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Caius Cassius Longinus, le préteur qu’on n’a pas récompensé

Survivant de Carrhes, vainqueur des Parthes, beau-frère de Brutus : celui que le Forum désigne aujourd’hui comme l’âme de la conjuration est un homme de guerre que César avait gracié sans le combler. Portrait d’un préteur des pérégrins que l’on dit aigri, et que plusieurs disent être allé trouver Brutus le premier.

La rédaction 16 mars 44 av. J.-C. 5 min de lecture

À côté du nom de Brutus, un autre revient depuis hier au pied du Capitole : celui de Caius Cassius Longinus, son beau-frère, préteur cette année comme lui. Là où Brutus étonne parce qu’il était un obligé du dictateur, Cassius étonne moins : Rome le connaît d’abord comme un soldat, un homme au caractère rude, qui avait choisi Pompée et n’avait dû la vie qu’à la clémence de César. Plusieurs, sur le Forum, vont plus loin et le désignent comme le meneur de l’entreprise.

Nous rassemblons ici ce que la Ville sait de lui : ses campagnes, sa charge, sa maison, ses griefs. Le rôle exact qu’il a tenu dans ce qui s’est joué hier, et la part qu’ont pu prendre en lui la rancune d’un homme écarté et l’attachement à la République, restent de ceux qu’on ne démêle pas du dehors.

L’homme de Carrhes

Ce que Rome retient de lui, avant tout, c’est la guerre. Questeur de Crassus lors de l’expédition contre les Parthes, il fut de ce désastre de Carrhes où périt le proconsul et où les enseignes romaines furent perdues. Dans la déroute, c’est lui, dit-on, qui ramena en Syrie ce qui restait de l’armée et en réorganisa les débris. D’un désastre où d’autres se seraient perdus, il tira une réputation d’homme de sang-froid.

Resté en Syrie comme proquesteur, il eut plus tard à repousser une invasion parthe conduite par le jeune Pacorus. Il attira les cavaliers ennemis dans une embuscade près d’Antioche, où le général Osacès trouva la mort. Ce fait d’armes lui valut du crédit jusque dans la bouche de Cicéron, qui en écrivit du bien. C’est cette réputation de soldat éprouvé que la Ville lui connaît d’abord — à l’inverse du Brutus des livres et de la philosophie.

La préture qu’il n’a pas eue

Cassius est préteur cette année, mais préteur des pérégrins — celui qui juge les affaires où entrent des étrangers, charge tenue pour inférieure à la préture urbaine, exercée sous l’autorité du préteur de la Ville. On lui promet, dit-on, la Syrie pour l’an prochain. Mais la préture urbaine, la plus en vue, celle qu’il briguait en se disant mieux fondé — l’aîné, le plus décoré des deux —, ne lui est pas revenue : César l’a donnée à Brutus.

On prête au dictateur, à ce sujet, un mot resté dans les mémoires : « Cassius plaide plus juste, mais Brutus aura la première préture. » L’arbitrage a laissé des traces. Ceux qui l’approchent le disent, depuis, moins reconnaissant de la charge qu’il a obtenue qu’irrité de celle qu’il a perdue. C’est le même partage que Brutus, du côté du favorisé, gardait comme un titre ; vu du côté de Cassius, il ressemble à une blessure.

Un tempérament, une école

Autant Brutus passe pour grave et mesuré, autant Cassius est réputé vif, prompt, entier. On le dit d’une hostilité qui viserait César non comme institution, mais dans sa personne même. Une formule court sur le Forum, qu’on répète sans la garantir : Brutus haïssait le pouvoir d’un seul, Cassius celui qui le détenait. En philosophie, il tient d’Épicure là où Brutus se réclame de l’Académie — deux hommes, deux écoles, unis par le sang et par la charge.

La médisance de la Ville lui prête un tempérament ancien. On raconte qu’écolier, il aurait rossé Faustus, le fils de Sylla, qui se vantait devant les autres du pouvoir absolu de son père — de ces anecdotes d’enfance qu’on ressort à point nommé pour expliquer un homme. On dit aussi que César lui aurait confisqué des lions, ou des léopards, qu’il tenait en réserve à Mégare, et qu’il en aurait gardé rancune ; encore n’est-il pas sûr que ces fauves fussent les siens plutôt que ceux de son frère Lucius. Ce sont là bruits du Forum, qu’on colporte pour donner un visage à sa colère.

