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Un roi hérétique peut-il ceindre la couronne très chrétienne ?

Le roi mort cette nuit, la loi du royaume appelle à lui succéder le roi de Navarre, prince du sang le plus proche. Mais ce prince tient la religion prétendue réformée et le pape l’a retranché de l’Église. De ce nœud, je ne prétends pas ici démêler le fil ; je veux seulement en montrer les deux bouts, et supplier qu’on ne le tranche pas d’un coup d’épée.

Maître Estienne Ferrand, licencié ès lois 2 août 1589 5 min de lecture

Le roi Henri, troisième du nom, a rendu l’âme cette nuit de la blessure que lui fit un moine à Saint-Cloud. Je n’écris pas pour pleurer le prince : d’autres plumes s’en chargent, et mieux que moi. J’écris parce qu’avec le roi s’est ouverte une question de droit et de conscience que nul, dans ce royaume, ne pourra longtemps éviter, et que beaucoup, je le crains, voudront trancher avant de l’avoir seulement pesée.

La question est celle-ci, et je la pose nue, sans la farder : le roi défunt n’a point laissé de fils. Selon l’ordre de succession que nos pères tiennent pour la première des lois fondamentales du royaume, la couronne passe au plus proche prince du sang mâle. Ce prince, chacun le sait, c’est Henri de Bourbon, roi de Navarre. Mais ce même prince fait profession de la religion prétendue réformée, et le souverain pontife l’a naguère déclaré hérétique et retranché de l’Église. Voilà deux vérités qui se heurtent, et dont aucune ne cède aisément à l’autre.

Je ne suis ni de la Ligue ni du prêche. Je suis de ceux qui ont servi le roi et qui veulent servir l’État. C’est pourquoi je supplie qu’on m’entende : ce qui se joue ici n’est pas une querelle d’écoles, mais l’ordre même du royaume, et il n’est pas d’heure plus mauvaise pour décider vite que celle où l’on vient de voir un roi mourir sous un couteau.

Ce que commande la loi de succession

Il faut d’abord dire la force de la loi. La couronne de France ne se donne ni ne se lègue au gré des hommes : elle échoit, d’elle-même, au plus proche héritier mâle par les mâles. Cet ordre ne date pas d’hier ; nos docteurs le tiennent pour immémorial, antérieur à tous les rois qui en ont hérité, et supérieur à eux, car aucun roi ne l’a fait et aucun ne le peut défaire. Le roi lui-même n’est pas maître de sa couronne : il n’en est que le dépositaire pour son temps, et la doit rendre, à sa mort, à celui que la loi désigne.

Or cette loi désigne Henri de Navarre. Il descend, de mâle en mâle, de monseigneur saint Louis, par la branche de Bourbon, et nul prince catholique ne le précède dans cet ordre. Le roi défunt lui-même, ce printemps, au Plessis, l’a traité en héritier et l’a reçu à sa table et à son armée. Ce n’est donc pas une nouveauté que l’on invente aujourd’hui pour embarrasser les consciences : c’est l’état ancien du droit, que la mort du roi met simplement au jour.

Et je dis que rompre cet ordre n’est pas une petite affaire. Si l’on peut, une fois, écarter l’héritier que la loi appelle, sous prétexte de sa foi, quel héritier sera jamais assuré du lendemain ? On ouvrira la porte à ce que chaque faction se choisisse un roi à sa mesure, et l’on verra autant de prétendants que de partis. La loi de succession est le seul rempart que nous ayons contre ce désordre. La briser pour un bon motif, c’est apprendre à tous qu’on la peut briser.

Ce qu’objecte la foi du royaume

Mais je m’arrêterais là que je serais malhonnête, car l’autre bord a ses raisons, et fortes. Ce royaume ne se nomme pas en vain « très chrétien ». Depuis Clovis et le baptême de Reims, ses rois sont sacrés du saint chrême, jurent à l’autel de défendre l’Église et de chasser l’hérésie, et l’on n’a jamais vu, en mille ans, un roi de France qui ne fût enfant de l’Église romaine. Le sacre n’est pas une cérémonie de plus : c’est le lien même qui fait, d’un prince, le roi très chrétien.

Comment, demandent ceux-là, un prince que le pape a excommunié, séparé de la communion des fidèles, pourrait-il recevoir cette onction et prêter ce serment ? Le pape, voici quatre ans, l’a déclaré hérétique et l’a dit déchu de tout droit à cette couronne. Beaucoup, ici, tiennent que la foi du roi n’est pas une affaire privée, mais la condition même de sa royauté, et qu’un royaume catholique ne saurait obéir à un chef que son Église a retranché.

