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La République respire de nouveau

Tribune. Un sénateur défend le geste des Ides : le pouvoir sans terme et la dictature à vie étaient une injure à la liberté de Rome. Opinion signée, qui n'engage que son auteur.

Lucius Sestius, questeur 16 mars 44 av. J.-C. 4 min de lecture

On me demandera de me taire, en ces heures où la ville se terre et où nul ne sait de quoi demain sera fait. Je ne me tairai pas. Ce que je vais écrire, je l'écris en mon nom, comme sénateur et comme citoyen, et non au nom d'un parti ni d'aucune faction : chacun jugera. Hier, dans la curie de Pompée, des hommes ont porté la main sur celui qui s'était fait dictateur à vie. Je ne parlerai pas du sang. Je parlerai de ce que ce sang voulait laver.

Depuis des mois, un mot revenait dans toutes les bouches basses du Forum, un mot que nos pères avaient juré de ne plus jamais entendre à Rome : celui de roi. On l'écartait, on riait, on assurait que César n'y songeait pas. Mais les honneurs s'accumulaient sur une seule tête, et il vient un moment où l'accumulation elle-même est une réponse.

Un pouvoir sans terme n'est pas romain

Nos institutions connaissent la dictature. Elles la connaissent comme un remède rare et bref : six mois, le temps d'un péril, puis l'homme rend ses faisceaux et redevient un citoyen parmi les citoyens. C'est la règle depuis toujours. Or, cette année, le Sénat a nommé César dictateur à perpétuité. Perpétuité : le mot dit tout. Une magistrature sans terme n'est plus une magistrature, c'est une maîtrise. Celui qui gouverne sans que jamais vienne l'heure de rendre des comptes ne gouverne pas des citoyens, il possède des sujets.

On me dira que ces titres, c'est le Sénat lui-même qui les a votés. C'est vrai, et c'est notre honte. On vote ce qu'on n'ose plus refuser. La liberté ne meurt pas toujours sous les coups ; parfois elle s'éteint sous les acclamations. Un Sénat qui décerne des honneurs qu'il n'ose discuter n'est plus un Sénat, c'est une cour.

Rome a chassé ses rois pour ne plus les reprendre

Que l'on se souvienne de ce que nous sommes. Rome n'a pas toujours été libre. Elle a subi des rois, et le dernier, Tarquin, fut chassé pour l'outrage fait à une femme et pour la tyrannie faite à tous. Ce jour-là, nos ancêtres ont juré, la main sur le fer, que jamais plus un homme ne régnerait sur Rome. De ce serment est née la République : deux consuls, annuels, égaux, révocables ; un Sénat pour délibérer ; le peuple pour trancher. Tout notre édifice est bâti contre le retour d'un maître unique.

Il n'est pas indifférent que, parmi ceux qui ont frappé, se soit trouvé un homme qui porte le nom même de celui qui chassa les rois. Marcus Junius Brutus descend, dit-on, de ce Brutus-là, et par sa mère de Servilius Ahala, qui abattit jadis un citoyen qui aspirait à la royauté. Un tel homme ne pouvait rester assis pendant qu'on ceignait de nouveau un front romain. Le sang oblige, et la mémoire aussi.

Le diadème des Lupercales

Que l'on ne me dise pas que ces craintes étaient chimères. Il y a un mois à peine, aux Lupercales, sous les yeux de tout un peuple, le consul Marc Antoine a tendu à César un diadème, l'insigne des rois d'Orient. Il l'a fait, dit-on, plus d'une fois. César l'a écarté, et l'on rapporte qu'il ordonna de le porter au Capitole, disant que Jupiter seul est roi à Rome. Fort bien. Mais qui approche par deux fois un diadème d'un front romain, sinon celui qui veut mesurer jusqu'où le peuple le laisserait faire ?

On se souvient aussi de ces diadèmes déposés sur ses statues, et des deux tribuns du peuple, Marullus et Flavius, qui les arrachèrent au nom de la loi. Pour ce geste, ils furent dépouillés de leur charge. La personne des tribuns était jusque-là sacrée et inviolable ; on n'y touchait pas. Le jour où l'on a pu briser un tribun pour avoir défendu la liberté, chacun a compris de quel côté penchait le fléau.

