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« Je l’ai averti d’un péril ; je n’ai pas lu l’avenir » : l’haruspice Spurinna sur les signes des Ides

Il avait mis en garde le dictateur contre un danger qui, disait-il, ne se prolongerait pas au-delà des Ides de mars. Ce matin, César l’a croisé et s’est moqué. Le soir venu, l’haruspice Spurinna revient sur les entrailles qu’il a lues, sur les prodiges dont bruit la Ville, et sur ce qu’un devin peut ou non dire aux hommes.

Propos recueillis par la rédaction 15 mars 44 av. J.-C., au soir 11 min de lecture

Nous l’avons trouvé à la tombée du jour, dans la maison où il loge quand ses fonctions l’appellent à Rome. La nouvelle avait déjà couru toute la Ville : le dictateur, ce matin même, avait raillé son avertissement en passant, et le soir on le disait mort sous les coups. L’homme nous a reçus sans faste, la mine grave, les mains encore marquées, dit-il, de la besogne des sacrifices. Il est de ces Étrusques de bonne maison à qui l’on confie, depuis toujours, la lecture des signes que les dieux envoient.

Il a longuement pesé ses mots. À plusieurs reprises, il nous a repris quand il jugeait que nous lui prêtions plus de savoir qu’il n’en revendique. Nous rapportons ses propos tels qu’il les a tenus, y compris ses réserves et ses silences, car ils font partie de ce qu’il a voulu dire.

Grand entretien

Spurinna, haruspice, versé dans la discipline étrusque de la lecture des entrailles

Spurinna est nommé par les sources antiques (Cicéron, De la divination I, 119 — la seule source contemporaine, écrite cette année même ; Valère Maxime VIII, 11, 2 ; Suétone, Divus Iulius 81) comme l’haruspice qui avait averti César. Plutarque (Vie de César, 63) et Appien portent le fameux échange des Ides mais laissent le devin anonyme. Sa vie nous est par ailleurs inconnue. Les propos ci-dessous sont une mise en situation éditoriale, fidèle à ce que ces textes lui attribuent et à ce qu’on sait de l’art étrusque des haruspices ; ils ne sont pas la transcription d’un entretien réel, et l’on n’a mis dans sa bouche aucune connaissance de la suite, que nul ne possède ce soir.

On répète dans toute la Ville que vous aviez averti César. Qu’aviez-vous dit, au juste ?

Que je le tenais en danger, et que ce danger ne s’étendait pas au-delà des Ides de mars. Voilà mes mots, et je les maintiens tels quels. Comprenez-les bien : je n’ai pas dit qu’on le tuerait ce jour-là, ni où, ni par quelle main. J’ai dit qu’un péril pesait sur lui et que sa borne était aux Ides. Cela lui laissait des semaines pour se garder, s’il l’avait voulu. Un avertissement n’est pas une sentence. C’est une lumière qu’on tend à un homme pour qu’il regarde où il pose le pied ; libre à lui de fermer les yeux.

D’où teniez-vous cette mise en garde ? Sur quoi se fonde-t-elle ?

Sur les entrailles, comme il se doit. C’est là mon art, celui que les miens tiennent d’Étrurie depuis un temps que nul ne compte plus. Nous immolons la victime, nous ouvrons, et nous regardons ce que les dieux ont voulu inscrire dans ses viscères — le foie surtout, sa surface, ses lobes, la tête du foie, ce renflement où se lit d’abord la faveur ou la défaveur. Un foie plein et lisse, luisant, c’est un dieu apaisé. Un foie fendu, rongé, ou privé de sa tête, c’est un dieu qui se détourne. Nous lisons aussi la foudre, et les prodiges, tout ce qui rompt l’ordre accoutumé des choses. Les dieux ne parlent pas notre langue ; ils écrivent dans le monde, et nous avons appris à déchiffrer.

Et qu’avez-vous vu, dans ces entrailles, qui vous ait alarmé ?

