« J'étais sur les bancs quand tout a basculé » : un sénateur raconte la curie
Il siégeait à quelques pas de la statue de Pompée. Ni conjuré, ni proche du dictateur, ce sénateur a vu la scène, puis fui avec les autres. Il accepte de dire ce qu'il a vu, et son désarroi devant ce qui vient.
Nous l'avons rencontré au lendemain des Ides, dans une maison close aux volets tirés, comme la plupart des demeures de la ville. Il a d'abord refusé de donner son nom ; il siégeait hier dans la curie attenante au théâtre de Pompée, sur les bancs, quand la séance a viré au carnage. Il n'était ni des conjurés, ni des familiers du dictateur. Il a vu, et il a couru.
Nous rapportons ses propos tels qu'il les a tenus, sans les corriger. Ils valent pour ce qu'ils sont : le récit d'un homme encore sous le choc, qui dit lui-même ne pas tout avoir compris de ce qu'il a vu.
Un sénateur de rang prétorien présent dans la curie, ni conjuré ni intime de César (témoignage reconstitué)
Ce sénateur est un personnage composite, reconstitué à partir des récits antiques de la séance (Suétone, Divus Iulius 81-82 ; Plutarque, Vie de César 66-67 et Vie de Brutus 17-18 ; Appien, Guerres civiles II 117-120). Il ne correspond à aucun individu nommé par les sources : il rassemble, en une seule voix, ce que rapportent ces textes sur la réaction des sénateurs présents mais non impliqués — la surprise, la panique, la fuite par les portes, le corps laissé sur place. Les propos ci-dessous sont une mise en situation éditoriale, fidèle à ce cadre documentaire, non la transcription d'un entretien réel.
Où étiez-vous installé lorsque la séance s'est ouverte ?
Sur les bancs, au milieu des autres, du côté qui fait face à l'entrée. Rien ne distinguait cette réunion d'une autre : on nous avait convoqués dans la curie de Pompée, puisque la Curie du Forum est en travaux. César est arrivé tard, on l'attendait depuis un moment, et le bruit courait dans les rangs qu'il avait hésité à venir, qu'il ne se sentait pas bien. Quand il est entré, tout le monde s'est levé, comme il se doit. Il a gagné son siège. Voilà. Une séance ordinaire, ou qui devait l'être.
À quel moment avez-vous compris que quelque chose n'allait pas ?
Je n'ai pas compris tout de suite, et c'est cela que je n'arrive pas à me pardonner. Un groupe s'est formé autour de son siège. J'ai cru à une requête, une supplique, comme il y en a tant. L'un d'eux le tenait par la toge, aux épaules, il semblait le presser d'accorder une grâce, on parlait d'un frère exilé à rappeler. Les autres se pressaient autour, penchés vers lui, comme pour appuyer la demande. Et puis j'ai vu un bras se lever, un éclat, et César se rejeter en arrière. Le premier coup l'a atteint près du cou, je crois. Il a crié, il a saisi le poignet de l'homme. Là seulement j'ai compris. Là, tout le monde a compris en même temps.
Décrivez ce que vous avez vu ensuite.
Ils étaient nombreux, bien plus que je ne l'aurais cru. Ils l'ont entouré, et les coups sont partis de partout à la fois. Lui tournait sur lui-même, il tentait de se protéger, il cherchait une issue et il n'y en avait pas : ils faisaient cercle. Je les ai vus, dans leur hâte, se blesser les uns les autres — une main tendue pour frapper qui reçoit la lame d'un voisin. Ce n'était pas une exécution nette. C'était une mêlée. À un moment il a cessé de se défendre. Il a ramené un pan de sa toge sur son visage, sur sa tête, et il s'est laissé aller. Il est tombé au pied de la statue de Pompée, celle qui domine la salle. Je le revois encore, affaissé là, contre le socle.
Combien de coups, selon vous ?
Je serais incapable de vous le dire. On ne compte pas dans ces instants. On parle aujourd'hui de plus de vingt, de vingt-trois — je l'ai entendu ce matin, on se le répète de bouche à oreille. Je ne l'affirmerai pas : de ma place, je n'ai vu qu'une masse d'hommes penchés et des bras qui montaient et descendaient. Ce que je sais, c'est qu'aucun coup ne suffisait à les arrêter, et qu'ils ont continué même après qu'il fut à terre.
Et vous, sur les bancs, qu'avez-vous fait ?
Rien. Voilà la vérité, et elle est amère. Nous n'avons rien fait. Nous étions des centaines à siéger et pas une main ne s'est levée, ni pour le défendre, ni pour aider les autres. La stupeur nous a cloués. On ne croit pas ce qu'on voit. On se dit que ce n'est pas possible, pas ici, pas au Sénat. Le temps de reprendre nos esprits, tout était consommé. Alors la peur a pris le relais de la stupeur, et nous nous sommes levés en masse.
