Marcus Junius Brutus, le préteur qui portait un nom lourd
Préteur urbain, philosophe, gendre de Caton, gracié par César après Pharsale : celui que la rumeur place aujourd’hui au Capitole parmi les meurtriers est un homme que le dictateur avait comblé. Portrait d’une figure que l’on dit tiraillée, sans que nul ne sache démêler ses raisons.
Depuis hier, un nom revient dans toutes les bouches, sur le Forum comme au pied du Capitole : celui de Marcus Junius Brutus. On le compte parmi ceux qui, la dague à la main, ont frappé César dans la curie, puis se sont retirés sur la colline pour se dire libérateurs. Le nom surprend. Car cet homme n’était pas un ennemi du dictateur : il était de ses proches, l’un de ceux qu’il avait épargnés, élevés, distingués.
Nous ne prétendons pas dire ici ce qui s’est passé dans sa tête. Nous rassemblons seulement ce que Rome sait de lui : sa charge, sa maison, ses alliances, son passé récent. Le reste — ses raisons, le poids qu’ont pu avoir en lui l’idée républicaine et les sollicitations de son entourage — appartient à ceux qui le connaissent, et peut-être à lui seul.
Un préteur au premier rang de la Ville
Brutus exerce cette année la préture urbaine, la plus en vue des six prétures : c’est lui qui rend la justice entre citoyens dans la Ville et préside aux affaires quand les consuls sont absents. C’est César lui-même qui la lui a attribuée, l’an dernier, de préférence à son beau-frère Caius Cassius Longinus, qui la briguait aussi et dut se contenter d’une préture des pérégrins. On dit que les deux hommes en gardèrent de l’aigreur.
À une charge si exposée s’attache une visibilité qui n’a rien d’anodin par les temps qui courent. C’est sur son tribunal, dit-on dans Rome, que des mains inconnues auraient récemment tracé des mots pressants — « Brutus, tu dors ? », « Tu n’es pas le vrai Brutus » —, comme pour rappeler à l’homme le nom qu’il porte. Nous rapportons le propos tel qu’il circule, sans pouvoir en garantir la lettre.
Deux ancêtres tyrannicides, à ce qu’il revendique
Ce nom, justement, est ce que Rome connaît d’abord de lui. Les Junii Bruti se disent issus de Lucius Junius Brutus, celui qui chassa les rois voici près de cinq siècles et fut l’un des premiers consuls de la République. La filiation est ancienne, tenue pour vraie dans la famille et volontiers affichée par elle ; d’autres en discutent la rigueur, la maison des premiers Brutus étant patricienne. Nous la donnons pour ce qu’elle est : une ascendance revendiquée, portée comme un titre.
Par sa mère Servilia, il rattache aussi son sang à Caius Servilius Ahala, l’homme qui, dit la tradition, abattit de sa main Spurius Maelius soupçonné d’aspirer à la royauté. Deux aïeux, donc, deux tueurs de tyrans dans la mémoire familiale, dont les effigies veillent, à ce qu’on rapporte, dans l’atrium de sa maison. Pour qui veut lire les événements d’hier à la lumière d’un nom, la coïncidence a de quoi nourrir les conversations. Nous nous gardons d’en faire davantage qu’une donnée.
Le gracié de Pharsale
Car voici ce qui rend l’affaire si étrange. Lors de la guerre entre César et Pompée, Brutus avait choisi le camp de Pompée — l’homme qui, jadis, avait fait mettre à mort son propre père. Il combattit dans les rangs pompéiens à Pharsale. Après la défaite, César, dit-on, avait donné l’ordre qu’on l’épargnât et qu’on le lui amenât vivant. Il le reçut, lui pardonna, et non seulement lui pardonna : il l’admit dans son entourage.
Depuis, les honneurs n’ont pas manqué. César lui confia le gouvernement de la Gaule cisalpine, puis lui donna cette préture urbaine que tant convoitaient ; on lui prêtait même, pour bientôt, la promesse d’un consulat. À qui cherche un ingrat, Rome objecte un homme comblé. C’est tout le trouble de ce matin : que la main qui a frappé soit celle d’un obligé.
La maison, les proches, et le silence sur ses raisons
On le tient pour un homme d’étude, nourri de philosophie grecque, plus porté aux livres qu’aux fêtes, d’un abord grave. Sa mère Servilia, femme de grande influence, fut proche de César au point que la médisance de Rome lui a prêté avec lui une longue liaison — un bruit ancien, que nous rangeons parmi les on-dit du Forum. Son oncle et second père fut Caton, l’adversaire irréductible de César, mort à Utique plutôt que de lui devoir la vie. L’an passé, Brutus a répudié sa première épouse pour prendre Porcia, la propre fille de ce Caton : une alliance qui, aux yeux de beaucoup, a valeur de manifeste.
Autour de lui, on nomme d’autres hommes autant que lui : Cassius, son beau-frère au tempérament plus vif, que d’aucuns tiennent pour l’âme de l’entreprise ; et un autre Brutus, Decimus, celui-là même que César aimait et couchait sur ses tablettes. Rien n’autorise à faire de Marcus le chef d’une affaire qui paraît en avoir compté beaucoup.
Quant à ce qui l’a mû, nous n’en dirons pas plus que nous n’en savons. Les uns évoquent l’idée républicaine et le poids d’un nom ; d’autres, les instances de son entourage, les billets déposés sur son tribunal, la pression de ceux qui attendaient de lui un geste. Il se peut que tout cela ait pesé ensemble, sans qu’on puisse démêler la part de chacun. Rome, ce matin, regarde vers le Capitole et s’interroge. Nous nous en tenons là.