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« Il nous a donné des terres, et le voilà mort » : un vétéran de César dans l'attente de son champ

Sous les portiques du Champ de Mars, là où campent les hommes qui devaient partir pour l'Orient, un ancien soldat des légions de César dit sa reconnaissance envers le chef qui l'a récompensé, et sa peur, très concrète, pour les terres et les primes promises maintenant que le dictateur n'est plus. Entretien recueilli au surlendemain des Ides, tandis que le Sénat, réuni au temple de Tellus, décidait de ne rien annuler des actes du mort.

Propos recueillis par notre chroniqueur 17 mars 44 av. J.-C. 10 min de lecture

On croise ces hommes-là partout dans Rome depuis quelques jours : des vétérans aux mains larges, à la nuque cuite par vingt campagnes, qui ne savent plus très bien s'ils doivent rester ou repartir. Beaucoup étaient venus pour l'expédition d'Orient, celle que César devait mener contre les Parthes et dont le départ était fixé à trois jours des Ides. D'autres, déjà congédiés, avaient fait le voyage de leur colonie jusqu'à la Ville pour régler une affaire de bornage, toucher un reliquat, ou simplement revoir le camp. Tous ont appris, le même matin, que leur chef gisait sous les coups au pied de la statue de Pompée.

Notre interlocuteur est de ceux-là. Il a servi en Gaule, puis passé le fleuve derrière César quand la guerre civile a éclaté ; il a été de Pharsale, il a vieilli sous les aigles. On lui a promis un lot de terre dans une colonie du Midi, qu'il n'a encore reçu qu'à moitié. Il nous parle sans emphase, en soldat, appuyé à un pilier du portique, l'œil sur le va-et-vient des estafettes qui montent vers le Capitole et redescendent vers le Forum.

Grand entretien

Quintus Aternius, vétéran des légions de César, colon en attente de la moitié de ses terres

Personnage composite reconstitué. Aucun vétéran nommé Quintus Aternius n'est attesté par les sources : nous avons condensé en une seule voix ce que rapportent Suétone, Appien et Plutarque sur les soldats de César — leurs congés, les colonies où on les a installés, les primes distribuées après les triomphes, la mutinerie de l'an 47 et l'humeur des légions au lendemain du meurtre. Les propos ci-dessous ne sont pas ceux d'un témoin identifié, mais une restitution fidèle à ce que pouvait dire, à cette date, un homme de cette condition.

Tu étais venu à Rome pour l'expédition d'Orient. Où étais-tu quand la nouvelle est tombée ?

Au camp, de l'autre côté du fleuve, à graisser mon fourreau comme un jeune recrue. On attendait l'ordre de marche ; on disait le départ pour dans trois jours. Et puis un cavalier est arrivé au galop, blanc comme un linge, en criant que le dictateur était mort, tué en plein Sénat. On a d'abord cru à une de ces fausses alarmes qui courent les camps. Un vieux ne bouge pas pour un cri. Mais les cris se sont multipliés, les boutiques de la Ville se sont fermées d'un coup, on a vu les gens courir se barricader. Alors on a compris que c'était vrai. J'ai posé mon fourreau et je me suis assis, monsieur. Je ne saurais pas te dire ce que j'ai pensé. Rien, peut-être. Le vide qu'on a quand une charge vous passe trop près.

Qu'était César, pour un homme comme toi ?

Le chef. Pas un chef parmi d'autres : le chef. J'ai porté ses aigles seize ans. En Gaule, on a passé des hivers où l'on mangeait la racine et où l'on dormait dans la boue gelée, et lui était là, à cheval, à connaître les centurions par leur nom. Un soldat sert pour la solde, c'est vrai, mais il se fait tuer pour un homme, pas pour une solde. Nous, on se serait fait tuer pour lui, et beaucoup l'ont fait. Et puis, quand la guerre a fini, il n'a pas fait comme d'autres qui congédient leurs hommes les mains vides et les laissent mendier au coin des rues. Lui a payé. Il nous a donné de l'argent, il nous a donné de la terre. Un soldat qui reçoit un champ, monsieur, il redevient un homme. Voilà ce qu'était César.

Parle-nous de cette terre. Que t'avait-on promis, au juste ?

