La ville aux volets clos : la parole d’une marchande du Forum
Depuis que la nouvelle a couru, les boutiques du Forum sont closes et les rues se vident dès que le jour baisse. Une affranchie qui tient un petit étal aux abords de la place a accepté de dire ce qu’elle voit, entend et redoute — les rumeurs qui se contredisent d’un porche à l’autre, la crainte du pillage, l’argent qui ne circule plus. La voix d’en bas, loin du Sénat et du Capitole, où l’on ne monte pas.
Trois jours ont passé depuis que César est tombé, et le Forum n’est plus le Forum. Là où l’on se pressait du matin au soir — les changeurs à leurs comptoirs, les marchands sous les porches, les gens venus régler une affaire ou acheter de quoi souper —, on ne voit plus que des volets tirés et quelques ombres qui longent les murs et pressent le pas. Les boutiques n’ouvrent qu’à demi, quand elles ouvrent, et se referment au moindre bruit.
Nous avons voulu entendre non pas ceux qui haranguent du haut du Capitole, mais ceux qui, en bas, tiennent commerce et vivent au jour le jour. Une femme a accepté de parler : affranchie, elle tient depuis des années un petit étal aux abords de la place, où elle vend des herbes, des couronnes, un peu d’huile parfumée, ces menues choses qu’on achète avant d’aller au temple. Nous l’appellerons Secunda ; elle a préféré qu’on ne dise ni le nom de son patron ni l’enseigne de sa boutique, « par ces temps où l’on ne sait plus qui écoute ».
Nous rapportons ses propos tels qu’elle nous les a livrés, sans les redresser. C’est la voix d’une seule femme, qui ne prétend rien savoir du Sénat ni de ce qui se décide là-haut, et ne devine pas ce qu’il adviendra. Là où elle rapporte ce qui se dit, nous l’avons laissé comme elle nous l’a donné : pour ce qu’on en dit, non pour ce qui est sûr.
Une affranchie qui tient une petite boutique aux abords du Forum, à Rome
Personnage composite reconstitué. « Secunda » n’est pas une personne attestée : elle représente les petits marchands et affranchis du Forum, dont les récits antiques (Appien, Suétone, Plutarque) rapportent la peur et le repli sans nous avoir laissé de témoignage direct. Ses propos ne portent que sur ce qu’une femme de sa condition pouvait voir et entendre en ces jours ; ils rapportent des rumeurs comme des rumeurs, n’avancent aucun bilan et ne préjugent en rien de la suite.
Où étiez-vous quand la nouvelle est arrivée ?
À mon étal, comme chaque jour. C’était vers le milieu de la matinée, il me semble ; le Sénat s’était réuni non pas ici, à la Curie, qui est en travaux, mais là-bas, du côté du théâtre de Pompée, au Champ de Mars. Je n’ai rien vu de tout cela, moi, j’en étais loin. Ce que j’ai vu, c’est des hommes qui se sont mis à courir à travers la place en criant, et l’on ne comprenait pas d’abord ce qu’ils criaient. Puis le mot est passé de bouche en bouche : César est mort, on l’a tué au Sénat. J’ai cru à une folie. Et derrière ceux qui criaient, il en venait d’autres, et d’autres encore, et les gens ont commencé à fermer, à rentrer, à s’appeler d’une porte à l’autre. En un moment la place s’est vidée comme se vide un bassin dont on ôte la bonde.
Qu’avez-vous fait, vous, à cet instant ?
Ce que fait n’importe quel marchand quand il ne comprend pas ce qui se passe : j’ai remballé et j’ai fermé. On n’attend pas de savoir ; on rentre ce qu’on peut, on tire les volets, on met la barre. J’ai serré mes couronnes et mes fioles, j’ai poussé mon garçon d’étal à l’intérieur, et j’ai clos. Le cœur me battait, je ne vous le cache pas. Quand une ville se met à courir sans qu’on sache pourquoi, le premier réflexe n’est pas de comprendre, c’est de se mettre à l’abri, soi et son bien. On raisonne après, si l’on peut.
À quoi ressemble le Forum depuis ces trois jours ?