Une chose que je n’avais pas vue souvent. Quand César parut pour la première fois sur son siège d’or, vêtu de pourpre, on offrit un bœuf, et dans la bête on ne trouva pas de cœur. Le lendemain, à un autre sacrifice, c’est la tête du foie qui manquait. Je vous laisse juger de ce que cela pèse pour qui sait lire. Le cœur, c’est le siège de la vie et du conseil ; qu’il fasse défaut dans la victime d’un homme, au moment même où cet homme s’élève au-dessus de tous, ce n’est pas un signe qu’on écarte d’un revers de main. Je l’ai averti. Je ne pouvais faire davantage.

Certains diront qu’une bête ne vit pas sans cœur, et qu’il s’en trouvait un que le couteau aura fait disparaître. Que leur répondez-vous ?

Je connais ces raisonneurs, et je ne les méprise pas. La Ville en compte d’habiles, qui tiennent notre science pour une vieille lune d’Étrurie et rient de nous en bons termes grecs. Ils vous diront que le cœur était là, qu’il a glissé, qu’on ne l’a pas su prendre. Peut-être. Je ne prétends pas qu’aucun de nous ne se soit jamais trompé, ni qu’une main maladroite ne gâche parfois l’examen. Mais qu’on m’explique alors pourquoi ce défaut se présente à cet homme-là, à cette heure-là, et non à un autre. Le raisonneur voit un accident ; l’haruspice voit un signe. Nous regardons la même bête ouverte et nous n’y lisons pas la même chose. Je ne lui demande pas de croire. Je lui demande seulement de ne pas décider trop vite que les dieux se taisent.

On raconte votre échange de ce matin, quand César se rendait à la curie. Que s’est-il dit ?

Il m’a vu sur son chemin et il m’a lancé, à demi riant, que les Ides de mars étaient venues — comme pour me montrer que le jour de mon péril était là et que rien ne lui était arrivé. Je lui ai répondu qu’elles étaient venues, oui, mais qu’elles n’étaient pas encore passées. Ce n’était pas de l’insolence. C’était l’exacte vérité de ce que j’avais annoncé : la borne, c’était le terme des Ides, non son aube. Le jour n’était pas fini. Il a poursuivi son chemin. Voilà nos derniers mots. Je ne pensais pas, en les prononçant, qu’il ne me resterait plus que le soir pour me les rappeler.

Éprouvez-vous, ce soir, le sentiment d’avoir eu raison ?

Non. Ne me faites pas dire cela. Avoir raison, ce serait une victoire, et je n’ai rien gagné. Un homme est mort à qui j’avais tendu un signe et qui ne l’a pas pris. Il n’y a là aucune gloire pour moi, seulement de l’amertume. J’aurais mille fois préféré passer pour un vieux fou d’Étrurie et le voir, ce soir, dîner en paix. Celui qui se réjouit d’un présage accompli n’a rien compris à notre office. Nous ne cherchons pas à être crus après coup. Nous cherchons à être écoutés avant.

La Ville bruit d’autres prodiges — des chevaux qui pleurent, un oiseau déchiré dans la curie, des armes qui sonnent la nuit. Qu’en dites-vous ?

J’en dis ce qu’un homme prudent doit en dire : je les rapporte, je ne les garantis pas tous. On raconte que les chevaux qu’il avait consacrés au fleuve, jadis, refusent leur pâture et versent des larmes ; qu’un petit oiseau portant un rameau de laurier s’est réfugié dans la curie même de Pompée et que d’autres oiseaux l’y ont mis en pièces ; que les armes sacrées, dans sa maison de grand pontife, ont résonné seules dans la nuit et que les portes de sa chambre se sont ouvertes d’elles-mêmes. On dit encore que son épouse a fait un songe affreux. Je n’ai pas vu ces choses de mes yeux, et je me défie de ce que la peur ajoute aux récits. Mais je vous dirai ceci : quand tant de signes affluent en si peu de jours autour d’un même homme, le devin dresse l’oreille. Il ne conclut pas. Il dresse l’oreille.

Vous distinguez donc ce que vous avez lu vous-même de ce qu’on vous rapporte ?

