Qui gouverne Rome ? Au lendemain du meurtre, une République sans pilote
César abattu, la Ville se réveille sans savoir de qui elle relève. Les consuls sont en place, les préteurs retranchés au Capitole, le Sénat sans son maître, les armées loin sur la route des Parthes. Rien, dans la loi, ne dit qui commande ce matin. Essai de mise au clair des forces en présence — sans en préjuger l’issue.
Rome, au lendemain des Ides. On a tué un homme dans la curie de Pompée ; on n’a pas, pour autant, désigné celui qui gouvernera à sa place. La question, ce matin, n’est pas de savoir qui a frappé — la Ville le sait déjà — mais de savoir de quelle autorité elle relève à cette heure. Et à cette question, ni la coutume des ancêtres ni les magistratures en exercice ne donnent de réponse nette.
Depuis des années, tout partait d’un seul homme et revenait à lui. César était dictateur, et depuis peu dictateur sans terme fixé : une charge taillée pour un seul, que la loi n’a jamais prévu de transmettre. Une dictature ne s’hérite pas ; elle s’éteint avec celui qui la porte. Ce matin, cette charge est donc vide, et nul ne sait si elle sera reprise, écartée, ou tout simplement laissée pour morte avec le corps qu’on n’a pas encore relevé. Sous ce sommet supprimé, chaque pouvoir ordinaire de la République se retrouve seul, sans la clef de voûte qui le coiffait la veille. Passons-les en revue, car aucun ne suffit à lui seul à répondre de la Ville.
Les consuls : une magistrature debout, mais divisée
La République a ses deux consuls, et c’est là, en droit, que réside désormais la plus haute magistrature ordinaire. César était l’un d’eux, consul pour la cinquième fois cette année ; l’autre, son collègue, est Marc Antoine, bien vivant et en fonction. Un consul demeure donc en exercice : c’est à lui, selon l’usage, qu’il revient de convoquer le Sénat, de prendre les auspices, de présider la Ville. On aurait tort d’y voir un homme fort désigné — rien ne le désigne, la loi ne connaît pas de tel titre — mais il détient, ce matin, la charge la plus régulière qui reste debout.
Encore cette charge est-elle divisée. Le siège que la mort de César laisse vacant n’est pas resté sans prétendant : Publius Cornelius Dolabella, qui devait recevoir le consulat au départ de César pour l’Orient, a saisi dès hier les faisceaux et les insignes. Est-il consul de plein droit ? Antoine l’admettra-t-il pour collègue ? On l’ignore. Voilà donc la magistrature suprême de la République partagée entre un homme installé et un homme qui se réclame d’une place, sans qu’aucune assemblée ait encore tranché.
Les préteurs au Capitole : des magistrats contre le maître
Sous les consuls viennent les préteurs, magistrats de l’année, qui rendent la justice et peuvent commander. Or deux des plus en vue, Marcus Junius Brutus, préteur de la Ville, et Caius Cassius Longinus, préteur pérégrin, comptent parmi ceux qui ont porté les coups. Ils sont, à cette heure, retranchés sur le Capitole avec leurs partisans, se disant rendus à la liberté et rendant la liberté aux autres.
La situation n’a pas de précédent commode. Ces hommes ne sont pas des séditieux sans titre : ce sont des magistrats en charge, revêtus d’une part de l’autorité publique, qui ont frappé celui de qui, pour beaucoup, cette autorité découlait. Ils gardent leur préture ; ils gardent aussi le sang aux mains. Descendront-ils exercer leur charge dans la Ville, ou resteront-ils sur la hauteur ? Seront-ils tenus pour des magistrats ou pour des meurtriers ? La réponse à cela dira une grande part de qui, demain, se fera obéir.
Le Sénat : une assemblée sans sa tête
Restait le Sénat, ce conseil des anciens dont l’avis, du temps des pères, réglait la République. Mais le Sénat n’a pas de main : il délibère, il ne commande pas. Pour qu’il pèse, il faut qu’un magistrat le convoque et lui pose une question — et cette convocation appartient au consul. Se réunira-t-il ? Sur l’ordre de qui ? Pour statuer sur quoi : le sort des meurtriers, le maintien ou l’annulation des actes de César, la conduite à tenir envers le peuple et les armées ?
Il faut ajouter que ce Sénat n’est pas tout à fait celui d’autrefois. César l’avait élargi, y avait fait entrer nombre des siens, l’avait accoutumé à suivre. Décapité de l’homme autour duquel il s’ordonnait, il se retrouve nombreux, partagé, sans direction évidente. Une assemblée qui, hier, opinait sous un regard, et qui ce matin ne sait plus vers quel visage se tourner.
Les armes autour de la Ville, les légions au loin
Une République se tient aussi par la force, et sur ce point l’incertitude est plus lourde encore. Dans Rome et à ses portes, un homme dispose de troupes : Marcus Aemilius Lepidus, maître de cavalerie de César, qui rassemblait des soldats pour les provinces qu’on lui destinait. On dit qu’il tient déjà le Champ de Mars et pousse vers le Forum. C’est, pour l’heure, à peu près la seule force armée que la Ville ait sous les yeux — et l’on ne sait ce qu’il en fera.
Au-delà, il y a les légions. César s’apprêtait à partir contre les Parthes ; le départ était fixé à dans quelques jours, et une armée nombreuse l’attend déjà rassemblée de l’autre côté de la mer, du côté de la Macédoine et de l’Apollonie. Ces soldats étaient à César ; ils l’aimaient, il les avait menés et payés. Ils sont loin, ils ne savent peut-être rien encore. Le jour où la nouvelle les atteindra, que feront-ils, et à la voix de qui ? Nul, à Rome, ne peut le dire ce matin.
Ce que la loi prévoit, et ce qu’elle ne prévoit pas
La République a bien des remèdes pour l’absence d’un magistrat : quand les consuls manquent tous deux, on nomme un interroi le temps de tenir de nouvelles élections. Mais ce n’est pas le cas : un consul demeure, et la machine ordinaire n’est pas rompue. Ce qui manque n’est pas une magistrature, c’est ce qui, depuis des années, leur donnait à toutes leur mouvement et leur mesure. La loi sait remplacer un consul mort ; elle ne sait pas quoi faire d’une dictature éteinte que personne n’avait songé à rendre transmissible.
Voilà donc où en est la Ville en ce lendemain : des consuls dont l’un est en place et l’autre contesté, des préteurs qui sont sur le Capitole au lieu d’être au tribunal, un Sénat qui attend qu’on le convoque, un maître de cavalerie en armes dont on guette les intentions, et des légions par-delà les mers qui ignorent peut-être encore leur deuil. Chacun de ces pouvoirs existe ; aucun, seul, ne fait tenir Rome. Ce qui se décidera dans les prochains jours ne se lit dans aucune loi d’avance. Nous n’en préjugerons pas : nous nous bornons, ce matin, à poser les forces en présence, et à constater qu’entre elles rien n’est encore réglé.