Un lot dans une colonie, au bord de la mer, du côté de la Narbonnaise. De la bonne terre, dit-on, à vigne et à blé. On a mené là-bas des légions entières après leur congé ; on trace le sillon fondateur avec une charrue, on partage les parcelles, et chacun reçoit la sienne avec un titre. J'en ai touché la moitié. L'autre moitié, je l'attends. C'est pour ça, entre autres, que j'étais monté à Rome : les papiers, les bornes, les commissaires chargés du partage, tout cela traîne, et il fallait pousser mon affaire. On dit que le dictateur a installé de la sorte des dizaines de milliers d'hommes, ici en Italie, et jusqu'en Afrique, en Grèce, en Asie. Des villes entières de vétérans. J'aurais dû être de ces bien lotis. Et je le serai peut-être encore, si Dieu et le Sénat le veulent. Mais tu vois ma difficulté : celui qui avait signé ma terre est mort avant que je la tienne tout entière.

C'est donc ta première crainte, ce matin : que ces terres ne te reviennent pas ?

C'est la crainte de tous, ici sous le portique. Réfléchis. Cette terre, d'où venait-elle ? De l'État, de l'argent public, et aussi — il faut le dire — des biens de ceux qui avaient pris le parti d'en face et qu'on a confisqués après la guerre. Tout cela reposait sur la parole de César, sur ses actes de dictateur. S'il se trouve maintenant des gens pour dire « ces actes ne valent plus rien, il est mort, on recommence », alors ma parcelle du Midi redevient le bien d'un autre, et moi je retourne à rien, avec mes cicatrices pour tout patrimoine. Un homme qui a donné vingt ans à Rome et qui se retrouve sans champ à cinquante ans, c'est un homme dangereux, monsieur, ou un homme fini. Ni l'un ni l'autre n'est bon pour la Ville.

On dit justement que le Sénat s'est réuni aujourd'hui au temple de Tellus. Qu'en sais-tu ?

On le sait dans l'heure, ici ; les nouvelles descendent du Capitole comme l'eau d'un toit. On nous a rapporté que les sénateurs se sont assemblés et qu'ils ont pris un parti moyen : ne pas punir ceux qui ont frappé, mais ne pas défaire non plus ce que César avait fait. Ses lois tiennent, ses nominations tiennent — et, si je comprends bien, ses distributions de terres aussi. Si c'est vrai, alors je respire un peu. Cela veut dire que mon titre garde sa valeur, que la colonie ne sera pas dissoute, que les commissaires continueront leur partage. Pour un homme dans mon cas, c'est la seule bonne nouvelle depuis deux jours. Comprends bien : je me moque de savoir qui aura les faisceaux et qui présidera le Sénat. Ce que je veux, c'est que ma terre reste ma terre.

Tu dis « si c'est vrai ». Tu ne fais donc pas confiance à ce Sénat ?

Je fais confiance à ce que je tiens, et je me méfie de ce qu'on me promet. J'ai vu trop de belles paroles. Un décret voté un matin de peur, quand la Ville est sens dessus dessous et que les meurtriers sont encore retranchés là-haut sur le Capitole, ce n'est pas la même chose qu'un décret qu'on applique dans le calme. Aujourd'hui on nous dit : rien ne sera défait. Mais qui exécutera cela ? Qui protègera mon bornage l'an prochain, quand l'émotion sera retombée ? César, lui, tenait sa parole parce qu'il avait la force de la tenir. Un compromis entre gens qui se craignent, cela peut se déchirer au premier vent. Je veux bien y croire, mais je garde mes papiers serrés contre moi, et l'œil ouvert.

On t'avait aussi promis des primes, des sommes d'argent, avant cette campagne d'Orient. Où en est-on ?

Après les triomphes, il y a deux ans, le dictateur a fait compter à chaque vétéran de pied une somme dont on parle encore dans les camps — de quoi acheter un bon domaine, avec le double aux centurions. Cela, il l'a payé ; je ne mens pas, il l'a payé. Et pour l'expédition qui devait partir, on parlait d'un nouveau don, comme il est d'usage quand on lève les hommes pour une grande guerre. Beaucoup étaient venus pour cela autant que pour la gloire des Parthes. Aujourd'hui ? Personne ne sait. La guerre d'Orient partira-t-elle seulement ? Et si elle ne part pas, que devient l'argent qu'on nous faisait espérer ? On ne congédie pas des milliers d'hommes armés en leur disant « rentrez chez vous, il n'y a plus rien ». Enfin, on ne le fait pas deux fois.

