« J’étais à deux pas quand le moine a frappé » — un garde des Quarante-Cinq raconte
Au soir du 1er août, l’un des gentilshommes de la garde ordinaire du roi, présent dans la chambre quand le jacobin a porté son coup, revient sur ce qu’il a vu et sur la mort qu’ils ont donnée à l’assassin. Il parle la colère au ventre, et prie pour que le roi se relève.
Nous l’avons trouvé au camp de Saint-Cloud, à la nuit tombée, encore dans le pourpoint qu’il portait le matin. C’est un gentilhomme de Gascogne, de ceux que l’on nomme les Quarante-Cinq, la garde rapprochée que le roi a levée des siens et qui ne le quitte guère de la chambre. Il n’a pas dormi, il n’a rien mangé ; il attend, comme tout le camp, des nouvelles de la blessure.
Il a d’abord peu voulu parler, disant que ce n’était pas à un soldat de tenir des discours. Puis les mots sont venus, coupés, revenant sur eux-mêmes. Voici son récit, tel qu’il l’a fait, de l’entrée du moine jusqu’à la mort qu’ils lui ont donnée sur l’heure.
Un gentilhomme de la garde du roi, l’un des Quarante-Cinq (nom tu)
Portrait composite reconstitué à partir de sources concordantes du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée.
Où étiez-vous ce matin ?
Dans la chambre du roi, où est notre place. Nous sommes plusieurs à nous tenir près de sa personne du lever au coucher ; c’est pour cela que le roi nous a pris à son service, gens de son pays à qui il se fie. Le matin, on introduisait des affaires, des dépêches, des gens qui demandaient audience. Rien qui ne fût ordinaire. Le roi n’était pas même habillé pour le jour, il donnait ses ordres comme il fait chaque matin. Nous étions là, autour, comme toujours.
Pourquoi ce moine a-t-il été reçu ?
Parce qu’il venait de Paris, et qu’on le disait porteur de nouvelles de là-dedans. La ville est fermée, on l’assiège ; tout ce qui en sort est bon à entendre. Il se présentait avec le procureur général, monsieur de La Guesle, qui répondait de lui et l’avait mené jusque-là. Un religieux, accompagné d’un si grand officier, disant apporter des lettres de gens de bien retenus dans Paris… On ne se défie pas d’un tel homme. Il portait l’habit de saint Dominique. Qui aurait cru qu’un froc cachait un couteau ?
Quelles lettres apportait-il ?
On a parlé de lettres de monsieur le premier président, de Harlay, que les ligueurs tiennent prisonnier dans Paris. Le moine disait avoir aussi des choses à dire au roi seul, en secret, qu’il ne pouvait confier qu’à son oreille. C’est cela qui a tout fait. Le roi, qui espérait des intelligences dans la ville, a voulu l’entendre de près. Il l’a fait approcher. On s’est un peu écartés, par respect de ce secret. Je me suis reproché cent fois ce pas de côté depuis ce matin.
Comment a-t-il franchi votre garde ?
Il ne l’a pas forcée : on la lui a ouverte. Voilà ce qui me ronge. Un homme d’armes, on le fouille, on le tient à distance. Un moine désarmé, mené par le procureur général, qui s’incline et tend un papier, on le laisse s’avancer. Il avait le maintien humble, les yeux baissés, la parole douce. Il a fait la révérence, présenté sa lettre. Le roi lisait, ou commençait de lire. Le moine s’est penché comme pour dire son mot à l’oreille. Nous n’avons rien vu qu’un religieux qui parle bas à son roi.
Racontez le coup.
Cela n’a pas duré le temps d’un Ave. Il s’est penché, et de dessous son habit il a tiré un couteau, et il a frappé le roi au bas du ventre, d’un seul coup, par en dessous. J’ai entendu le roi crier « Ah, mon Dieu ! » et je l’ai vu porter la main à son côté. Sur le moment, on ne comprend pas ; l’œil voit avant que la tête ne saisisse. Puis on a vu le sang, et le fer resté dans la plaie, et on a compris que ce chien avait poignardé le roi devant nous.
Qu’a fait le roi ?
Il n’a pas défailli. Il a arraché lui-même le couteau de sa blessure — de sa propre main, il s’est ôté le fer du corps — et il en a frappé le moine au visage, en le repoussant. Un roi, blessé au ventre, qui riposte à son assassin avant qu’aucun de nous ait bougé : voilà ce que j’ai vu. On eût voulu, à ce qu’on dit, l’épargner pour l’interroger ; mais la colère avait déjà tiré nos épées, et nul parmi nous ne s’est arrêté à cette pensée.
