Provinces, cours étrangères : ce que l’on ignore encore de l’accueil fait à la nouvelle
Trois jours après la mort du roi, la nouvelle n'a pas fini de se répandre dans le royaume, et n'a pas même commencé, pour la plupart, à franchir les frontières. Un pays coupé par la guerre, des courriers qui doivent contourner les villes tenues par la Ligue, des cours étrangères qui n'ont peut-être pas encore appris la chose : ce que Rome, Madrid, Londres ou les princes d'Allemagne en penseront demeure, à cette heure, une question sans réponse.
Trois jours ont passé depuis la mort du roi, et la nouvelle, qui a couru dès le matin du 2 août dans le camp de Saint-Cloud et dans les villes voisines de l'Île-de-France, est loin d'avoir atteint tout le royaume. La France que nous habitons n'est pas un pays où un courrier va d'un bout à l'autre en un jour : les routes sont mauvaises, la guerre en ferme plusieurs, et les places tenues par la Ligue n'ont aucune raison de laisser passer sans encombre un message qui vient du camp royal.
De Paris même, à deux lieues de Saint-Cloud, on tient sans doute déjà la chose pour sue, tant les nouvelles s'y répandent vite entre assiégeants et assiégés. Mais Lyon, Toulouse, Marseille, ou les villes de Bretagne, n'en sauront rien avant plusieurs jours, et certaines l'apprendront par des voies détournées, colportée avant que d'être confirmée par lettre en bonne forme. C'est cette latence, plus que la nouvelle elle-même, qui occupe aujourd'hui notre attention : nous ne savons pas ce que ce royaume, ni ce que les cours d'au-delà de ses frontières, en penseront, pour la simple raison qu'ils ne le savent pas encore eux-mêmes.
Des nouvelles au compte-gouttes
Le camp royal expédie des lettres depuis deux jours vers les villes et les gouverneurs qui lui restent fidèles, pour leur faire connaître la mort du roi et la désignation de Navarre. Mais ces courriers ne vont pas en ligne droite : il leur faut éviter les places tenues par la Ligue, prendre des chemins de traverse, parfois voyager de nuit ou sous escorte. Une lettre partie de Saint-Cloud pour Tours ou pour les provinces de l'Ouest met plusieurs jours à trouver son destinataire, quand elle n'est pas interceptée en chemin.
À l'inverse, ce que Paris et les villes ligueuses savent ou croient savoir se répand par une rumeur qui court plus vite que le courrier officiel, mais qui se déforme à mesure. On ne peut donc pas dire aujourd'hui, avec quelque certitude, ce que telle ville de province tient pour vrai de la mort du roi et de la succession : la même nouvelle y arrive tantôt comme un fait acquis, tantôt comme un bruit qu'on doute encore de croire.
Un royaume en mosaïque
Le royaume que la nouvelle va parcourir n'est pas un seul pays, mais une mosaïque de villes et de provinces aux fidélités opposées. Paris, Lyon, Toulouse, Marseille et nombre de grandes villes tiennent pour la Ligue depuis plusieurs années déjà et ne reconnaissaient déjà plus guère l'autorité du roi défunt ; le Parlement fidèle au roi, chassé de Paris, siège depuis lors à Tours. D'autres villes et provinces, moins nombreuses, sont demeurées à l'obéissance du roi.
Comment chacune de ces villes va-t-elle accueillir l'annonce d'un successeur huguenot et excommunié, nul ne peut le dire à cette heure. Les villes ligueuses, qui refusaient déjà Henri III pour son accommodement avec Navarre, ont toute raison de refuser Navarre lui-même ; mais rien n'assure qu'elles s'accordent entre elles sur la conduite à tenir, non plus que sur le prince à opposer à lui. Quant aux villes demeurées fidèles au roi défunt, on ignore si elles reporteront cette fidélité sur son successeur désigné, ou si la religion de celui-ci les fera hésiter à leur tour.
Les cours étrangères, un silence qui va durer
Au-delà des frontières du royaume, la nouvelle mettra plus longtemps encore à parvenir, et plus longtemps encore à produire une réponse. Rome, qui a par le passé prononcé sentence contre le roi de Navarre, n'a pas eu le temps d'apprendre sa désignation ni, à plus forte raison, d'y répondre. Madrid, Londres, les princes protestants d'Allemagne sont dans le même cas : aucune cour étrangère n'a pu, à ce jour, faire connaître une position sur un événement survenu il y a trois jours à peine, dans un royaume avec lequel les courriers mettent, par temps ordinaire déjà, plusieurs semaines à correspondre.
Ce que chacune de ces puissances fera de la nouvelle, une fois qu'elle l'aura reçue, reste une question entière. Le roi d'Espagne suit depuis longtemps les affaires de ce royaume avec un intérêt qu'on ne lui connaît que trop ; le pape a des raisons anciennes de se défier du roi de Navarre ; les princes réformés d'Allemagne partagent sa religion. Mais faire dire à ces silences ce qu'ils annoncent serait prêter aux uns et aux autres des résolutions qu'ils n'ont pas encore eu le loisir de prendre, faute même d'être informés.