La République respire de nouveau
Tribune. Un sénateur défend le geste des Ides : le pouvoir sans terme et la dictature à vie étaient une injure à la liberté de Rome. Opinion signée, qui n'engage que son auteur.
On me demandera de me taire, en ces heures où la ville se terre et où nul ne sait de quoi demain sera fait. Je ne me tairai pas. Ce que je vais écrire, je l'écris en mon nom, comme sénateur et comme citoyen, et non au nom d'un parti ni d'aucune faction : chacun jugera. Hier, dans la curie de Pompée, des hommes ont porté la main sur celui qui s'était fait dictateur à vie. Je ne parlerai pas du sang. Je parlerai de ce que ce sang voulait laver.
Depuis des mois, un mot revenait dans toutes les bouches basses du Forum, un mot que nos pères avaient juré de ne plus jamais entendre à Rome : celui de roi. On l'écartait, on riait, on assurait que César n'y songeait pas. Mais les honneurs s'accumulaient sur une seule tête, et il vient un moment où l'accumulation elle-même est une réponse.
Un pouvoir sans terme n'est pas romain
Nos institutions connaissent la dictature. Elles la connaissent comme un remède rare et bref : six mois, le temps d'un péril, puis l'homme rend ses faisceaux et redevient un citoyen parmi les citoyens. C'est la règle depuis toujours. Or, cette année, le Sénat a nommé César dictateur à perpétuité. Perpétuité : le mot dit tout. Une magistrature sans terme n'est plus une magistrature, c'est une maîtrise. Celui qui gouverne sans que jamais vienne l'heure de rendre des comptes ne gouverne pas des citoyens, il possède des sujets.
On me dira que ces titres, c'est le Sénat lui-même qui les a votés. C'est vrai, et c'est notre honte. On vote ce qu'on n'ose plus refuser. La liberté ne meurt pas toujours sous les coups ; parfois elle s'éteint sous les acclamations. Un Sénat qui décerne des honneurs qu'il n'ose discuter n'est plus un Sénat, c'est une cour.
Rome a chassé ses rois pour ne plus les reprendre
Que l'on se souvienne de ce que nous sommes. Rome n'a pas toujours été libre. Elle a subi des rois, et le dernier, Tarquin, fut chassé pour l'outrage fait à une femme et pour la tyrannie faite à tous. Ce jour-là, nos ancêtres ont juré, la main sur le fer, que jamais plus un homme ne régnerait sur Rome. De ce serment est née la République : deux consuls, annuels, égaux, révocables ; un Sénat pour délibérer ; le peuple pour trancher. Tout notre édifice est bâti contre le retour d'un maître unique.
Il n'est pas indifférent que, parmi ceux qui ont frappé, se soit trouvé un homme qui porte le nom même de celui qui chassa les rois. Marcus Junius Brutus descend, dit-on, de ce Brutus-là, et par sa mère de Servilius Ahala, qui abattit jadis un citoyen qui aspirait à la royauté. Un tel homme ne pouvait rester assis pendant qu'on ceignait de nouveau un front romain. Le sang oblige, et la mémoire aussi.
Le diadème des Lupercales
Que l'on ne me dise pas que ces craintes étaient chimères. Il y a un mois à peine, aux Lupercales, sous les yeux de tout un peuple, le consul Marc Antoine a tendu à César un diadème, l'insigne des rois d'Orient. Il l'a fait, dit-on, plus d'une fois. César l'a écarté, et l'on rapporte qu'il ordonna de le porter au Capitole, disant que Jupiter seul est roi à Rome. Fort bien. Mais qui approche par deux fois un diadème d'un front romain, sinon celui qui veut mesurer jusqu'où le peuple le laisserait faire ?
On se souvient aussi de ces diadèmes déposés sur ses statues, et des deux tribuns du peuple, Marullus et Flavius, qui les arrachèrent au nom de la loi. Pour ce geste, ils furent dépouillés de leur charge. La personne des tribuns était jusque-là sacrée et inviolable ; on n'y touchait pas. Le jour où l'on a pu briser un tribun pour avoir défendu la liberté, chacun a compris de quel côté penchait le fléau.
Ce que je ne sais pas, ce que j'espère
Je n'ignore pas ce que l'on m'objectera, et je le respecte. On me dira que le fer n'est pas la loi, que le meurtre d'un magistrat ouvre une porte dangereuse, que la concorde valait mieux que la violence. Ceux qui le pensent ont pour eux de graves raisons, et je n'écris pas pour les insulter. Mais je leur demande : quelle voie légale restait-il, quand la loi elle-même avait été pliée pour faire d'un homme le maître à vie ? On ne dépose pas par un vote celui qui a supprimé le terme de sa charge.
Je ne sais pas ce que demain apportera. Nul ne le sait. Le Sénat se rassemblera, les consuls parleront, les légions et leurs chefs auront leur mot. Je n'annonce aucune victoire et je ne me réjouis d'aucun cadavre. J'écris seulement ceci : ce matin, pour la première fois depuis des années, un sénateur peut se lever et parler sans peser d'abord ce qu'un seul homme en pensera. La République n'est pas sauvée ; elle n'est jamais sauvée une fois pour toutes. Mais elle respire de nouveau. À nous, désormais, de nous en montrer dignes.