Que veux-tu dire, « pas deux fois » ?

Il y a quelques années — tu étais peut-être un enfant — les légions qui attendaient ici même leur congé et leur dû se sont mutinées. César était au loin ; les hommes ont commencé à ravager les propriétés au sud de la Ville, réclamant leur argent à grands cris. Quand il est enfin revenu, il ne leur a pas donné un sou de plus. Il est monté sur l'estrade et il les a appelés « citoyens » — pas « soldats », « camarades », comme il faisait toujours : « citoyens », comme on parle à des gens de la rue. Ce seul mot les a frappés au cœur plus qu'un châtiment. Ils ont eu honte, ils l'ont supplié de les reprendre. Voilà l'homme qu'on a tué : il tenait ses légions d'un mot. Je te dis cela pour que tu comprennes ce qu'un soldat attend d'un chef, et pourquoi nous sommes orphelins.

Et ceux qui l'ont frappé, ces hommes qui se disent libérateurs ? Qu'en penses-tu ?

Je vais te répondre comme je le sens, et tant pis. Ils crient là-haut qu'ils ont rendu la liberté. La liberté de qui ? La leur, celle des grandes maisons du Sénat qui ne supportaient pas d'obéir. Demande donc à un homme qui a labouré la terre qu'on lui a donnée ce que valait la liberté d'avant, quand il n'avait ni champ ni pain. César les avait épargnés, la plupart ! Ce Brutus, ce Cassius, il leur avait fait grâce après la guerre, il les avait faits préteurs, il les avait comblés. Et ils l'ont payé du fer. Chez nous, un homme qui frappe celui dont il tient tout, on a un mot pour cela, et ce n'est pas « libérateur ». Je ne te cache pas que, sous ce portique, quand on prononce leurs noms, les visages se ferment.

Cette colère qu'on sent chez vous, jusqu'où peut-elle aller ? Doit-on la craindre ?

Je vais te parler franc, mais ne me fais pas dire ce que je ne dis pas. Je ne suis pas prophète, je ne sais pas de quoi demain sera fait, et celui qui te prédit la suite est un menteur ou un fou. Ce que je peux te dire, c'est ce que je sens autour de moi, et ce que sentent des milliers d'hommes qui savent tenir un glaive. On a tué notre chef, celui qui nous nourrissait et nous récompensait, et on voudrait que nous baissions la tête ? Il y a de la rage sous ces portiques, une rage sourde. Les légions n'aiment pas qu'on assassine leur imperator, et elles ont de la mémoire. Voilà un sentiment, pas une menace précise, et surtout pas une annonce. Ce que les hommes feront de cette rage, nul ne le sait — pas même eux. Peut-être rien. Peut-être qu'un mot habile, comme celui de César aux mutins, la retournerait. Mais je serais malhonnête de te dire qu'elle n'existe pas.

Vous êtes nombreux dans ce cas, dispersés dans ces colonies. Comment savez-vous ce que pensent les autres ?

Par les lettres, par les allants et venants, par les hommes qui montent à Rome comme moi. Nous ne sommes pas une foule sans tête ; nous nous connaissons, nous avons servi coude à coude, nous savons où chacun s'est établi. Un vétéran d'Afrique écrit à son ancien compagnon d'Italie ; celui du Midi apprend ce qui se passe en Grèce. Toute cette toile d'anciens soldats, éparse mais liée, bruit en ce moment d'une même inquiétude : nos terres tiendront-elles ? Et d'une même peine, car beaucoup l'aimaient sincèrement, cet homme, au-delà même de ce qu'il donnait. Tu verras ces jours-ci monter à la Ville des hommes qu'on n'attendait pas. Non pour comploter — je n'en sais rien et je n'accuse personne —, mais parce qu'un troupeau sans berger se rassemble et s'appelle.

Toi, personnellement, que crains-tu le plus pour les jours qui viennent ?