Le beau-frère qui serait allé le premier

Un lien attache étroitement les deux préteurs : Cassius a épousé Junia, dite Tertia ou Tertulla, fille de Servilia et demi-sœur de Brutus. Beaux-frères, donc, unis par la même maison autant que par la même charge. Et c’est de ce côté que plusieurs récits font venir l’initiative : ce serait Cassius qui, le premier, serait allé trouver Brutus pour le rallier, pressant l’homme au nom lourd de joindre son crédit à leur dessein.

De là vient qu’on le nomme, ce matin, l’âme du complot, l’instigateur. Le mot circule, mais rien ne permet encore de le tenir pour établi : d’autres noms se disent, et l’on ignore qui mena qui. Retranché avec les libératores sur le Capitole, Cassius attend, comme les siens, de savoir ce que Rome décidera d’eux. La médisance, qui ne perd jamais ses droits, ajoute même que César aurait été l’amant de sa femme Junia Tertia, et rappelle, à mots couverts, un « Tertia deducta » qu’on se répète en riant — un bruit de la même eau que celui qu’on prête à Servilia, la mère, et qu’il faut ranger là où sont les rumeurs du Forum.

Le contexte

Caius Cassius Longinus est cette année préteur des pérégrins, charge tenue pour inférieure à la préture urbaine attribuée à Brutus.

Questeur de Crassus, il fut de l’expédition parthe et survécut au désastre de Carrhes (53 av. J.-C.), dont il ramena les débris en Syrie ; proquesteur, il y repoussa l’invasion de Pacorus (51 av. J.-C.).

Il avait pris le parti de Pompée dans la guerre civile avant d’être gracié par César après Pharsale (48 av. J.-C.).

Il a épousé Junia Tertia, fille de Servilia et demi-sœur de Brutus : les deux préteurs sont beaux-frères.

État des informations

Ce portrait s’en tient à ce que Rome peut savoir de Cassius au lendemain des Ides. Il rapporte ses griefs et la rumeur qui en fait le meneur sans les ériger en faits établis ni préjuger de la suite, encore ouverte.

Ce que l’on sait

  • Cassius est cette année préteur des pérégrins, la préture urbaine ayant été donnée par César à Brutus malgré le titre que Cassius jugeait plus fort.
  • Il a un passé militaire éprouvé : survivant de Carrhes, il ramena l’armée en Syrie, puis repoussa comme proquesteur l’invasion parthe de Pacorus.
  • Il avait suivi Pompée dans la guerre civile avant d’être gracié par César.
  • Il a épousé Junia Tertia, demi-sœur de Brutus, et se trouve à la mi-mars au Capitole avec les libératores.

Ce que l’on ignore

  • Son rôle exact dans l’entreprise, et la part respective du grief personnel et de l’idéal républicain, restent indémêlables.
  • La suite des événements : l’attitude d’Antoine et le sort réservé aux conjurés retranchés sur le Capitole.

Sources historiques utilisées

primary

Vies parallèles, Vie de Brutus

Plutarque

Rapporte l’aigreur de Cassius écarté de la préture urbaine (« moins reconnaissant de ce qu’il obtint qu’irrité de ce qu’il avait perdu »), l’anecdote d’enfance sur Faustus fils de Sylla, et l’idée qu’il alla trouver Brutus le premier. Témoignage postérieur, à lire avec prudence.

primary

Histoire romaine, livre XL (28-29)

Dion Cassius

Récit des opérations de Syrie après Carrhes et de la défense contre l’invasion parthe de Pacorus. Source antique compilée longtemps après les faits.

primary

Correspondance, ad Familiares XV (16-19)

Cicéron

Lettres échangées avec Cassius : appui contemporain pour son commandement en Syrie, sa réputation et son épicurisme. Source d’époque, la plus proche des faits.

primary

Vie des douze Césars, Divus Iulius (César), 50

Suétone

Rapporte le bruit sur les liaisons de César, dont celle qu’on prêtait à Junia Tertia, femme de Cassius (le mot « Tertia deducta »). Source antique orientée par les traditions rassemblées après coup.

primary

Guerres civiles, livre II

Appien

Récit de la conjuration et de la place qu’y tient Cassius aux côtés de Brutus. Compilation antique postérieure, à recouper.

secondary

Caius Cassius Longinus (Wikipédia)

Repère moderne en recoupement : naissance vers 86-85 av. J.-C., gens Cassia plébéienne, questure de 54, Carrhes en 53, défense de la Syrie en 51, tribunat de 49, ralliement à César après Pharsale, préture des pérégrins de 44, mariage avec Junia Tertia.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — portrait à chaud

Le ton et la mise en situation imitent un journal paraissant à Rome au lendemain des Ides. Les griefs personnels et la rumeur du meneur sont rapportés sans être tranchés, conformément à l’état du savoir à cette date.

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