Le coup de Saint-Cloud n'est pas un crime, mais une délivrance
Un prédicateur de la sainte Union défend, à chaud, la thèse que la main qui a frappé le roi à Saint-Cloud a servi Dieu et non le meurtre. Tribune signée d'un camp, que la rédaction publie sans la faire sienne.
On m'oppose, dans la ville en liesse comme au camp en deuil, un seul mot : régicide. On veut qu'un homme ait porté la main sur l'oint du Seigneur, et que ce forfait crie vengeance au ciel. Je réponds, du haut de la chaire où je prêche depuis l'hiver de Blois, que ce mot ne convient point ici. On ne tue pas un roi lorsqu'on abat un tyran : on délivre un peuple.
Que l'on m'entende bien. Je ne fais pas ici l'éloge du sang versé pour le plaisir de le voir couler ; nul chrétien ne le peut. Je pose une question de doctrine, celle que les docteurs de la Sorbonne ont tranchée avant moi, et qui tient tout entière dans une distinction : entre le prince légitime, à qui obéissance est due, et le tyran, dont Dieu délie ses fidèles. Le reste n'est que l'application de cette règle au personnage qui régnait à Saint-Cloud.
Car voici où nous en sommes ce quatrième jour d'août : un homme est tombé, et l'on nous demande de pleurer. Je dis, moi, qu'il faut d'abord juger — non de la personne, que Dieu jugera, mais de l'acte et de sa légitimité devant la loi divine.
Qu'est-ce qu'un tyran ? Ce qu'enseignent les docteurs
Il n'est pas de mon invention de distinguer le roi du tyran : c'est la doctrine reçue, celle que l'on enseigne dans les écoles et que rappellent les docteurs de notre faculté de théologie. Le roi tient son autorité de Dieu pour le bien de son peuple et la défense de la vraie religion ; il jure de la garder. Le tyran, lui, est celui qui rompt ce pacte : il gouverne pour lui contre les siens, il se parjure, il porte la main sur ce qu'il devait protéger. Alors il cesse d'être ce qu'il paraît, et le titre dont il se couvre ne le couvre plus.
De ce prince-là, disent les docteurs, les sujets sont déliés. Ce n'est pas une nouveauté criée dans la rue : la Sorbonne l'a déclaré en forme, cet hiver, quand elle a résolu que le peuple de ce royaume était libre et absous du serment de fidélité et d'obéissance prêté au dernier roi, et qu'il pouvait s'armer et s'unir pour la défense de la religion catholique. Ce que la première école de la chrétienté a jugé, un simple prédicateur n'a pas à le rougir.
Reste la main qui exécute. Sur ce point, je serai prudent, car la matière est grave et les avis des docteurs plus partagés qu'on ne le dit. Mais l'Écriture est pleine de bras que Dieu suscite quand les voies ordinaires sont fermées ; et quand un tyran a fermé toutes les voies, en tenant sa cour, ses armées et sa personne loin de tout juge, il ne faut pas s'étonner que la Providence en ouvre une autre.
Le roi de Blois jugé par cette doctrine
Appliquons la règle, et que chacun juge. Ce prince a fait égorger, dans son château de Blois, à la Noël dernière, le duc et le cardinal de Guise, princes catholiques venus à lui sur sa parole et sous la sûreté des états assemblés. Un cardinal, prince de l'Église, mis à mort sans procès, sans juge, sur le seul commandement d'un homme : voilà le geste par lequel il s'est jugé lui-même. Qui rompt ainsi la foi jurée et frappe l'Église en ses princes, comment le nommer autrement que parjure ?
Et l'Église a parlé. Le Saint-Père a fulminé contre lui les censures ; il l'a retranché de la communion des fidèles pour ce meurtre et pour sa ligue avec l'hérétique. Un excommunié n'est plus dans le corps de l'Église ; comment serait-il encore le bras armé de la religion catholique, lui qui campait sous les murs de la ville sainte, la ville fidèle, aux côtés du huguenot pour la réduire par la faim et le fer ?
Voilà l'homme que l'on me demande de pleurer comme un roi. Je ne connais, dans cet homme, ni le roi qui garde la foi de ses sujets, ni le fils de l'Église qui la défend. Je n'y vois que celui qui a rompu le pacte et que les docteurs nomment tyran. Sur la personne, silence : Dieu la juge. Sur l'acte, la doctrine a déjà prononcé.
Clément, instrument de la délivrance
Du jeune religieux qui a porté le coup, je ne dirai pas ce que je ne sais point : ni ce qui l'a mû dans le secret de son âme, ni s'il fut seul à le concevoir. On l'ignore, et il est mort avant qu'on l'ait pu entendre. Mais de son geste, considéré dans la lumière de la doctrine, je dirai qu'il n'a pas la couleur du crime. Un frère prêcheur est sorti de la ville assiégée et a marché seul au camp de celui que l'Église avait retranché ; il n'en est pas revenu. Que ce soit là un instrument que la Providence a voulu, beaucoup, ici, le tiennent pour certain, et je suis de ceux-là.
L'Écriture ne me contredit pas. Elle nous montre Aod entrant seul auprès d'Églon, roi de Moab qui opprimait le peuple de Dieu, et le frappant d'un poignard caché sous son manteau ; et le livre ne le nomme pas assassin, mais libérateur suscité par le Seigneur. Elle nous montre Judith entrant seule dans le camp d'Holopherne et en revenant avec la tête du tyran ; et tout le peuple la bénit. Que l'on cesse donc de tenir pour un forfait sans exemple ce dont les livres saints font le récit et l'éloge.
Je ne prêche pas le meurtre : je récuse le mot de meurtre appliqué à ceci. Ce qui s'est fait à Saint-Cloud, la doctrine des docteurs et l'exemple des Écritures me permettent de l'appeler délivrance, et la main qui l'a accompli, un instrument béni. Sur quoi je sais qu'une autre plume, dans cette même feuille, me répondra que j'ai tort et que le sang d'un roi crie vers Dieu. Qu'on nous lise l'un et l'autre, et que le lecteur juge.