Le désordre, monsieur. Le désordre par-dessus tout. J'ai fait une guerre civile ; j'ai vu des Romains tuer des Romains à Pharsale, j'ai vu des villes brûler et des récoltes pourrir sur pied faute de bras. Un soldat qui a vu cela ne le souhaite à personne. Ma crainte, ce n'est pas de me battre encore — un vieux se bat s'il le faut. Ma crainte, c'est que la Ville se déchire de nouveau avant que j'aie mon champ tout entier, et qu'au milieu de ce grand trouble on oublie le petit homme que je suis, avec son demi-lot et son titre à moitié signé. Que veux-je ? La paix, et qu'on tienne les promesses faites. Rien de plus. Qu'on me laisse planter ma vigne et vieillir dessus. C'est peu de chose, et c'est tout ce qui me reste d'un chef qu'on a couché dans son sang au pied d'une statue.

Le contexte

Après ses victoires dans la guerre civile, César a récompensé ses vétérans par de vastes distributions : entre 49 et 45 av. J.-C., on estime à plusieurs dizaines de milliers le nombre d'anciens soldats et de citoyens pauvres installés dans des colonies, en Italie et outre-mer (Afrique, Grèce, Asie Mineure, Narbonnaise).

Ces lots provenaient de l'ager publicus, de terres achetées et de biens confisqués aux partisans de Pompée, si bien que la sécurité juridique des colons reposait largement sur le maintien des actes du dictateur.

À sa mort, une importante armée était rassemblée, notamment en Macédoine, en vue d'une campagne contre les Parthes dont le départ était fixé aux jours suivant les Ides ; de nombreux vétérans se trouvaient à Rome ou aux alentours.

En 47 av. J.-C., des légions de César stationnées près de Rome s'étaient mutinées pour réclamer congé et récompenses ; César les avait ramenées à l'obéissance en les appelant « citoyens » (Quirites) au lieu de « soldats ».

État des informations

Cet entretien s'en tient à ce qu'un vétéran pouvait savoir et ressentir le 17 mars 44 av. J.-C. Les inquiétudes exprimées sur les terres, les primes et l'humeur des légions sont des sentiments d'époque, non des annonces de ce qui adviendra : la suite des événements demeure inconnue.

Ce que l’on sait

  • César a été tué le 15 mars 44 av. J.-C. ; le 17 mars, le Sénat réuni au temple de Tellus a adopté un compromis maintenant les actes du dictateur sans châtier les meurtriers.
  • Le maintien des actes de César couvre ses lois, ses nominations et ses attributions de terres aux vétérans.
  • César avait installé un très grand nombre de vétérans dans des colonies et versé d'importantes primes à ses soldats après ses triomphes de 46 av. J.-C.
  • Une armée avait été rassemblée en vue d'une campagne contre les Parthes, dont le départ approchait.

Ce que l’on ignore

  • On ignore si les distributions de terres inachevées seront menées à leur terme et qui en garantira l'exécution.
  • On ignore si la campagne d'Orient partira, et ce qu'il adviendra des primes espérées par les hommes levés pour elle.
  • On ignore quel pouvoir fera respecter, dans la durée, le compromis voté au temple de Tellus.
  • On ignore ce que feront de leur colère les vétérans et les légions.

Sources historiques utilisées

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Jules César — Wikipédia

Réformes de César en faveur des vétérans, distributions de terres, colonies (Capoue, Carthage, Narbonne), projet de campagne parthique et rassemblement d'une armée en Macédoine.

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Colonie romaine — Wikipédia

Ampleur des installations coloniales sous César (ordre de 80 000 citoyens et vétérans), refondation de Carthage, mécanique du partage des lots.

secondary

Guerre civile de César — Wikipédia

Mutinerie des légions en 47 av. J.-C. près de Rome et épisode où César apaise les mutins en les nommant « Quirites » ; récompenses promises avant Pharsale.

editorial-reconstruction

Les Échos du Passé — reconstitution éditoriale

Entretien reconstitué : personnage composite (« Quintus Aternius ») donnant une voix aux vétérans et colons de César à partir des sources d'époque. Les formulations à chaud imitent un média du moment ; aucun témoin réel n'est cité.

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