Du sang dans un lieu inauguré : ce que les dieux exigeront de Rome
Tribune. Un sénateur du collège des pontifes ne juge pas la faction, mais l’acte : on a versé le sang dans un lieu voué aux auspices, un jour de Jupiter, contre la personne du grand pontife. Il y voit un nefas qui appelle expiation — laquelle n’effacera pas le crime. Opinion signée, qui n’engage que son auteur.
Je n’écris pas ce soir en homme d’un parti. Je ne suis ni de ceux qui montent au Capitole en criant la liberté, ni de ceux qui pleurent le dictateur. Je siège au Sénat, et je sers dans le collège des pontifes. C’est de ce seul lieu que je parle : celui du droit sacré, du soin que Rome doit aux dieux pour qu’ils la gardent. Et de ce lieu-là, ce qui s’est fait aujourd’hui dans la curie m’emplit d’effroi, non pour l’homme qui est tombé, mais pour la Ville qui reste.
Car les dieux avaient parlé, et on ne les a pas écoutés. L’haruspice Spurinna avait averti César de se garder des Ides de mars. Ce matin encore, à ce qu’on rapporte, César le croisa et lui dit en riant que les Ides étaient venues ; le devin répondit qu’elles étaient venues, mais qu’elles n’étaient pas passées. On raconte aussi qu’au sacrifice du matin la victime fut ouverte et qu’on n’y trouva point de cœur, et que la femme de César avait, la nuit, gémi d’un songe funeste. Je rapporte ces choses comme on me les dit, sans jurer de chacune. Mais qu’un tel faisceau de signes ait été écarté, et le fer tiré malgré eux : voilà ce qui, à un pontife, glace le sang.
On dira que ce sont récits de bonnes femmes. Je réponds que la piété n’est pas la crainte des sots : c’est le lien qui tient Rome debout depuis qu’elle a des murs. Nos pères n’ont rien entrepris sans consulter les dieux, et Rome a grandi tant qu’elle les a honorés. Mépriser les signes n’est pas de la hardiesse ; c’est le premier des manquements.
Trois manquements en un seul coup
Voyez d’abord qui est tombé. César était grand pontife, Pontifex Maximus, à la tête de notre collège, gardien du calendrier et des rites de la Cité. Quels que fussent ses torts d’homme et de magistrat — et je ne prends pas ici sa défense —, sa gorge était celle du premier serviteur des dieux à Rome. On a fait couler le sang du grand pontife, et ce sang-là ne se lave pas comme un autre.
Voyez ensuite ce qu’il était devenu par le vote du Sénat lui-même. On avait déclaré sa personne sacro-sainte, inviolable, comme celle d’un tribun de la plèbe. Beaucoup de ceux qui ont porté les mains sur lui avaient, cette année même, juré de veiller sur sa vie. Un serment prêté devant les dieux n’est pas une parole qu’on reprend à son gré. Le rompre est un parjure, et le parjure appelle sur le jureur la colère de ceux qu’il a pris à témoin.
Voyez enfin le lieu et le jour. Le Sénat siégeait dans la curie du théâtre de Pompée, la Curie du Forum étant en travaux ; mais c’est un lieu inauguré, un templum, où l’on prend les auspices avant de délibérer, un espace remis aux dieux. Et ce jour sont les Ides, qui de tout mois sont consacrées à Jupiter. On a donc versé le sang d’un homme dans l’enceinte des dieux, un jour qui leur appartient. Ce lieu est souillé. Tant qu’il ne sera pas purifié, aucun rite ne s’y pourra tenir sans offense.
Tombé au pied de Pompée
Il y a plus, et je le dis avec prudence, car ici je quitte le fait pour ce qu’on en peut penser. César, percé de coups, s’est affaissé au pied de la statue de Pompée qui orne la salle, et cette image, dit-on, fut couverte de son sang.
Un homme de mon état ne peut regarder cela sans y chercher un signe. Cet homme est tombé, comme une bête qu’on immole, devant l’effigie de celui qu’il avait vaincu naguère. Je ne prétends pas que les dieux l’aient voulu ainsi, ni lire dans leur dessein ; d’autres l’assurent, moi je m’en garde. Je dis seulement qu’un tel lieu de chute donne à réfléchir, et qu’il n’appartient pas aux hommes de décider à la légère que rien, dans cette journée, ne fut conduit d’en haut.
Ce que les dieux exigeront
Ce qui m’occupe, ce n’est pas le sort des mains qui ont frappé. C’est Rome. La paix des dieux, cette entente que nous entretenons par le culte exact, a été rompue aujourd’hui : sang d’un sacro-saint, sang d’un grand pontife, répandu dans un templum, un jour de Jupiter. Une telle souillure ne pèse pas sur les seuls coupables. Elle pèse sur la Cité tout entière, tant qu’on ne l’aura pas levée. La colère des dieux, quand on l’a méritée, ne choisit pas toujours celui qu’elle atteint.
Il faut donc expier. Il faut purifier la curie souillée, et la Ville avec elle, par les rites que nos pères ont institués pour ces jours-là. C’est l’affaire des pontifes, et nous y pourvoirons. Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’expiation apaise les dieux, elle n’absout pas les hommes. Purifier le lieu n’efface pas le nefas qui s’y est commis. Les Mânes réclament leur dû, et les Furies ne s’endorment pas sur le sang qu’on leur refuse. Je ne sais ce qui vient. Je sais ce que je crains, et je le dis en pontife : une cité qui laisse le sang sans expiation ne s’endort jamais en paix.