← Retour à l’édition Analyse

Navarre héritier : une couronne que nul ne sait s’il pourra tenir

Le roi défunt a, sur son lit de mort, désigné le roi de Navarre pour lui succéder. La loi du royaume parle pour lui. Mais Navarre est huguenot et excommunié, Paris tient pour la Ligue, et déjà le camp se défait. Reste à savoir si un prince de cette religion peut seulement commander une armée catholique, à plus forte raison régner sur elle.

Anthoine Ravot 2 août 1589 5 min de lecture

Le roi est mort cette nuit à Saint-Cloud, et avant que le souffle ne lui manquât, il a fait connaître sa volonté : que Henri, roi de Navarre, son cousin et son beau-frère, lui succède. Plusieurs seigneurs présents au chevet rapportent la parole ; d'autres, dans le camp, ne l'ont apprise que ce matin par la rumeur qui court de tente en tente. Ce que le feu roi a voulu, la loi du royaume semble le vouloir avec lui : Navarre est le plus proche prince du sang, et nulle femme, nul étranger ne peut, par la coutume ancienne de France, monter sur le trône à sa place.

Mais vouloir une chose et la voir s'accomplir sont deux choses bien différentes. Le roi de Navarre est de la religion prétendue réformée, retranché de l'Église depuis des années par la sentence de Rome. Paris, aux mains de la Ligue depuis les barricades, ne veut pas de lui ; la Sorbonne, qui a jadis délié les sujets de leur serment envers le roi défunt, ne se montrera pas plus tendre envers un prince hérétique. Et ce matin même, dans ce camp qui assiégeait Paris hier encore, on voit des gentilshommes catholiques plier bagage et s'en retourner chez eux, ou passer du côté de Monsieur de Mayenne, plutôt que de suivre plus avant un chef de cette religion.

L'assaut, qu'on disait prêt à donner sur la capitale, est suspendu. Nul ne sait, à l'heure où nous écrivons, si l'armée royale, ainsi privée d'une partie de sa noblesse, tiendra encore huit jours dans son ordre d'hier.

Ce que dit la loi du royaume

La coutume que les légistes nomment loi salique ne souffre, disent-ils, aucune exception : la couronne de France se transmet de mâle en mâle, par les hommes seulement, sans égard à la religion du prétendant ni à la volonté d'un roi mourant de préférer tel ou tel de ses proches. Henri de Bourbon, roi de Navarre, descend en ligne masculine directe de Robert de Clermont, fils de saint Louis ; à ce titre, il est, de tous les princes vivants, le plus proche du sang royal.

Ceux qui tiennent pour cette règle en font une affaire de droit et non de choix : le royaume, disent-ils, ne se donne pas, il se transmet, et la couronne n'appartient à personne pour qu'on la puisse écarter d'un héritier légitime au seul motif de sa croyance. C'est là tout l'argument de ceux qui, dans le camp, restent fidèles à Navarre malgré sa religion.

Ce que lui oppose la Ligue, ce que lui oppose Rome

À cet argument de sang, la Ligue et une bonne part du clergé opposent un argument de foi : un royaume très chrétien, disent-ils, ne saurait avoir pour tête un prince retranché de l'Église. Le pape a, voici plusieurs années déjà, prononcé contre le roi de Navarre une sentence d'excommunication ; à Rome comme à Paris, on la tient pour un obstacle qu'aucune loi de succession ne peut lever.

La Sorbonne, de son côté, avait par une déclaration délié les sujets du royaume de leur serment de fidélité envers le roi défunt lui-même, dès lors qu'on le tenait pour trop accommodant avec l'hérésie. Rien n'annonce qu'elle se montrera plus accueillante envers celui qui prétend lui succéder. Paris, tenue par les ligueurs depuis la journée des barricades, et les grandes villes qui suivent son parti, font savoir qu'elles ne reconnaîtront pas un roi de cette religion.

Une armée qui se défait sous nos yeux

C'est peut-être là, plus encore que dans les traités des théologiens, que la question se pose avec le plus de force. Ce matin, dans le camp établi devant Paris, plusieurs seigneurs catholiques ont fait savoir qu'ils ne serviraient pas plus avant sous un chef huguenot. Des compagnies entières se sont mises en marche vers d'autres partis ; on cite le nom de Monsieur de Mayenne, frère du duc tué à Blois, comme celui vers lequel se tournent une partie des mécontents.

