César frappé en pleine séance à la curie de Pompée
Le dictateur est tombé sous les coups de sénateurs conjurés, ce jour des Ides, au pied de la statue de Pompée. La ville, saisie, s’est refermée sur elle-même.
Rome apprend en cette fin de journée la nouvelle la plus grave qui soit : Caius Julius César, dictateur, a été tué de la main de plusieurs sénateurs, dans la curie attenante au théâtre de Pompée, où le Sénat tenait séance. Les faits se sont produits au Champ de Mars, la Curie du Forum étant en travaux. Nous rapportons ici ce que l’on peut établir à cette heure, en distinguant ce que l’on tient pour sûr de ce qui court encore de bouche en bouche.
César s’était rendu à la séance dans la matinée, semble-t-il à contrecœur, dit-on, après des jours d’inquiétude dans son entourage. À peine assis, il fut entouré par un groupe de sénateurs. L’un d’eux, Tillius Cimber, s’approcha comme pour plaider le rappel d’un frère exilé, saisit la toge du dictateur et la tira sur ses épaules. Ce geste servit de signal.
Les coups partirent aussitôt. On compte parmi les conjurés des noms considérables : Marcus Junius Brutus, préteur en charge, Caius Cassius Longinus, et Decimus Junius Brutus Albinus. Le nombre des sénateurs impliqués serait d’environ soixante. César, désarmé et sans garde à l’intérieur de l’enceinte du Sénat, n’a pu leur échapper.
Le guet-apens
Selon les témoins que nous avons pu entendre, le premier à porter la main sur César fut l’un des Casca — Publius Servilius Casca, dit-on —, qui l’atteignit vers la nuque ou l’épaule. Le coup, mal assuré, ne fit d’abord qu’une blessure. César se serait retourné, aurait saisi le bras de son agresseur, et l’on rapporte qu’il cria contre lui.
Mais les conjurés étaient nombreux et rangés tout autour. De toutes parts les poignards, tirés des plis des toges, s’abattirent. Dans la confusion, plusieurs assaillants se seraient blessés entre eux en frappant. On dénombre sur le corps vingt-trois plaies. César, dit-on, cessa bientôt de se défendre.
Au pied de la statue de Pompée
César s’affaissa au pied de la statue de Pompée le Grand, qui ornait la salle — celui-là même qu’il avait défait naguère dans la guerre civile. On assure qu’il ramena la toge sur son visage avant de tomber, pour se dérober aux regards.
Sur ses dernières paroles, les récits divergent, et nous nous gardons de trancher. Selon les uns, il ne dit rien. Selon d’autres, apercevant Marcus Brutus parmi ceux qui le frappaient, il aurait prononcé en grec quelques mots — « toi aussi, mon enfant ? » —, que rapportent certains témoignages et que d’autres récusent. Nous les donnons pour ce qu’ils sont : une rumeur invérifiable.
De même circule le propos d’un médecin qui aurait examiné le corps : sur les vingt-trois blessures, une seule, portée à la poitrine, aurait été mortelle. Nous le rapportons sous toute réserve, faute de pouvoir le confirmer à cette heure.
La fuite au Capitole
Le meurtre accompli, les conjurés sont sortis en brandissant leurs armes et ont gagné le Capitole. Ils s’y proclament libératores — « libérateurs » — et crient par les rues que la liberté est rendue à Rome et que la royauté est abattue. Marcus Brutus, dit-on, entend s’adresser au peuple et justifier le geste.
On rapporte que Marc Antoine, consul en exercice, se trouvait ce jour-là aux abords de la séance et qu’il fut retenu à l’écart, tenu à l’entrée par l’un des conjurés pendant que le coup se portait à l’intérieur. Les uns nomment Trébonius, les autres Decimus Brutus ; nous ne saurions dire lequel. Antoine, en tout cas, n’a pas été frappé, et l’on ignore encore quelle attitude il prendra.
Une ville qui se terre
Dans les heures qui ont suivi, Rome s’est refermée. Les sénateurs présents se sont dispersés, plusieurs en fuyant. La foule qui emplissait les abords du théâtre s’est débandée dans le désordre. Les boutiques se sont closes, les rues se sont vidées ; beaucoup se sont barricadés chez eux, dans l’attente et la crainte de ce qui suivra.
Le corps du dictateur, dit-on, est resté un temps sur le sol de la salle, avant d’être relevé. Nul, ce soir, ne sait ce qu’il adviendra : ni le Sénat, ni les magistrats, ni les vétérans des légions de César n’ont fait connaître leur résolution. La ville attend, portes closes.