Toujours. C’est la première règle de qui veut être honnête dans mon métier. Ce que j’ai vu de mes mains, dans les entrailles, je le donne pour vu : le cœur absent, la tête du foie manquante. Cela, je le signe. Le reste — les larmes des chevaux, l’oiseau, les portes —, ce sont des bruits qui montent de la Ville, et la Ville, ces jours-ci, tremble et grossit tout. Un prodige qu’on se répète le soir n’a pas le même poids qu’une victime qu’on a ouverte au matin. Je ne mêle pas les deux. Si je le faisais, je ne vaudrais pas mieux que ceux qui rient de nous, car je donnerais prise à leurs moqueries.

Si les dieux avertissaient si clairement, pourquoi n’ont-ils pas empêché sa mort ?

Parce que ce n’est pas leur manière, et que vous vous méprenez sur ce qu’ils font. Les dieux ne mènent pas les hommes comme on mène un attelage. Ils avertissent, ils montrent, ils tendent des signes — et ils laissent l’homme libre de voir ou de ne pas voir, d’agir ou de rester. Ils lui ont envoyé de quoi prévoir son péril ; ils ne se sont pas chargés de l’en préserver malgré lui. Cela lui revenait. Il pouvait ne pas se rendre à cette séance, différer, s’entourer. Il a choisi d’aller. Ne me demandez pas de charger les dieux d’une faute qui n’est pas la leur. Ils avaient parlé. C’est l’homme qui n’a pas répondu.

Puisque votre borne des Ides s’est vérifiée, ne pourriez-vous lire aussi ce qui attend Rome maintenant ?

Non, et gardez-vous de qui vous le promettrait. Vous me prêtez un pouvoir que je n’ai pas et que je ne revendique pas. Je n’ai pas prédit sa mort ; j’ai signalé un danger et un terme. Ce n’est pas la même chose, et toute la différence de mon art tient là. Lire l’avenir d’une cité, dire qui la gouvernera demain, ce que feront les meurtriers là-haut sur le Capitole, ce que feront ses soldats, son peuple — cela, aucune entraille ne me le dira, et je serais un imposteur de le prétendre. Ce soir, je ne sais qu’une chose : un homme n’a pas écouté les dieux, et il est tombé. Le reste est entre les mains des vivants et dans le secret des immortels. Moi, je ne le connais pas.

Beaucoup, pourtant, viendront vous consulter dans les jours qui viennent, cherchant à savoir.

Ils viendront, oui, et plus nombreux qu’avant, parce que la peur pousse les hommes vers nous quand la raison ne les rassure plus. Je les recevrai, comme il est de mon devoir. J’ouvrirai les victimes, je lirai ce qui s’y trouvera, et je leur dirai honnêtement ce que j’y vois — un dieu apaisé, un dieu troublé, un présage à conjurer par tel rite. Mais je ne leur promettrai pas le nom du vainqueur ni la date de la paix. Celui qui, en ces jours, jure de connaître la suite ment ou délire. Le sage devin sait où s’arrête sa lampe. Au-delà, il se tait, et ce silence-là fait aussi partie de la science.

Regrettez-vous d’avoir parlé, puisque cela n’a servi à rien et qu’on s’est moqué de vous ?

Non. On peut rire d’un devin sans le déshonorer ; ce qui le déshonorerait, ce serait de se taire par crainte des rires. J’ai vu un signe, je l’ai dit. Un homme puissant a préféré la plaisanterie à la prudence, et c’est son droit ; les dieux nous ont faits libres, je vous l’ai dit. Si demain on me raille encore, on me raillera d’avoir fait mon office. Je m’en accommode. Ce que je ne pourrais pas porter, c’est de m’être tu et de savoir qu’une parole retenue par lâcheté aurait peut-être fait réfléchir un instant celui qui n’est plus. J’ai parlé. Le reste ne m’appartenait pas.

Le contexte

Les haruspices sont les praticiens de la discipline étrusque : ils lisent la volonté des dieux dans les entrailles des victimes (le foie surtout), dans la foudre et dans les prodiges. Rome tenait cet art pour ancien et prestigieux, et faisait venir ses devins d’Étrurie.

