Ils l’ont appelé tyran ; nous, il nous a nourris
On me dit que la liberté est rendue. Je ne sais pas ce que ce mot veut dire quand on a faim. Ce que je sais, c’est le pain, le blé, les dettes allégées, et un homme qui pardonnait à ceux qui l’avaient combattu. Voilà l’homme qu’on a mis en pièces.
Je ne suis pas sénateur. Je pétris le pain avant que le jour se lève, sur l’Argilète, là où la rue monte vers le Subure. Depuis trois jours ma boutique est close comme les autres, non par deuil ordonné mais parce que la ville s’est arrêtée de peur. On dit, sur le Capitole, que la liberté nous a été rendue. Je voudrais qu’on m’explique laquelle. Celle d’avoir moins de blé ? Celle de payer plus cher mon logis ?
Car voilà ce que je vois de ma porte, moi, l’homme d’en bas. Sous César, le blé a été distribué aux citoyens comme jamais. On dit qu’il a fait dresser des listes justes, retiré des rôles les noms des morts et des absents, pour que la ration aille à ceux qui vivent et non aux tricheurs. On a parlé de dettes et de loyers allégés quand le manque étranglait tout le monde. Ceux qui n’avaient pas de terre, il en a envoyé au-delà de la mer, à Carthage, à Corinthe, refaire des villes et une vie. Ce ne sont pas des discours. C’est du pain sur la table et un toit gardé.
On me répondra qu’il fut dictateur, qu’il avait pris ce qui appartient au Sénat. Je laisse cette querelle aux gens de la haute ville. Je dis seulement ce que le petit peuple a reçu de lui, et ce qu’il en pleure aujourd’hui.
Et puis il y a ce que je n’arrive pas à comprendre. Cet homme, quand il eut vaincu ses ennemis dans la guerre contre Pompée, ne les a pas fait égorger. Nos pères ont connu Sylla et ses listes affichées, les têtes exposées, les biens saisis. César, lui, a gracié. Il a rendu à la vie et aux honneurs ceux-là mêmes qui avaient porté les armes contre lui. On m’a dit que Brutus, qu’on nomme aujourd’hui parmi les meneurs, était de ceux qu’il avait épargnés et aimés. Je ne juge pas ; je constate. Un homme qui pardonne à qui l’a combattu, est-ce là le tyran qu’on nous décrit ?
C’est cela qui me serre le cœur plus que tout. Non pas seulement qu’on l’ait tué, mais qu’on l’ait tué en criant contre sa cruauté, lui qui avait épargné les vaincus. Vingt-trois coups, dit-on, dans une salle du Champ de Mars. Je ne demande pas comment. Je demande pourquoi ceux qu’il avait laissés vivre.
Je n’appelle personne aux armes. Ce n’est pas mon rôle et je n’en ai ni le goût ni la force. Je n’ai qu’un four et deux bras. Mais qu’on ne vienne pas me dire, à moi qui ai vu le blé arriver et les dettes desserrées, que ces trois jours sont une délivrance. Pour nous autres du Subure, c’est un deuil. Nous pleurons un homme qui, pour une fois, avait regardé du côté des pauvres.
On enterrera bientôt son corps. J’irai, avec les gens de ma rue. Non pour crier, mais parce qu’on accompagne celui qui vous a nourri. Le reste, la liberté, les grands mots, les partages du pouvoir là-haut, je le laisse à ceux qui mangent à leur faim.