Le sang versé au Sénat ne rend pas la liberté
On a tué un homme au pied de la statue de Pompée, et l'on nous demande d'y voir le salut de la République. Un chevalier romain refuse de l'admettre : nous avons déjà payé, il y a peu, le prix du fer tiré entre citoyens.
Deux jours ont passé depuis que César est tombé dans la curie, frappé de tous côtés, et je ne parviens pas à me réjouir comme on m'y invite. J'entends, du Capitole, qu'on a rendu la liberté à Rome. Je regarde nos rues et je vois des boutiques closes, des pères de famille qui rentrent chez eux au pas pressé, des mères qui retiennent leurs fils. Voilà la liberté qu'on nous annonce : une ville qui se terre.
Que l'on m'entende bien. Je ne prends pas ici la défense d'un pouvoir sans mesure. Qu'un seul homme concentre entre ses mains la dictature, et pour la vie, cela pesait à beaucoup, et je fus de ceux-là. Mais il y a une distance qu'aucune plainte légitime ne devrait franchir : celle qui sépare la parole du poignard. Ce que l'on a réglé avant-hier, on l'a réglé par le fer, dans l'enceinte même où l'on délibère. C'est cette manière-là que je condamne, quel que soit l'homme qu'elle abatte.
Car nous ne sortons pas d'une longue paix. Nos mémoires ne sont pas si courtes. Il y a quatre ans à peine, des Romains se rangeaient en bataille contre d'autres Romains à Pharsale, en Thessalie, et le champ resta couvert des nôtres. César et Pompée s'y disputèrent la ville, et c'est la ville qui saigna. Beaucoup, parmi ceux qui aujourd'hui crient victoire au Capitole, portèrent alors les armes dans un camp ou dans l'autre. Ils savent, comme moi, ce que coûte une guerre entre concitoyens.
Et si Pharsale ne suffit pas, qu'on remonte un peu. Nos aînés ont connu Sylla, maître de Rome par les armes, et ses tables affichées au Forum où l'on lisait, chaque matin, le nom de ceux qu'il était désormais permis de tuer. On rapportait les têtes contre une prime ; on jetait les corps au Tibre ; on prenait les biens. Ce n'est pas une fable de vieillards : des hommes qui vivent encore ont vu ces listes. Voilà où mène l'idée qu'un meurtre bien placé remet les affaires en ordre. Une fois le premier sang versé sans jugement, on ne sait jamais quelle main tiendra la liste suivante, ni quel nom y sera porté.
On me dira que les meurtriers d'hier ne sont pas Sylla, qu'ils n'ont pas dressé de listes, qu'ils invoquent la loi et les ancêtres. Je le veux bien. Mais ils ont fait de leurs mains ce que ni le Sénat ni le peuple ne leur avaient confié. Nul tribunal ne s'était prononcé, nul vote n'avait tranché. Là où l'on remplace la sentence des magistrats par le couteau de quelques-uns, fussent-ils préteurs, on n'a pas restauré la loi : on a montré qu'elle pouvait se passer d'elle-même. Et ce qu'un homme s'est autorisé aujourd'hui, un autre se l'autorisera demain, contre les auteurs d'aujourd'hui peut-être.
Je ne prétends pas savoir ce que les jours prochains nous réservent. Nul ne le sait, et je me défie de ceux qui parlent déjà comme s'ils lisaient l'avenir. Je dis seulement ma crainte, et je crois qu'elle est raisonnable : quand la violence a servi une fois de règlement entre Romains, elle laisse une porte ouverte, et cette porte, nous avons eu le plus grand mal à la refermer. Il aura fallu des années, des morts sans nombre, pour que la paix revienne dans les murs. Faut-il si vite risquer de tout rouvrir ?
Ce que je demande n'a rien d'héroïque. Que les magistrats siègent, que le Sénat délibère, que l'on décide de l'avenir de la cité par la parole et le vote, non par le nombre des poignards. La concorde n'est pas un beau mot pour les discours : c'est la seule chose qui, chez nous, tienne encore les citoyens de ne pas s'entretuer. Elle est fragile. On vient de la blesser. À ceux qui, au Capitole, se disent libérateurs, je réponds que la liberté ne se mesure pas au sang qu'on a versé pour elle, mais à la sûreté qu'un homme éprouve, le soir, en rentrant chez lui. Cette sûreté-là, ce matin, aucun de nous ne l'éprouve.