Spurinna avait, selon les sources, averti César d’un danger qui ne se prolongerait pas au-delà des Ides de mars.

Le matin des Ides, César aurait raillé cet avertissement en croisant le devin ; celui-ci lui répondit que les Ides étaient venues, mais non passées.

La divination avait ses contempteurs à Rome même : des esprits cultivés la tenaient pour superstition et raillaient les haruspices ; ce débat est de l’époque, non un jugement rétrospectif.

État des informations

Cet entretien restitue ce qu’un haruspice pouvait dire au soir des Ides. Spurinna avertit d’un péril et en lit les signes ; il ne prédit pas l’avenir de Rome, qu’il déclare ignorer. On distingue ce qu’il affirme avoir lu lui-même des prodiges qu’on lui rapporte, et l’on ne préjuge en rien de la suite, encore inconnue à la date de parution.

Ce que l’on sait

  • L’haruspice Spurinna, nommé par Cicéron, Valère Maxime et Suétone, avait averti César d’un danger qui ne se prolongerait pas au-delà des Ides de mars.
  • Le matin des Ides, César aurait raillé cet avertissement ; le devin lui répondit que les Ides étaient venues, mais non passées.
  • Le prodige de la victime sans cœur, puis de la tête du foie manquante, est rapporté par Cicéron, source contemporaine.
  • La lecture des entrailles, en particulier du foie, relève de la discipline étrusque des haruspices, art tenu à Rome pour ancien et prestigieux.

Ce que l’on ignore

  • Ce que décideront le Sénat, les magistrats, les vétérans et le peuple, et qui gouvernera Rome.
  • Le sort des conjurés retranchés au Capitole.
  • Si les rites d’expiation apaiseront les dieux dont les signes ont été négligés.

Sources historiques utilisées

primary

Cicéron, De la divination (De divinatione), I, 119

Cicéron · -44

Seule source contemporaine, écrite en 44 av. J.-C. : nomme Spurinna, rapporte la victime sans cœur lors des cérémonies où César parut en pourpre sur son siège d’or, puis la tête du foie manquante le lendemain. Formule la posture d’époque : les dieux envoient des signes pour que l’homme prévoie son péril, non pour l’en préserver malgré lui.

primary

Cicéron, De la divination (De divinatione), II, 36-37

Cicéron · -44

Réfutation sceptique, par Cicéron lui-même, de l’omen du cœur manquant : une bête ne vit pas sans cœur, l’organe aura disparu à l’ouverture. Atteste que la divination était contestée à Rome même, dès l’époque.

primary

Suétone, Vie de César (Divus Iulius), 81

Suétone · 121

Nomme Spurinna comme haruspex ; donne la mise en garde (un danger qui ne se prolongerait pas au-delà des Ides) et l’échange du matin (« venues, mais non passées »). Catalogue les prodiges : chevaux consacrés au Rubicon refusant leur pâture et pleurant, roitelet au rameau de laurier déchiré dans la curie de Pompée, portes de la chambre ouvertes d’elles-mêmes, songe de Calpurnia.

primary

Plutarque, Vie de César, 63

Plutarque · 110

Porte l’échange des Ides sans nommer le devin (il parle d’un « mantis ») ; rapporte la victime sans cœur (en citant Strabon) et le songe de Calpurnia. Le ton de l’échange y est celui d’une plaisanterie de César et d’une réponse calme du devin.

secondary

Haruspices et discipline étrusque — Wikipédia

Synthèse sur la disciplina etrusca : extispicine (lecture du foie et des entrailles), Foie de Plaisance, libri haruspicini et fulgurales, statut des haruspices à Rome. Consulté pour camper l’art du personnage.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Aujourd’hier »

Spurinna est nommé par Cicéron, Valère Maxime et Suétone ; sa vie nous est inconnue. Ses propos assemblent, en une voix cohérente et au présent de l’époque, ce que les sources lui attribuent (l’avertissement borné aux Ides, l’échange du matin, la victime sans cœur) et ce qu’on sait de l’art des haruspices, sans rien préjuger de la suite, encore inconnue à la date de parution. Le personnage avertit, il ne prophétise pas.

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