À une place un jour de deuil, mais un deuil qui n’en finit pas. Les changeurs, les argentiers ont fermé leurs comptoirs sous la basilique — et quand les argentiers ferment, croyez-moi, c’est mauvais signe, car ceux-là ne closent pas pour rien. Les belles boutiques, celles des orfèvres, des marchands de parfums, tout est bouclé. Les nôtres, les petites, n’ouvrent qu’à peine, et le premier qui passe un peu vite dans la rue nous fait tous rentrer d’un coup, comme des poules quand l’ombre du milan traverse la cour. Les rues sont désertes dès que le soir tombe. On n’entend plus les cris des vendeurs, on entend des portes qu’on barre et, de loin en loin, une rumeur qui monte on ne sait d’où.
Pourquoi tant de peur ? Que redoutez-vous au juste ?
Le pillage, d’abord. Quand il n’y a plus personne pour tenir la rue — ni magistrat qu’on écoute, ni ordre qui vienne de quelque part —, ce sont les boutiques qu’on force, ce sont les étals qu’on renverse. Il ne faut pas grand-chose : quelques hommes décidés, une rumeur, la nuit, et tout ce qu’on a mis des années à amasser s’en va en une heure. Une femme seule à sa boutique, comme moi, ce n’est pas une forteresse. Alors on ferme, on veille, on ne dort qu’à demi. Et il y a l’autre peur, celle qu’on ne dit pas tout haut : que cela tourne à la bataille dans les rues, entre gens armés, et que nous soyons pris au milieu, nous qui n’avons ni glaive ni parti.
Qu’entend-on dire, sur la place ? Que raconte-t-on ?
Tout et son contraire, et c’est bien ce qui affole. Les uns disent que ceux qui ont frappé sont des libérateurs, qu’ils ont abattu un tyran et rendu à Rome sa liberté, et qu’on devrait s’en réjouir. Les autres disent qu’on a tué le père du peuple, celui qui donnait du blé et de l’argent aux pauvres, et que ceux qui l’ont fait sont des traîtres qui le paieront. J’ai vu, du même porche, un homme se réjouir et son voisin serrer les poings. On dit que les meurtriers se sont enfermés là-haut, au Capitole, avec des gladiateurs autour d’eux ; on dit qu’ils ont peur de descendre. On dit qu’ils promettent, qu’ils appellent le peuple à eux. Moi je ne sais qui croire. Chacun rapporte ce qu’il a entendu d’un autre, qui le tenait d’un troisième, et au bout du compte nul n’a rien vu.
Vous parlez du Capitole. On dit que les conjurés y ont brandi un signe. En avez-vous ouï parler ?
On me l’a rapporté, oui, et cela m’a remuée plus que le reste. On dit qu’en traversant le Forum, ils portaient au bout d’une pique un bonnet — le bonnet qu’on coiffe aux esclaves le jour qu’on les affranchit, le signe qu’un homme n’est plus à un autre. Et ils criaient la liberté rendue. Moi, ce bonnet-là, je l’ai porté sur ma tête le jour où l’on m’a rendu la mienne, de liberté ; je sais ce qu’il pèse et ce qu’il vaut. Le voir au bout d’une lance, brandi comme une enseigne de guerre par des messieurs du Sénat qui n’ont jamais été esclaves, cela me fait un drôle d’effet. La liberté de qui, au juste ? La leur, sans doute, entre eux. La nôtre, à nous d’en bas, je ne l’ai pas vue changer, sinon que je ferme boutique et que j’ai peur.
Les affaires, justement. Comment cela va-t-il, le commerce ?
Il n’y a plus de commerce, voilà comment cela va. Qui vient acheter des couronnes et de l’huile quand il craint pour sa peau ? On n’achète que le pain, et encore, à la hâte, et l’on rentre. Le pis, c’est l’argent : les changeurs fermés, plus personne ne prête, plus personne ne rend. J’ai des gens qui me devaient, ils ne paient pas, ils attendent de voir. Et moi je dois à d’autres, qui me pressent ou qui, au contraire, se terrent. Tout est comme suspendu, comme figé. Dans ces moments-là, le prix des choses fait des sauts : le blé, l’huile, ce qu’il faut pour vivre, tout enchérit dès qu’on craint d’en manquer, car chacun veut faire provision. Une marchande sait cela mieux que personne : la peur, ça se vend cher.
Et le pain ? Le blé arrive-t-il encore ?
C’est la question que tout le monde se pose tout bas. Pour l’heure, il y en a, mais chacun regarde vers le port et se demande. César, on le sait, tenait à ce que le peuple eût son blé ; il y avait des distributions, un ordre en cela. Si tout se défait, qui veillera à ce que le grain monte du port jusqu’à nous ? Voilà ce qui angoisse les gens des bas quartiers bien plus que de savoir qui gouverne. On peut vivre sans savoir le nom de celui qui commande ; on ne vit pas sans pain. Alors dès qu’une rumeur court que le blé va manquer, vous verriez les files se former et les prix grimper. Pour l’instant ce ne sont que des mots ; mais les mots, par les temps qui courent, suffisent à affamer les gens de peur.