L'assaut projeté sur la capitale a été remis. Que restera-t-il de cette armée dans huit jours, nul de nous ne saurait le dire. Et c'est bien la question que chacun se pose, gentilshommes et bourgeois : un prince de la religion prétendue réformée peut-il seulement conserver sous son commandement une armée qui se veut catholique, avant même de songer à régner sur un royaume qui, dans sa grande majorité, tient la même religion ?

Ce que nul ne peut trancher aujourd’hui

Se soumettra-t-il aux exigences des catholiques qui restent dans son camp ? Cherchera-t-on quelque accommodement, quelque promesse touchant la religion du royaume ? L'armée se dispersera-t-elle avant qu'aucune réponse ne soit donnée ? Ce sont là autant de chemins que l'on prête à la situation présente, sans qu'aucun ne l'emporte sur les autres dans les propos que nous recueillons. Nous nous garderons d'en préférer aucun : au 2 août, rien n'est joué, et celui qui prétendrait dire aujourd'hui ce que ce royaume sera dans un mois se tromperait autant que celui qui l'annoncerait déjà perdu.

Le contexte

Henri III est mort dans la nuit du 1er au 2 août 1589, des suites du coup de couteau que lui a porté, la veille, le religieux jacobin Jacques Clément.

Le roi de Navarre commande depuis avril dernier, aux côtés du roi défunt, l'armée qui assiégeait Paris, tenue par la Ligue depuis la journée des barricades de mai 1588.

Le roi de Navarre est excommunié par Rome depuis plusieurs années pour son appartenance à la religion prétendue réformée.

La Sorbonne avait, avant même la mort du roi, délié ses sujets du serment de fidélité qu'ils lui devaient.

État des informations

Cette analyse s'en tient à ce qui est connaissable au 2 août 1589. Elle expose l'argument de la loi de succession et celui qui lui est opposé, sans préjuger de l'issue : la question de savoir si le roi de Navarre pourra tenir son armée, à plus forte raison régner, demeure entière.

Ce que l’on sait

  • Le roi défunt a désigné le roi de Navarre pour lui succéder.
  • Le roi de Navarre est le plus proche prince du sang par la loi de succession en usage dans le royaume.
  • Le roi de Navarre est excommunié et de la religion prétendue réformée ; Paris et les grandes villes ligueuses refusent de le reconnaître.
  • Des gentilshommes catholiques quittent ce jour le camp royal ; l'assaut sur Paris est suspendu.

Ce que l’on ignore

  • Si le roi de Navarre pourra conserver le commandement d'une armée dont une partie catholique se dérobe déjà.
  • S'il cherchera quelque accommodement touchant la religion du royaume, et lequel.
  • Ce que deviendra l'armée royale dans les jours qui viennent : dislocation, négociation, ou maintien du siège.
  • L'attitude que prendront, dans les jours qui viennent, les villes et les parlements encore fidèles au roi défunt.

Sources historiques utilisées

secondary

Assassinat d'Henri III — Wikipédia

Consulté pour la désignation de Navarre par le roi mourant et les défections immédiates dans l'armée royale, réduite selon cette source d'environ 40 000 à 18 000 hommes.

secondary

Siège de Paris (1589) — Wikipédia

Consulté pour la suspension de l'assaut et le sort de l'armée royale au lendemain de la mort du roi, ainsi que le rôle de la Sorbonne déliant les sujets de leur serment.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

La rédaction suit la crise de Saint-Cloud au jour le jour, du 1er au 4 août 1589, sans rien préjuger de la suite ni trancher la question de la succession, laissée ouverte à cette date.

Articles liés

Analyse

Provinces, cours étrangères : ce que l’on ignore encore de l’accueil fait à la nouvelle

Trois jours après la mort du roi, la nouvelle n'a pas fini de se répandre dans le royaume, et n'a pas même commencé, pour la plupart, à franchir les frontières. Un pays coupé par la guerre, des courriers qui doivent contourner les villes tenues par la Ligue, des cours étrangères qui n'ont peut-être pas encore appris la chose : ce que Rome, Madrid, Londres ou les princes d'Allemagne en penseront demeure, à cette heure, une question sans réponse.

4 août 15895 min