rappela-t-il, après la chute des Trente qui avaient ensanglanté la cité, les citoyens jurèrent de ne pas rappeler les malheurs passés — de ne pas rouvrir les comptes de la guerre civile. Cet oubli-là n’était pas seulement une disposition des cœurs : c’était un engagement juridique, un procédé grec que Rome n’avait jamais mis en œuvre de la sorte. Aucune parole de Cicéron n’est ici transcrite ; on restitue la teneur de son argument, non ses mots.

Le consul Antoine s’est rangé à cette proposition, puis Lépide, puis d’autres consulaires. De ce ralliement est né le compromis voté dans la journée : aucune poursuite pour la mort de César, et tous ses actes maintenus en vigueur.

Ni tyrannicide, ni fidèle de César

La position que défend Cicéron ne se range dans aucun des deux camps qui se font face depuis les Ides. Il n’est pas monté au Capitole avec les libérateurs, dont il n’a pas partagé le geste ; il n’est pas non plus des fidèles qui veulent venger le dictateur et sauver son œuvre entière. Il tient un troisième terrain, celui du compromis institutionnel : arrêter le bras des uns sans donner raison aux autres.

Cet accord a deux faces. D’un côté, les meurtriers ne seront pas poursuivis ; de l’autre, rien de ce qu’a décidé César n’est annulé — les lois, les nominations et, surtout, les terres distribuées aux vétérans leur restent acquises. C’est un arrangement ambigu, dont on discute déjà le sens dans la Ville : les uns y lisent une amnistie qui absout les libérateurs, les autres une ratification qui consacre l’œuvre du dictateur mort. Les deux lectures tiennent à la fois.

Ce que la solution de Cicéron règle ce soir est clair : elle a évité qu’on se batte aujourd’hui dans Rome, et elle a rassuré les soldats sur leurs lots. Ce qu’elle laisse en suspens ne l’est pas moins : le sort des conjurés toujours retranchés sur la colline, la place que gardera chacun, la manière dont s’accommoderont des partisans de César forcés de voir ses meurtriers impunis. Le pacte vient de tenir. Nul, au temple de Tellus, ne s’est avancé à dire pour combien de temps.

Le contexte

Cicéron, né vers 106 av. J.-C. à Arpinum, homo novus parvenu au consulat en 63 av. J.-C., est tenu pour le premier orateur de Rome.

Consul lors de la conjuration de Catilina, il fit exécuter des citoyens compromis sans procès régulier, ce qui lui valut le titre de père de la patrie puis, en 58, l’exil, avant son rappel l’année suivante.

Rallié à Pompée durant la guerre civile, il fut gracié par César après Pharsale (48 av. J.-C.) et tenu à l’écart des affaires sous la dictature, se consacrant à des ouvrages de philosophie.

Le 17 mars 44 av. J.-C., au temple de Tellus, il a plaidé l’amnistie devant le Sénat, invoquant le précédent athénien de 403 av. J.-C. après la chute des Trente.

État des informations

Ce portrait s’en tient à ce que Rome peut savoir de Cicéron le 17 mars 44 av. J.-C. : sa carrière, ses épreuves récentes et la position qu’il a défendue au temple de Tellus. Il ne préjuge ni de ses intentions profondes ni de la suite des événements, encore ouverte.

Ce que l’on sait

  • Cicéron, ancien consul de 63 av. J.-C. et orateur reconnu, n’a pas pris part au meurtre de César et n’était pas membre de la conjuration.
  • Gracié par César après Pharsale, il avait été tenu à l’écart du pouvoir durant la dictature.
  • Au temple de Tellus, le 17 mars, il a plaidé l’amnistie et invoqué le précédent des Athéniens après la chute des Trente ; Antoine puis Lépide s’y sont ralliés.
  • Le compromis adopté interdit les poursuites pour la mort de César tout en maintenant l’ensemble de ses actes, dont les terres des vétérans.

Ce que l’on ignore

  • Les raisons pour lesquelles les conjurés n’ont pas associé Cicéron à leur projet demeurent incertaines : âge, réputation, calcul de Brutus et Cassius.
  • Le sens exact du compromis — amnistie des libérateurs ou ratification de l’œuvre de César — fait déjà débat.
  • La durée et la solidité de l’entente restent inconnues, comme le sort des conjurés retranchés au Capitole.

Sources historiques utilisées

primary

Vies parallèles, Vie de Cicéron

Plutarque

Récit ancien de la carrière de Cicéron : origine à Arpinum, consulat de 63 et affaire de Catilina, exil et rappel, gouvernement de Cilicie, grâce reçue de César. Témoignage postérieur, à lire avec prudence.

primary

Vies parallèles, Vie de Brutus

Plutarque

Séance au temple de Tellus : amnistie proposée et soutenue par Antoine, Plancus et Cicéron, ralliements successifs, maintien des actes de César. Source antique orientée par les traditions rassemblées après coup.

primary

Les Guerres civiles, livre II

Appien

Récit du débat sénatorial du 17 mars, de la proposition d’amnistie et du sénatus-consulte ratifiant les actes de César. Traduction française sur remacle.org.

secondary

Cicéron (Wikipédia)

Repère moderne pour la biographie datée : naissance vers 106 av. J.-C. à Arpinum, consulat de 63, affaire de Catilina et titre de père de la patrie, exil de 58 et rappel de 57, proconsulat de Cilicie, ralliement à Pompée et grâce de César, ouvrages philosophiques, deuil de Tullia. La Deuxième Philippique n’est utilisée ici que comme recoupement documentaire, jamais comme parole d’époque.

secondary

Les Trente (Wikipédia)

Chute des Trente à Athènes en 403 av. J.-C. et amnistie jurée de « ne pas rappeler les malheurs » : appui du précédent grec invoqué par Cicéron.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Les formulations à chaud imitent une correspondance de Rome au 17 mars 44 av. J.-C. ; elles restituent le seul horizon de savoir du moment et ne préjugent pas de la suite. L’anecdote du poignard brandi par Brutus n’est garantie par aucune source contemporaine indépendante et n’est donnée que comme rumeur.

Articles liés