Je dois pourtant, en homme de loi, ajouter ceci : cette bulle du souverain pontife, nos parlements ne l’ont point reçue sans remontrances, tenant qu’il n’appartient pas à Rome de disposer de la couronne de France ni de délier les Français de leur fidélité. De sorte que là même où l’on croit trouver une réponse claire — le roi est excommunié, donc écarté —, une autre question s’ouvre aussitôt : le pape a-t-il ce pouvoir sur notre royaume ? Je ne la tranche pas. Je constate qu’elle divise les meilleurs esprits, et les plus catholiques d’entre eux.

Pourquoi il faut du temps, et non un coup de force

Voilà le nœud, et je confesse que je ne sais pas le dénouer. D’un côté, une loi sacrée et immémoriale, qu’on ne rompt pas sans ouvrir le chaos ; de l’autre, un royaume très chrétien, qui répugne à recevoir pour maître un prince séparé de l’Église. Qui me dira lequel de ces deux principes doit céder à l’autre n’aura pas résolu la difficulté : il l’aura seulement niée.

Je n’attends de salut ni de ceux qui, dans Paris, crient déjà que la couronne est vacante et se cherchent un roi à leur goût, ni de ceux qui voudraient qu’on proclamât l’héritier sur l’heure, tambour battant, comme si la conscience d’un royaume se forçait à la pointe des piques. Les uns et les autres veulent trancher ce qu’il faudrait d’abord démêler. Et l’on ne démêle rien dans le fracas des armes.

Ce que je demande est plus modeste, et plus difficile : du temps. Que l’on ne décide pas dans la fièvre d’une nuit ce dont dépendent cent ans de paix ou de guerre. Que les gens de bien, de robe et d’Église, se parlent avant de s’égorger. La couronne a trouvé cette nuit un héritier que la loi désigne et que la foi conteste ; nul homme sensé ne peut dire aujourd’hui comment cela s’accordera. Ceux qui vous jurent le savoir vous trompent, ou se trompent. Pour ma part, je pose la question, et je prie qu’on ne la résolve pas trop vite.

Le contexte

Selon la loi salique, tenue pour la première des lois fondamentales du royaume, la couronne passe au plus proche parent mâle par les mâles ; Henri III étant mort sans fils, cet ordre désigne Henri de Navarre, descendant de Louis IX par la branche de Bourbon.

Henri de Navarre fait profession de la religion réformée ; en septembre 1585, le pape Sixte-Quint l’a, par une bulle, déclaré hérétique et privé de ses droits à la succession de France, bulle contre laquelle le Parlement fit des remontrances au nom des libertés du royaume.

Les rois de France portent le titre de « roi très chrétien » et sont sacrés à Reims, où ils jurent de défendre l’Église et de combattre l’hérésie.

Au printemps 1589, au Plessis-lès-Tours, Henri III s’était réconcilié avec Henri de Navarre et l’avait traité en héritier ; la Ligue, elle, tient Paris et récuse tout roi protestant.

État des informations

Ce texte est l’opinion signée d’un juriste du parti royaliste, non la voix du journal. Il expose un dilemme de droit et de conscience tel qu’il se pose au 2 août 1589, sans le résoudre ni préjuger de ce que le royaume décidera.

Ce que l’on sait

  • Henri III est mort dans la nuit du 1er au 2 août 1589, sans laisser de fils.
  • La loi de succession du royaume désigne pour héritier le plus proche prince du sang mâle, soit Henri de Navarre, descendant de Louis IX par la branche de Bourbon.
  • Henri de Navarre professe la religion réformée et a été excommunié par le pape Sixte-Quint en 1585, qui l’a dit déchu de ses droits à la couronne.
  • Le Parlement avait présenté des remontrances contre cette bulle, contestant le pouvoir du pape de disposer de la couronne de France.

Ce que l’on ignore

  • Nul ne peut dire, au 2 août 1589, comment se résoudra la contradiction entre la loi de succession et l’exigence d’un roi catholique.
  • On ignore si les grands du royaume, l’Église de France et les parlements reconnaîtront pour roi un prince réformé, ou lui opposeront un autre prétendant.
  • La valeur, en France, de l’excommunication prononcée à Rome demeure elle-même disputée entre les docteurs.

Sources historiques utilisées

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Assassinat d’Henri III — Wikipédia

Situation d’extinction de la ligne masculine des Valois à la mort d’Henri III et question de la succession ouverte au profit du roi de Navarre.

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Henri III (roi de France) — Wikipédia

Ordre de succession selon la loi salique désignant la maison de Bourbon, réconciliation du Plessis-lès-Tours et caractère rédhibitoire, pour les catholiques, d’un roi huguenot ; excommunication de Navarre par Sixte-Quint en 1585.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Tribune d’opinion attribuée à un juriste royaliste fictif mais crédible ; elle met en forme, au présent du 2 août 1589, le débat de droit alors ouvert par la mort du roi, sans rien préjuger de son issue.

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