Le roi est mort cette nuit à Saint-Cloud
Contre l'espoir d'hier, la blessure du roi s'est envenimée dans la journée et la nuit. Henri III s'est éteint vers deux ou trois heures du matin, sans enfant de son sang. Se sachant perdu, il a fait venir le roi de Navarre et enjoint aux seigneurs présents de le tenir pour son successeur. Le camp est frappé de stupeur ; l'assaut prévu ce matin sur Paris est suspendu.
Le roi est mort. Henri III, troisième du nom, s'est éteint cette nuit au château de Saint-Cloud, des suites du coup de couteau que lui porta hier matin le religieux jacobin. On avait cru la journée d'hier que la plaie n'était pas mortelle, et le roi lui-même en donnait bon espoir ; mais le mal a empiré au fil des heures, l'infection des entrailles a gagné, et vers deux ou trois heures avant le jour Sa Majesté a rendu l'âme.
Avec lui s'éteint la maison de Valois, qui régnait sur la France depuis plus de deux cent cinquante ans. Le roi meurt sans enfant né de lui, comme sont morts avant lui ses frères. Nul prince de sa lignée directe ne se présente pour prendre sa place, et c'est là, en cette matinée de deuil, ce qui tient les esprits en suspens plus encore que la douleur.
Sentant sa fin venir, le roi n'a pas voulu quitter le monde sans pourvoir à sa succession. Il a fait appeler à son chevet Henri, roi de Navarre, son cousin et beau-frère, avec qui il faisait campagne depuis le printemps, et il a, devant les seigneurs et officiers rassemblés, désigné ce prince pour lui succéder et leur a demandé de lui garder fidélité. Ce qu'il en résultera, nul ne le sait encore.
L'aggravation et la mort
On se souvient de l'assurance qui régnait hier au camp. Le coup avait porté au bas-ventre, mais les chirurgiens mandés auprès du blessé donnaient à entendre que la plaie se pouvait guérir, et le roi montrait assez de vigueur pour qu'on s'en persuadât. Il avait donné des ordres, reçu du monde, parlé de reprendre bientôt l'affaire de Paris. Beaucoup, ici, sont allés dormir en croyant le péril passé.
Le mal en a jugé autrement. Dans l'après-midi et la soirée, l'état du roi s'est altéré ; la fièvre l'a pris, les douleurs ont crû, et ceux qui l'approchaient ont compris que la blessure se corrompait au-dedans. Les médecins, revenus à son chevet, n'ont plus caché leurs craintes. Le roi, dit-on, a reçu ses sacrements en homme qui se sait perdu et a réglé son âme avec fermeté.
La fin est venue dans les dernières heures de la nuit. Sur les paroles mêmes qu'il aurait prononcées en mourant, les récits de ceux qui l'ont veillé ne s'accordent pas tous : chacun rapporte ce qu'il a cru entendre. Ce qui est sûr, c'est qu'il est mort en son bon sens, ayant parlé jusqu'au bout de son royaume et de celui qu'il laissait pour le tenir après lui.
La désignation de Navarre et le serment demandé
Le geste le plus lourd de conséquence, le roi l'a fait avant d'expirer. Il a voulu, en présence des princes, seigneurs et capitaines qui se pressaient dans la chambre, marquer clairement à qui devait revenir la couronne. Il a nommé le roi de Navarre comme son successeur légitime, en sa qualité de plus proche héritier du sang de France, et l'a, à ce qu'on rapporte, prié de veiller sur le royaume qu'il lui laissait.
Aux gentilshommes rassemblés, le roi mourant a demandé de reconnaître ce prince et de lui garder la même fidélité qu'ils lui avaient gardée à lui-même. Plusieurs, dit-on, en ont fait le serment sur l'heure, au pied du lit. On ne saurait dire pourtant que tous s'y soient portés d'un même cœur : reconnaître pour maître un prince de la religion prétendue réformée, que l'Église a retranché de son sein, n'est pas chose que tout catholique accorde sans trouble.
Sur ce que le roi aurait exigé du roi de Navarre touchant sa religion, les propos qui courent au camp sont incertains, et nous ne les donnerons pas pour établis. Ce que l'on peut dire est qu'il a réclamé de lui et des siens la fidélité au royaume et à sa personne désignée. Le reste demeure matière à conjecture, et il serait téméraire d'y rien assurer ce matin.
L'armée qui vacille, l'assaut suspendu, la question ouverte
Le camp de Saint-Cloud est ce matin dans la confusion. L'assaut sur Paris, que l'on tenait pour prochain et dont on parlait hier encore comme d'une affaire de jours, se trouve suspendu : on ne donne pas l'assaut à une capitale le jour où l'on enterre son roi et où l'on ignore qui commandera demain. Les ordres se sont tus, et chacun attend de voir de quel côté iront les choses.
Déjà, l'armée se défait par endroits. Des gentilshommes catholiques, qui servaient le roi défunt de bon cœur, ne se résolvent pas à porter les armes sous un chef huguenot et plient bagage. On les voit quitter le camp par petits groupes, gagner leurs terres ou attendre au loin. D'autres demeurent, liés par leur serment ou par le calcul. Nul ne peut dire, à cette heure, laquelle de ces deux résolutions l'emportera.
Tout est donc ouvert. Le roi a désigné son successeur, mais un roi mourant ne fait pas à lui seul un roi vivant : encore faut-il que le royaume l'accepte, et que l'armée tienne. Nul ne sait si un prince excommunié pourra se faire reconnaître d'un pays en grande partie catholique, ni même s'il se maintiendra devant Paris avec ce qui lui restera de forces. La couronne est tombée cette nuit ; à qui elle demeurera, l'avenir seul le dira.