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Ce que Paris fête, le camp le pleure : la nouvelle de la mort du roi jette la ville ligueuse dans la liesse

Depuis le camp, nous recueillons avec deux jours de retard les nouvelles de Paris. La ville assiégée y a appris dès le 2 la mort du roi ; elle s'y est livrée, dit-on, à une allégresse sans mesure. Feux de joie, cloches, processions : on y célèbre comme un bienfait ce qu'ici l'on pleure comme un régicide.

Nicolas Bréban 4 août 1589 6 min de lecture
Procession armée de la Ligue catholique traversant Paris, moines et bourgeois en armes défilant en cortège devant les maisons de la place de Grève
Anonyme, « Procession de la Ligue sur la place de Grève » (vers 1590), musée Carnavalet, Paris — domaine public (Wikimedia Commons).

Deux jours durant, les portes closes de Paris ont retenu ce que la ville faisait de la nouvelle. Elle nous parvient à présent par les dépêches et par ceux qui, entrés ou sortis à la faveur du siège, en rapportent le récit : la mort du roi, connue dans la place dès le 2 au matin, y aurait déchaîné une joie que les témoins peinent à dire sans la trouver démesurée.

Nous rapportons ici ce qui se dit et ce que l'on nous rapporte, sans le faire nôtre. Ce que Paris nomme délivrance, le camp de Saint-Cloud le nomme forfait ; et le lecteur voudra bien tenir l'un et l'autre pour ce qu'ils sont : deux lectures d'un même meurtre, que rien ne réconcilie.

Car il faut le redire d'entrée : le journal n'endosse rien de la liesse dont on lui fait le compte. Il l'observe, il l'attribue à ceux qui s'y livrent, et il la tient à distance. Un roi de France a été frappé à mort par la main d'un religieux ; qu'une ville en fasse fête ne rend pas la chose moins grave à nos yeux.

Ce qui vient de Paris : une ville en fête

À en croire les récits qui franchissent les lignes, la nouvelle aurait couru Paris dès le matin du 2 août. On dit que la duchesse de Montpensier, sœur des princes de Guise tués à Blois l'hiver dernier, l'aurait répandue elle-même par les rues, montée en carrosse, criant la bonne nouvelle et distribuant aux passants des écharpes vertes en signe de réjouissance.

Le soir venu, rapporte-t-on, des feux de joie se seraient allumés sur toutes les places ; les cloches auraient sonné à toute volée, et l'on aurait dressé des tables jusque dans les rues pour y banqueter. Les mêmes témoins parlent de refrains, de congratulations échangées de porte à porte, d'une allégresse qui, disent-ils, tenait du délire.

Nous donnons ces détails sous toute réserve : ils viennent d'une ville fermée, où la Ligue est maîtresse de ce qui se dit et de ce qui se montre, et où la fièvre du siège n'incline pas à la mesure. Ce que nous pouvons tenir pour assuré, c'est que Paris a reçu la mort du roi non comme un deuil, mais comme une victoire.

Clément exalté en libérateur — une lecture qui n'est pas la nôtre

Le plus étrange, pour qui vient du camp, est ce que la ville fait du religieux. Ce Jacques Clément, ce jacobin de Serbonnes qui a frappé le roi et que nos gens ont tué sur l'heure, les prédicateurs de la Ligue le proclameraient, dit-on, non comme un meurtrier, mais comme un libérateur, un martyr donné pour le salut du peuple.

On rapporte que, dans les chaires, ces prédicateurs ne cessent de louer le coup comme un miracle et un bienfait de la Providence ; que l'image du moine aurait été portée en procession sur une bannière, à la manière d'un saint ; et que l'on parlerait déjà d'en demander la béatification à Rome. Sa mère elle-même, dit-on, aurait été acclamée par la foule.

Que l'on nous entende bien : nous rapportons cette lecture, nous ne la partageons pas. Présenter le meurtre d'un roi comme un dessein voulu de Dieu, faire d'un assassin un envoyé du Ciel, cela reste, à qui écrit de ce côté-ci des murs, le renversement de tout ordre. Nous le consignons parce que c'est un fait que Paris le croie ; non parce que nous le croirions.

La ville qui fête, le camp qui pleure

À la même heure, sous les murs, le camp est en deuil. Les mêmes cloches qui sonnaient la joie dans Paris n'ont sonné ici que le glas d'un roi mort de ses blessures. Ce que l'une des deux villes tient pour délivrance, l'autre le tient pour sacrilège ; et entre les deux court la ligne du siège, qui sépare désormais deux façons inconciliables de nommer le même événement.

Nul ne saurait dire, à cette heure, ce que vaut cette liesse ni combien de temps elle durera. Est-elle l'ivresse d'un jour, ou l'assurance d'une ville qui se croit sauvée ? La Ligue tient Paris, elle a devant elle une armée dont le roi vient de tomber ; elle a de quoi se réjouir dans l'instant. Ce que cet instant décidera, personne ici ne l'avance.

Nous en restons donc à ce que nous savons : Paris fête, le camp pleure, et les deux se regardent par-dessus les remparts sans rien comprendre l'un de l'autre. Le reste — qui a armé le moine, ce que cette mort ouvrira — n'est encore, de part et d'autre, que rumeurs et suppositions.

Le contexte

Le roi Henri III a été frappé le 1er août 1589 au camp de Saint-Cloud par le religieux jacobin Jacques Clément, abattu sur-le-champ ; le roi est mort de ses blessures dans la nuit du 1er au 2 août.

Paris, tenue par la Ligue et assiégée par l'armée royale, est fermée : ses nouvelles ne parviennent au camp qu'avec un ou deux jours de retard, par les dépêches et par ceux qui franchissent les lignes.

La Ligue tient la mort du roi pour une vengeance : au mois de décembre dernier, à Blois, le roi avait fait tuer les princes de Guise, ses chefs. La duchesse de Montpensier est la sœur des Guise assassinés.

Le royaume est déchiré par les guerres entre catholiques et réformés depuis 1562 ; la Sorbonne a délié les sujets de leur serment de fidélité au roi, et les prédicateurs de la Ligue prêchent contre lui depuis des mois.

État des informations

Cette édition s'en tient à ce qui est connaissable au 4 août 1589, depuis le camp. Elle rapporte et attribue la liesse parisienne sans l'endosser, ne tient aucun commanditaire du moine pour établi, et ne préjuge en rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • Paris, ville ligueuse et assiégée, a appris la mort du roi dès le 2 août et l'a accueillie par des manifestations de joie, non par un deuil.
  • Les prédicateurs de la Ligue exaltent publiquement le geste de Jacques Clément et le religieux lui-même ; le camp royal, lui, pleure un roi assassiné.

Ce que l’on ignore

  • Nul ne peut dire, à cette heure, combien de temps durera cette liesse ni ce qu'elle vaut politiquement.
  • On ignore ce que la mort du roi ouvrira pour l'un et l'autre camp ; le journal ne l'avance pas.
  • Le détail des scènes parisiennes, rapporté d'une ville fermée où la Ligue est maîtresse de l'information, ne peut être vérifié de première main.

Sources historiques utilisées

secondary

Jacques Clément — Wikipédia

Origine du religieux (Serbonnes, couvent des Jacobins), et exaltation de son geste par la Ligue après la mort du roi.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

La rédaction suit la crise de Saint-Cloud au jour le jour, du 1er au 4 août 1589 ; la liesse parisienne est ici rapportée et attribuée, sans que rien soit préjugé de qui a armé le moine ni de la suite.

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