Comment la salle s'est-elle vidée ?
Dans le plus grand désordre. Personne ne nous poursuivait, entendez-le bien : les conjurés ne nous voulaient rien, ce n'est pas à nous qu'ils en avaient. Mais nous avons fui comme si la mort était à nos trousses. On s'est rués vers les portes tous ensemble, on se bousculait, on se marchait dessus. J'ai vu des hommes âgés, des consulaires, courir en relevant leur toge pour ne pas trébucher. On criait, sans savoir quoi. Certains croyaient que le massacre allait s'étendre, que c'était le début d'autre chose, qu'on allait nous égorger nous aussi. On ne réfléchit pas. On court.
Les meurtriers ont-ils cherché à vous retenir, à s'expliquer ?
L'un d'eux a voulu parler. Brutus, m'a-t-on dit — je ne jurerais pas l'avoir bien vu, mais on me l'a confirmé depuis. Il s'est avancé, la main levée, il voulait s'adresser à nous, dire quelque chose au Sénat, se justifier peut-être, appeler au calme. Mais la salle était déjà en fuite. Personne ne s'est arrêté pour l'écouter. Il a parlé à des bancs vides, ou presque. C'est une chose étrange à repenser : ils avaient préparé leur geste, et au moment de le dire, ils n'avaient plus personne devant eux.
Qu'est devenu le corps ? L'avez-vous vu emporter ?
Non, j'étais déjà dehors. Mais je sais ce qu'on dit, et cela me hante. Il est resté là. Longtemps. Toute la matinée peut-être, et au-delà. Les conjurés sont partis, nous sommes tous partis, et lui est demeuré seul sur le sol de la curie, au pied de la statue, comme on abandonne une chose. On raconte que ce n'est que vers la fin du jour que trois des siens, des esclaves de sa maison, sont venus le prendre sur une civière pour le ramener chez lui. Un bras, dit-on, pendait au-dehors. Voilà l'homme devant qui, la veille, nous nous levions tous.
A-t-il dit quelque chose en tombant ? On prête toutes sortes de mots à ses derniers instants.
On me pose la question depuis ce matin, et je ne peux pas y répondre honnêtement. De ma place, dans le vacarme, je n'ai pas distingué de paroles claires. J'ai cru l'entendre crier au premier coup, un cri de surprise, pas des mots. Ensuite, rien que je puisse rapporter. Certains, autour de moi, jurent qu'il aurait dit quelque chose en grec en reconnaissant l'un de ses assaillants ; d'autres soutiennent qu'il n'a pas prononcé un mot et s'est contenté de se voiler la face. Je ne trancherai pas. Chacun croit avoir entendu ce qu'il voulait entendre. Méfiez-vous de qui vous rapportera ses derniers mots avec certitude : nous étions trop loin, et le tumulte trop grand.
Où sont les meurtriers à présent ?
Ils sont montés au Capitole, en groupe, brandissant leurs armes. On les a vus traverser la ville en criant qu'ils avaient rendu la liberté, qu'ils avaient abattu un tyran. C'est leur mot, « liberté » ; je le rapporte, je ne le fais pas mien. Depuis, ils se tiennent là-haut, dans le temple, et ne descendent pas. La ville, elle, s'est fermée. Les boutiques sont closes, les rues vides. Chacun s'est barricadé chez soi et attend. On ne sait pas qui parle au nom de qui.
Que va-t-il se passer maintenant, selon vous ?
Si je le savais, je ne serais pas terré ici. Personne ne le sait. Voilà ce qui m'effraie le plus, plus encore que ce que j'ai vu hier : le vide. César tenait tout. Il était dictateur, il décidait de tout, et d'un coup il n'est plus là, et rien n'a été prévu pour après. Les consuls sont-ils maîtres de la ville ? Le Sénat va-t-il se rassembler, et où, et pour dire quoi ? Que feront les soldats qui lui devaient leurs terres ? Que fera le peuple, qui l'aimait plus que nous ne l'avouons entre nous ? Je n'ai aucune réponse. Les conjurés ont frappé un homme ; ils n'ont pas dit par quoi le remplacer. On a tué le dictateur, on n'a pas décidé de la suite. Et cette suite, croyez-moi, personne à Rome ne la maîtrise ce matin.
Retournerez-vous siéger si l'on convoque le Sénat ?
Je ne sais pas. Peut-être. Un sénateur doit siéger, c'est son devoir, et fuir une seconde fois serait une lâcheté de trop. Mais je vous avoue que l'idée de repasser cette porte, de revoir cette salle et cette tache sur le sol, me soulève le cœur. Nous nous levions hier devant lui. Nous avons couru en le laissant à terre. Quoi qu'il advienne, aucun d'entre nous ne sortira propre de cette journée. Ni ceux qui ont frappé, ni nous qui avons regardé sans un geste, puis détalé. C'est peut-être cela, au fond, que je voulais dire en acceptant de vous parler.