Qui était Jacques Clément, l'homme qui a frappé le roi ?
Le religieux abattu ce matin même au camp de Saint-Cloud reste, pour l'heure, un nom presque inconnu hors de son couvent. Ce que l'on sait de lui, avant que tout interrogatoire soit devenu impossible.
Le roi frappé ce matin dans sa chambre de Saint-Cloud, c'est un moine de vingt-deux ans qui a porté le coup. Jacques Clément, du couvent des Jacobins de Paris, gisait encore au pied de la fenêtre par où les gardes l'ont jeté, transpercé de leurs épées, quand la nouvelle a commencé à courir dans le camp puis vers Paris.
De cet homme, jusqu'à hier un religieux de rang modeste et sans nom connu à la cour, on ne savait rien avant ce matin. Voici ce que ses frères et ceux qui l'ont vu approcher le roi peuvent, dès aujourd'hui, en rapporter.
D'où vient l'homme
Jacques Clément est né à Serbonnes, près de Sens, dans une famille de laboureurs. Rien, dans cette origine paysanne, ne le destinait à approcher un roi. Il aurait environ vingt-deux ans, selon ceux qui l'ont connu au couvent.
C'est à Paris qu'il vivait depuis un temps, au couvent des Jacobins, après avoir pris l'habit de l'ordre de Saint-Dominique en son pays, du côté de Sens. La ville, tenue par la Ligue et que les armées du roi et du roi de Navarre resserrent depuis peu, est le dernier lieu où on l'a vu avant qu'il n'en sorte, hier, pour gagner le camp royal.
Le jacobin et son couvent, l'exaltation contre l'hérésie
Au couvent, ses frères le connaissaient pour un religieux d'un zèle peu commun. On rapporte qu'ils le surnommaient entre eux le « capitaine Clément », tant il parlait de la cause catholique en termes de combat plutôt que de prière. Paris ligueuse, depuis le meurtre des princes de Guise à Blois l'hiver dernier et les sermons qui s'ensuivirent contre un roi jugé complice de l'hérésie, vit dans une exaltation que le jeune moine partageait, disent ceux qui l'ont fréquenté, avec une ferveur particulière.
C'est dans ce climat, où la chaire et la rue tiennent volontiers le roi pour un ennemi de la religion, qu'un simple frère jacobin a pu concevoir de gagner seul le camp de Saint-Cloud. Comment il est passé, en une nuit, de cette exaltation de couvent à un poignard caché sous l'habit, nul témoin ne peut aujourd'hui le dire avec certitude.
L'homme qu'on ne pourra interroger — la question ouverte des commanditaires
Le moine s'est présenté hier au camp muni d'une lettre censée venir du président de Harlay, premier président du Parlement, retenu prisonnier par les ligueurs à Paris. C'est le procureur général de La Guesle qui l'a fait admettre, croyant porter au roi des nouvelles de la ville assiégée. Le religieux a insisté pour parler seul au souverain ; c'est ainsi qu'il s'en est approché.
Les gardes du roi, accourus au bruit, l'ont tué sur-le-champ. Aucun interrogatoire n'aura donc lieu, et c'est là toute la difficulté de ce récit : on ignore si Jacques Clément a agi seul, porté par sa seule ferveur, ou s'il a été armé et poussé par d'autres mains. Des noms circulent déjà dans le camp et dans Paris, avancés sans la moindre preuve ; la prudence commande, pour l'heure, de les tenir pour des rumeurs et rien de plus.
Ce que l'on peut affirmer, ce sont les faits eux-mêmes : un jeune religieux venu de Paris, une lettre au nom d'un magistrat prisonnier, une audience obtenue par ruse, un coup porté, une mort immédiate. Le reste — le mobile intime de l'homme, l'existence ou non d'un commanditaire — reste, ce soir, entièrement dans l'ombre.