On a tué le roi : nul grief ne lave un tel sacrilège
Pendant qu'une part de Paris fait des feux de joie et bénit le moine qui a frappé le roi, un catholique fidèle à la couronne dit son horreur. Quelque reproche qu'on ait fait à ce prince, sa personne était sacrée, et nul sujet, moins encore un religieux, n'avait le droit de lever la main sur elle.
Je suis catholique, né dans l'Église, résolu d'y mourir, et je n'écris pas pour défendre une doctrine ni pour excuser une conduite. J'écris parce qu'on a tué le roi, et parce que j'entends, dans cette ville, des prédicateurs et des bourgeois bénir tout haut la main qui l'a frappé. Cela, je ne le puis souffrir en silence, et je crois qu'un honnête homme, fût-il de la plus vieille foi, doit le dire.
Qu'on ait eu des griefs contre ce prince, je ne le nie pas. Le sang des Guise versé à Blois pèse sur bien des consciences, et je sais ce qu'on lui reproche. Mais entre reprocher à un roi ses actes et lui plonger un couteau dans le ventre, il y a l'abîme qui sépare un sujet d'un assassin. On peut haïr la conduite d'un prince ; on n'a pas pour cela reçu du Ciel le droit de le tuer.
Car ce couteau n'a pas seulement percé un homme. Il a percé l'ordre même que Dieu a établi sur la terre, et c'est de cela que je veux parler, non de la Ligue ni de Navarre, mais de ce que devient un royaume le jour où l'on y tient pour sainte la main qui égorge son roi.
L'oint du Seigneur, une personne inviolable
Un roi de France n'est pas un particulier plus puissant que les autres, qu'on pourrait dépêcher comme on abat un ennemi dans une querelle. Il a été sacré, oint de l'huile sainte, et par ce sacre l'Église elle-même a marqué qu'il tient sa charge de Dieu et non des hommes. Sa personne est sacrée ; frapper cette personne, c'est porter la main sur ce que la religion nous enseigne à révérer.
Voilà ce que j'oppose à ceux qui, ces jours-ci, appellent le moine un envoyé du Ciel. L'Écriture elle-même nous montre David, poursuivi par Saül qui voulait sa mort, refusant d'étendre la main sur l'oint du Seigneur alors qu'il le tenait à sa merci. Si un homme injustement traqué s'est interdit de tuer le roi qui le persécutait, de quel front un religieux ose-t-il aujourd'hui se dire saint pour avoir fait le contraire ?
Que ce coup ait été porté par un homme d'Église rend la chose plus noire encore. On attend d'un moine qu'il prie, qu'il enseigne le pardon, qu'il détourne du meurtre ceux que la colère emporte. Le voir se faire meurtrier, et se croire absous par avance du plus grand des forfaits, est un renversement qui devrait faire trembler tous ceux qui aiment vraiment leur religion.
Un royaume où l'on tue les rois
Que chacun se demande où mène le chemin qu'on ouvre aujourd'hui. Si un sujet mécontent peut se faire juge de son roi et bourreau de sa personne, quel prince sera jamais en sûreté sur son trône ? Il n'est pas de gouvernement, si bon soit-il, qui ne fasse des mécontents ; et si le mécontentement suffit à armer un couteau, il n'y a plus de roi, il n'y a plus que des hommes qui attendent leur tour d'être frappés.
Un royaume tient parce que la personne du roi est hors d'atteinte, parce que le dernier des sujets sait qu'il n'a pas le droit d'y toucher, quand bien même il croirait avoir mille raisons de le vouloir. Ôtez cela, et vous n'ôtez pas un homme : vous ôtez la barrière qui retient tous les couteaux. Ce qu'on a permis contre celui-ci, on le permettra demain contre le suivant, quel qu'il soit et de quelque parti qu'il vienne.
Je ne parle pas ici pour tel prince contre tel autre. Je parle pour l'ordre sans lequel il n'y a ni paix ni justice, mais la seule loi du plus déterminé à frapper. Ceux qui aujourd'hui se réjouissent croient avoir abattu un ennemi ; ils ont ébranlé le seul appui qui protège chacun d'eux du meurtre.
Retourner l'argument de piété contre le crime
On me dira que le geste fut pieux, que le moine a délivré l'Église d'un prince qu'on tenait pour son ennemi. J'entends cet argument, et c'est lui que je veux prendre au mot. Depuis quand la piété commande-t-elle l'assassinat ? Depuis quand couvre-t-on d'un habit de sainteté ce que la loi de Dieu défend en toutes lettres : tu ne tueras point ?
Couvrir un meurtrier de louanges, faire de lui un martyr, promener sa mémoire comme celle d'un bienheureux, ce n'est pas servir la religion, c'est ouvrir la porte à tous les crimes. Car ce qu'on approuve une fois, on l'enseigne pour toujours. Le prédicateur qui bénit ce couteau apprend à cent autres qu'un couteau peut être béni ; il ne sait pas quelle main s'en souviendra, ni contre qui.
Voilà pourquoi un catholique peut, sans trahir sa foi, refuser cette liesse. Défendre la personne sacrée du roi n'est pas défendre l'hérésie : c'est défendre l'ordre que Dieu a mis parmi les hommes, et se garder de faire du meurtre une dévotion. Je pleure le roi qu'on a tué. Je ne bénirai pas celui qui l'a frappé, et je tiens pour perdu le parti qui range un assassinat au nombre des bonnes œuvres.