Ce que je ne sais pas, ce que j'espère

Je n'ignore pas ce que l'on m'objectera, et je le respecte. On me dira que le fer n'est pas la loi, que le meurtre d'un magistrat ouvre une porte dangereuse, que la concorde valait mieux que la violence. Ceux qui le pensent ont pour eux de graves raisons, et je n'écris pas pour les insulter. Mais je leur demande : quelle voie légale restait-il, quand la loi elle-même avait été pliée pour faire d'un homme le maître à vie ? On ne dépose pas par un vote celui qui a supprimé le terme de sa charge.

Je ne sais pas ce que demain apportera. Nul ne le sait. Le Sénat se rassemblera, les consuls parleront, les légions et leurs chefs auront leur mot. Je n'annonce aucune victoire et je ne me réjouis d'aucun cadavre. J'écris seulement ceci : ce matin, pour la première fois depuis des années, un sénateur peut se lever et parler sans peser d'abord ce qu'un seul homme en pensera. La République n'est pas sauvée ; elle n'est jamais sauvée une fois pour toutes. Mais elle respire de nouveau. À nous, désormais, de nous en montrer dignes.

Le contexte

Rome a chassé son dernier roi, Tarquin le Superbe, et fondé la République vers la 245e année de la Ville. Depuis, le nom de roi (rex) y est tenu pour maudit et le pouvoir partagé entre deux consuls annuels.

La dictature romaine est traditionnellement une magistrature d'exception, limitée à six mois. César a été fait dictateur à plusieurs reprises, puis dictateur à perpétuité au début de cette année 44.

Aux Lupercales de février, le consul Marc Antoine a présenté publiquement un diadème à César, qui l'a écarté. Peu avant, deux tribuns de la plèbe, Marullus et Flavius, avaient été destitués pour avoir ôté des diadèmes déposés sur les statues de César.

M. Junius Brutus, préteur cette année, se réclame par son père du Brutus qui chassa les rois et, par sa mère, de C. Servilius Ahala.

État des informations

Cette tribune est une opinion signée d'un sénateur d'époque, favorable aux auteurs du geste ; elle n'exprime pas la position du journal, qui ouvre ses colonnes à des vues contraires. Elle s'en tient à ce qui est connaissable à la mi-mars 44 et ne préjuge en rien de l'issue.

Ce que l’on sait

  • César avait été nommé dictateur à perpétuité au début de l'année 44, rompant avec la limitation traditionnelle de six mois de la dictature.
  • Aux Lupercales de février, Marc Antoine lui a présenté publiquement un diadème, qu'il a écarté.
  • Les tribuns Marullus et Flavius avaient été privés de leur charge pour avoir retiré des diadèmes placés sur les statues de César.
  • Rome a chassé ses rois et fondé la République sur le refus d'un pouvoir personnel unique.

Ce que l’on ignore

  • Les intentions réelles de César quant au titre royal restent débattues : nul ne peut affirmer avec certitude qu'il visait la royauté.
  • La suite politique est entièrement ouverte : réaction du Sénat, des consuls, du peuple et des légions.
  • Le sort des auteurs du geste et l'accueil que la ville leur réservera demeurent incertains.
  • L'ascendance de M. Junius Brutus remontant au Brutus qui chassa les rois est une filiation revendiquée, non une généalogie établie.

Sources historiques utilisées

secondary

Marcus Junius Brutus — Wikipédia FR

Ascendance revendiquée (Lucius Junius Brutus, fondateur de la République ; Servilius Ahala) et thème de la libertas mobilisé par les conjurés.

primary

Suétone, Vie de César (Divus Iulius), 76-80

Suétone · 121

Énumération des honneurs excessifs reprochés à César (dictature à vie, statues, siège d'or) et affaire des tribuns Marullus et Flavius. Consultable en ligne.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Tribune d'opinion rédigée à chaud, imitant la voix d'un sénateur républicain de mars 44 av. J.-C. Horizon d'ignorance strictement borné aux Ides : aucun fait postérieur n'est utilisé, aucune issue n'est pronostiquée.

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