Êtes-vous montée voir, au Capitole, ou allée aux nouvelles ?
Grands dieux, non. On ne monte pas là où sont les glaives quand on n’a rien à y faire. Ce sont affaires de sénateurs, de gens en toge bordée, cela ne nous regarde pas et cela ne nous vaudrait rien de bon. Une femme de ma sorte qui irait traîner du côté du Capitole ou du Sénat, on la prendrait pour une curieuse ou pour pis. Moi je reste à ma porte, j’écoute ce qui passe dans la rue, et cela me suffit d’effroi. Les nouvelles descendent bien assez vite jusqu’à nous, déformées, il est vrai, grossies ou rapetissées selon la bouche qui les porte. Je n’ai pas besoin d’aller les chercher là-haut.
Dans tout ce désordre, qui vous protège ? Vers qui vous tournez-vous ?
Vers personne, ou vers pas grand-chose. Il y a mon patron, celui qui m’a affranchie, à qui je dois encore égards et services ; en ces jours, on se serre autour de son patron, c’est notre abri à nous, les affranchis. Il y a les voisins de la rue, avec qui l’on convient de veiller à tour de rôle, de s’avertir si l’on voit du monde s’attrouper. Pour le reste, qui ? Les magistrats se cachent ou se taisent. Les uns disent de faire confiance à ceux du Capitole, les autres à ceux qui pleurent César. Nous, entre les deux, nous n’avons que nos volets et nos bras. Quand les grands se disputent la ville, ce sont les petits qui barrent leur porte et retiennent leur souffle.
On parle de funérailles prochaines pour César, ici même, au Forum. Cela vous inquiète-t-il ?
Plus que tout le reste, pour vous dire le vrai. On dit qu’on va porter le corps ici, sur la place, qu’il y aura un grand concours de peuple, des discours. Or moi, ce qui me fait trembler, ce n’est pas le mort, le pauvre homme, c’est la foule. Une foule en deuil et en colère, cela ne se conduit pas ; il suffit d’un mot, d’un cri, d’une torche, et cela s’embrase. Et quand une foule s’embrase au Forum, ce sont nos boutiques qui sont là, à portée de main. Je ne sais pas quel jour ce sera, on dit aujourd’hui, on dit demain, personne ne s’accorde. Mais ce jour-là, moi, je ne lèverai pas mes volets. J’aime autant perdre une journée de vente que tout perdre d’un coup.
Comment vivez-vous ces nuits, chez vous, avec les vôtres ?
Mal. On mange peu, on parle bas, on tend l’oreille. Mon garçon d’étal sursaute au moindre bruit dans la rue ; je fais la brave devant lui, mais je ne vaux guère mieux. On a rentré ce qu’on a de plus précieux, le peu d’argent, deux ou trois choses de valeur, on les a cachés — où, je ne le dirai pas, on ne sait jamais qui écoute, je vous l’ai dit. La nuit, au moindre pas qui résonne, au moindre chien qui aboie trop longtemps, on se dresse. On guette la lueur d’un incendie du côté des rues basses, car c’est le feu que je crains le plus : une ville de bois et de torchis, ça flambe comme paille, et dans le trouble nul ne vient l’éteindre. On prie un peu, aussi, chacun le sien. Et on attend le jour, qui rassure toujours un peu.
Et qu’espérez-vous, à présent ? Qu’attendez-vous ?
Que cela s’apaise, tout simplement. Que les rues redeviennent des rues, que les changeurs rouvrent, que les gens ressortent l’escarcelle à la main pour acheter une couronne avant d’aller au temple, comme avant. Je n’ai pas d’avis sur les grands, sur qui avait tort ou raison de tuer ou d’être tué ; ce ne sont pas nos affaires et cela nous dépasse. Ce que je veux, c’est retendre ma toile, ranger mes fioles et gagner mon pain sans trembler. Comment cela finira, entre ceux du Capitole et ceux qui pleurent César, je n’en sais rien et je me garde de le dire, car je ne suis pas de ceux qui savent. Je ferme ma porte, je veille, et j’attends que la ville se calme. Elle se calmera bien un jour ; les villes se calment toujours, à la fin. En attendant, mes volets restent clos.