Et vous, qu’avez-vous fait ?
Ce que fait un homme quand on frappe son roi sous ses yeux. Nous nous sommes jetés sur lui tous ensemble. Je ne saurais dire lequel de nous a porté le premier coup ; nous étions plusieurs, nos lames sont entrées dans lui de tous côtés. Nous l’avons percé là où il se tenait. Il n’a pas crié, ou je ne l’ai pas entendu par-dessus le nôtre. Puis on l’a pris et jeté par la fenêtre, dans la cour, comme une charogne. Je n’ai ni honte ni remords de cela. Il avait frappé le roi.
A-t-il dit quelque chose avant de mourir ?
Rien que j’aie entendu, et je crois qu’il n’en a guère eu le loisir. Certains disent qu’il avait le visage calme, comme un homme qui a fait ce pour quoi il était venu et qui s’y attendait. D’autres jurent l’avoir vu remuer les lèvres. Moi, je n’ai vu qu’un homme que nous tuions et qui ne se défendait pas. On aurait voulu, à présent, qu’il vécût une heure de plus, pour lui tirer des dents qui l’avait envoyé. Mais dans l’instant, on ne pense pas ; on frappe.
Comment est le roi ce soir ?
Blessé, mais vivant, Dieu soit loué, et il parle, et il donne des ordres. Les chirurgiens ont sondé la plaie et l’ont pansée. On les entend dire que le coup, tout vilain qu’il est, n’a peut-être pas porté au pire, et qu’avec du repos et les soins il en pourrait relever. Le roi lui-même se montre ferme ; il a voulu qu’on écrivît, qu’on rassurât. Nous nous accrochons à cela. Un homme qui a eu la force de s’ôter le fer du ventre et d’en frapper son assassin, cet homme-là n’est pas près de céder.
Que craignez-vous ?
Ce que craint tout homme qui a vu une blessure de couteau au ventre : qu’elle s’envenime. On sait ce qu’il en est de ces plaies-là, comment elles peuvent tourner et s’enflammer par le dedans, quand on croyait le pire passé. Les chirurgiens veillent, on prie dans toutes les tentes. Je ne suis pas médecin, je suis soldat, et j’ai vu des hommes se relever de pis et d’autres partir de moins. Je ne veux penser qu’au bon côté. Mais je mentirais si je disais que le camp dort tranquille.
Que dit-on au camp de celui qui l’a armé ?
On ne parle que de cela, autour des feux, et chacun tient son idée pour certaine. Beaucoup jurent que ce moine ne s’est pas décidé tout seul, qu’on l’a envoyé de Paris, chauffé et béni pour ce coup, par ceux de la Ligue qui prêchent chaque jour qu’il est saint de tuer le roi. On prononce des noms. On dit tout haut celui de la duchesse de Montpensier, la sœur des Guise tués à Blois, qui aurait juré de venger ses frères. Je vous rapporte ce qui se dit, non ce que je sais. Je n’ai pas ouvert le ventre de ce moine pour y lire qui l’envoyait.
Vous y croyez, vous, à ces commanditaires ?
Je crois ce que j’ai vu de mes yeux, et je n’ai vu qu’un homme et un couteau. Le reste, ce sont des propos de camp, et les propos de camp vont vite et loin. Il est vrai que dans Paris on prêche la mort du roi depuis que la Sorbonne a délié les sujets de leur serment ; il est vrai qu’un moine seul ne s’avise pas de cela sans qu’on lui ait mis la chose en tête. Mais de là à nommer celui-ci ou celle-là pour sûr, non. Qu’on cherche, qu’on interroge ceux qui l’ont vu à Paris. La vérité de cela n’est pas dans ma bouche de soldat.
Que ferez-vous à présent ?
Mon métier : me tenir à la porte du roi et n’en plus laisser approcher personne que fouillé et connu. Ce matin nous a appris à quel prix se paie un pas de côté. Tant qu’il vivra, nous serons là, et mieux qu’avant. Je ne pense pas plus loin. On me demande la suite du royaume, ce qu’il adviendra ; je n’en sais rien et ce n’est pas à moi d’y songer. Il y a un roi blessé dans cette chambre, et il respire. C’est de lui que je réponds, et de rien d’autre ce soir.