Caius Cassius Longinus, le préteur qu’on n’a pas récompensé
Survivant de Carrhes, vainqueur des Parthes, beau-frère de Brutus : celui que le Forum désigne aujourd’hui comme l’âme de la conjuration est un homme de guerre que César avait gracié sans le combler. Portrait d’un préteur des pérégrins que l’on dit aigri, et que plusieurs disent être allé trouver Brutus le premier.
À côté du nom de Brutus, un autre revient depuis hier au pied du Capitole : celui de Caius Cassius Longinus, son beau-frère, préteur cette année comme lui. Là où Brutus étonne parce qu’il était un obligé du dictateur, Cassius étonne moins : Rome le connaît d’abord comme un soldat, un homme au caractère rude, qui avait choisi Pompée et n’avait dû la vie qu’à la clémence de César. Plusieurs, sur le Forum, vont plus loin et le désignent comme le meneur de l’entreprise.
Nous rassemblons ici ce que la Ville sait de lui : ses campagnes, sa charge, sa maison, ses griefs. Le rôle exact qu’il a tenu dans ce qui s’est joué hier, et la part qu’ont pu prendre en lui la rancune d’un homme écarté et l’attachement à la République, restent de ceux qu’on ne démêle pas du dehors.
L’homme de Carrhes
Ce que Rome retient de lui, avant tout, c’est la guerre. Questeur de Crassus lors de l’expédition contre les Parthes, il fut de ce désastre de Carrhes où périt le proconsul et où les enseignes romaines furent perdues. Dans la déroute, c’est lui, dit-on, qui ramena en Syrie ce qui restait de l’armée et en réorganisa les débris. D’un désastre où d’autres se seraient perdus, il tira une réputation d’homme de sang-froid.
Resté en Syrie comme proquesteur, il eut plus tard à repousser une invasion parthe conduite par le jeune Pacorus. Il attira les cavaliers ennemis dans une embuscade près d’Antioche, où le général Osacès trouva la mort. Ce fait d’armes lui valut du crédit jusque dans la bouche de Cicéron, qui en écrivit du bien. C’est cette réputation de soldat éprouvé que la Ville lui connaît d’abord — à l’inverse du Brutus des livres et de la philosophie.
La préture qu’il n’a pas eue
Cassius est préteur cette année, mais préteur des pérégrins — celui qui juge les affaires où entrent des étrangers, charge tenue pour inférieure à la préture urbaine, exercée sous l’autorité du préteur de la Ville. On lui promet, dit-on, la Syrie pour l’an prochain. Mais la préture urbaine, la plus en vue, celle qu’il briguait en se disant mieux fondé — l’aîné, le plus décoré des deux —, ne lui est pas revenue : César l’a donnée à Brutus.
On prête au dictateur, à ce sujet, un mot resté dans les mémoires : « Cassius plaide plus juste, mais Brutus aura la première préture. » L’arbitrage a laissé des traces. Ceux qui l’approchent le disent, depuis, moins reconnaissant de la charge qu’il a obtenue qu’irrité de celle qu’il a perdue. C’est le même partage que Brutus, du côté du favorisé, gardait comme un titre ; vu du côté de Cassius, il ressemble à une blessure.
Un tempérament, une école
Autant Brutus passe pour grave et mesuré, autant Cassius est réputé vif, prompt, entier. On le dit d’une hostilité qui viserait César non comme institution, mais dans sa personne même. Une formule court sur le Forum, qu’on répète sans la garantir : Brutus haïssait le pouvoir d’un seul, Cassius celui qui le détenait. En philosophie, il tient d’Épicure là où Brutus se réclame de l’Académie — deux hommes, deux écoles, unis par le sang et par la charge.
La médisance de la Ville lui prête un tempérament ancien. On raconte qu’écolier, il aurait rossé Faustus, le fils de Sylla, qui se vantait devant les autres du pouvoir absolu de son père — de ces anecdotes d’enfance qu’on ressort à point nommé pour expliquer un homme. On dit aussi que César lui aurait confisqué des lions, ou des léopards, qu’il tenait en réserve à Mégare, et qu’il en aurait gardé rancune ; encore n’est-il pas sûr que ces fauves fussent les siens plutôt que ceux de son frère Lucius. Ce sont là bruits du Forum, qu’on colporte pour donner un visage à sa colère.
Le beau-frère qui serait allé le premier
Un lien attache étroitement les deux préteurs : Cassius a épousé Junia, dite Tertia ou Tertulla, fille de Servilia et demi-sœur de Brutus. Beaux-frères, donc, unis par la même maison autant que par la même charge. Et c’est de ce côté que plusieurs récits font venir l’initiative : ce serait Cassius qui, le premier, serait allé trouver Brutus pour le rallier, pressant l’homme au nom lourd de joindre son crédit à leur dessein.
De là vient qu’on le nomme, ce matin, l’âme du complot, l’instigateur. Le mot circule, mais rien ne permet encore de le tenir pour établi : d’autres noms se disent, et l’on ignore qui mena qui. Retranché avec les libératores sur le Capitole, Cassius attend, comme les siens, de savoir ce que Rome décidera d’eux. La médisance, qui ne perd jamais ses droits, ajoute même que César aurait été l’amant de sa femme Junia Tertia, et rappelle, à mots couverts, un « Tertia deducta » qu’on se répète en riant — un bruit de la même eau que celui qu’on prête à Servilia, la mère, et qu’il faut ranger là où sont les rumeurs du Forum.