Navarre héritier : une couronne que nul ne sait s’il pourra tenir
Le roi défunt a, sur son lit de mort, désigné le roi de Navarre pour lui succéder. La loi du royaume parle pour lui. Mais Navarre est huguenot et excommunié, Paris tient pour la Ligue, et déjà le camp se défait. Reste à savoir si un prince de cette religion peut seulement commander une armée catholique, à plus forte raison régner sur elle.
Le roi est mort cette nuit à Saint-Cloud, et avant que le souffle ne lui manquât, il a fait connaître sa volonté : que Henri, roi de Navarre, son cousin et son beau-frère, lui succède. Plusieurs seigneurs présents au chevet rapportent la parole ; d'autres, dans le camp, ne l'ont apprise que ce matin par la rumeur qui court de tente en tente. Ce que le feu roi a voulu, la loi du royaume semble le vouloir avec lui : Navarre est le plus proche prince du sang, et nulle femme, nul étranger ne peut, par la coutume ancienne de France, monter sur le trône à sa place.
Mais vouloir une chose et la voir s'accomplir sont deux choses bien différentes. Le roi de Navarre est de la religion prétendue réformée, retranché de l'Église depuis des années par la sentence de Rome. Paris, aux mains de la Ligue depuis les barricades, ne veut pas de lui ; la Sorbonne, qui a jadis délié les sujets de leur serment envers le roi défunt, ne se montrera pas plus tendre envers un prince hérétique. Et ce matin même, dans ce camp qui assiégeait Paris hier encore, on voit des gentilshommes catholiques plier bagage et s'en retourner chez eux, ou passer du côté de Monsieur de Mayenne, plutôt que de suivre plus avant un chef de cette religion.
L'assaut, qu'on disait prêt à donner sur la capitale, est suspendu. Nul ne sait, à l'heure où nous écrivons, si l'armée royale, ainsi privée d'une partie de sa noblesse, tiendra encore huit jours dans son ordre d'hier.
Ce que dit la loi du royaume
La coutume que les légistes nomment loi salique ne souffre, disent-ils, aucune exception : la couronne de France se transmet de mâle en mâle, par les hommes seulement, sans égard à la religion du prétendant ni à la volonté d'un roi mourant de préférer tel ou tel de ses proches. Henri de Bourbon, roi de Navarre, descend en ligne masculine directe de Robert de Clermont, fils de saint Louis ; à ce titre, il est, de tous les princes vivants, le plus proche du sang royal.
Ceux qui tiennent pour cette règle en font une affaire de droit et non de choix : le royaume, disent-ils, ne se donne pas, il se transmet, et la couronne n'appartient à personne pour qu'on la puisse écarter d'un héritier légitime au seul motif de sa croyance. C'est là tout l'argument de ceux qui, dans le camp, restent fidèles à Navarre malgré sa religion.
Ce que lui oppose la Ligue, ce que lui oppose Rome
À cet argument de sang, la Ligue et une bonne part du clergé opposent un argument de foi : un royaume très chrétien, disent-ils, ne saurait avoir pour tête un prince retranché de l'Église. Le pape a, voici plusieurs années déjà, prononcé contre le roi de Navarre une sentence d'excommunication ; à Rome comme à Paris, on la tient pour un obstacle qu'aucune loi de succession ne peut lever.
La Sorbonne, de son côté, avait par une déclaration délié les sujets du royaume de leur serment de fidélité envers le roi défunt lui-même, dès lors qu'on le tenait pour trop accommodant avec l'hérésie. Rien n'annonce qu'elle se montrera plus accueillante envers celui qui prétend lui succéder. Paris, tenue par les ligueurs depuis la journée des barricades, et les grandes villes qui suivent son parti, font savoir qu'elles ne reconnaîtront pas un roi de cette religion.
Une armée qui se défait sous nos yeux
C'est peut-être là, plus encore que dans les traités des théologiens, que la question se pose avec le plus de force. Ce matin, dans le camp établi devant Paris, plusieurs seigneurs catholiques ont fait savoir qu'ils ne serviraient pas plus avant sous un chef huguenot. Des compagnies entières se sont mises en marche vers d'autres partis ; on cite le nom de Monsieur de Mayenne, frère du duc tué à Blois, comme celui vers lequel se tournent une partie des mécontents.
L'assaut projeté sur la capitale a été remis. Que restera-t-il de cette armée dans huit jours, nul de nous ne saurait le dire. Et c'est bien la question que chacun se pose, gentilshommes et bourgeois : un prince de la religion prétendue réformée peut-il seulement conserver sous son commandement une armée qui se veut catholique, avant même de songer à régner sur un royaume qui, dans sa grande majorité, tient la même religion ?
Ce que nul ne peut trancher aujourd’hui
Se soumettra-t-il aux exigences des catholiques qui restent dans son camp ? Cherchera-t-on quelque accommodement, quelque promesse touchant la religion du royaume ? L'armée se dispersera-t-elle avant qu'aucune réponse ne soit donnée ? Ce sont là autant de chemins que l'on prête à la situation présente, sans qu'aucun ne l'emporte sur les autres dans les propos que nous recueillons. Nous nous garderons d'en préférer aucun : au 2 août, rien n'est joué, et celui qui prétendrait dire aujourd'hui ce que ce royaume sera dans un mois se tromperait autant que celui qui l'annoncerait déjà perdu.