« La plaie semblait vouloir guérir » — un chirurgien du camp veille le roi jusqu’au bout
Au matin du 2 août, un homme de l’art qui a pansé puis veillé le roi blessé raconte la plaie du bas-ventre d’abord jugée légère, l’espoir d’une guérison, puis les douleurs, la fièvre et la corruption des entrailles qui, dans la nuit, ont emporté le malade. Il parle en praticien, et confesse l’impuissance de son art.
Nous l’avons trouvé au petit jour, sous la tente des chirurgiens du camp de Saint-Cloud, les mains encore lavées de frais, la voix basse d’un homme qui n’a pas dormi. Il a servi près du roi depuis le coup reçu la veille au matin ; il l’a pansé, l’a veillé, et l’a vu s’éteindre quelques heures avant que nous parlions. Il a demandé qu’on ne mît pas son nom, par respect pour la maison du roi et pour les autres médecins qui ont donné leurs soins.
Il parle en homme de l’art, des choses du corps et non de celles de l’État. Ce qui suit est son récit, dit lentement, entrecoupé de silences que nous n’avons pas voulu combler. Nous le rapportons tel qu’il l’a fait, dans les termes de sa profession.
Un chirurgien du camp royal de Saint-Cloud ayant soigné puis veillé le roi (nom tu à sa demande)
Personnage composite reconstitué à partir de récits concordants du temps ; les propos ne sont pas ceux d’une personne unique et identifiée, mais restituent ce qu’un homme de l’art pouvait dire et tenter au chevet du roi.
Dans quel état vous a-t-on porté le roi ?
On m’a appelé peu après le coup, quand on l’eut ramené dans sa chambre. Il était debout encore, ou peu s’en faut, et fort en colère plus qu’abattu. Il avait lui-même arraché le couteau de la plaie et en avait frappé le moine. La blessure était au bas-ventre, sous le nombril, du côté, une entaille point large mais profonde, d’où le sang venait sans jaillir. Il se plaignait peu. Un homme qui parle, qui donne des ordres, qui demande qu’on châtie celui qui l’a frappé, ce n’est pas un homme qu’on croit près de mourir. Nous l’avons couché pour le visiter à loisir.
Pourquoi avez-vous d’abord cru la blessure légère ?
Parce qu’elle en avait tous les dehors. Le sang coulait mesuré, le pouls était bon, le visage gardait ses couleurs. La plaie n’était pas de celles qui tuent sur l’heure : nulle grande veine tranchée, nul flot qu’on ne peut arrêter. Le roi se sentait allègre, il disait qu’il avait été plus mal en d’autres rencontres. Nous avons sondé la plaie avec douceur ; le fer entrait, mais nous espérions que les parties nobles du dedans avaient été épargnées, que le couteau n’avait offensé que les chairs et les boyaux sans les percer tout à fait. Sur un tel jugement, on espère la guérison. J’ai vu des hommes se relever de coups qui paraissaient pires.
Qu’avez-vous fait de la plaie même ?
Ce que l’art commande. Nous avons nettoyé la blessure du sang caillé, remis en leur place ce qui du dedans faisait mine de sortir, car en telle plaie du ventre les entrailles se présentent parfois à l’ouverture. Puis nous avons rapproché les lèvres de la plaie et posé le pansement, avec les onguents et la charpie, un bandage ferme par-dessus pour tenir le tout et soutenir le ventre. Nous avons recommandé le repos, défendu qu’il se remuât, ordonné qu’il fût tenu au chaud et en silence. Un ventre blessé demande qu’on ne le tourmente point.
Qu’avez-vous donné à boire ou à prendre au malade ?
Des breuvages doux pour rafraîchir le sang et tempérer l’ardeur du dedans, des bouillons légers, de l’eau où l’on avait fait bouillir des herbes rafraîchissantes. On lui a donné des cordiaux pour soutenir les esprits et le cœur, un peu de thériaque contre la corruption qu’on redoutait toujours en telle plaie. On a parlé de le saigner, selon l’usage, pour détourner l’humeur et décharger les parties offensées ; on saigne pour prévenir l’afflux du sang et de la fièvre vers la blessure. Nous avons agi avec mesure, car un corps déjà entamé se saigne avec prudence.
Le roi croyait-il guérir ?
Il le croyait, et nous le laissions croire, car nous le croyions aussi pour une part. Il a dicté des lettres, il a reçu des gens, il disait qu’avant peu de jours il monterait de nouveau à cheval. Un homme qui fait des projets, c’est un baume pour ceux qui le soignent : on se prend à espérer avec lui. Il s’est même un peu levé, il a voulu montrer qu’il tenait debout. C’est là, je le pense à présent, qu’il s’est fait tort, car un ventre blessé qu’on remue s’envenime. Mais qui aurait osé retenir le roi quand il se disait mieux ?
Quand avez-vous vu que le mal tournait mal ?
Dans le cours de la journée, comme le jour baissait. Les douleurs, qui étaient tolérables, sont devenues vives et se sont répandues par tout le ventre. Le malade n’avait plus de repos, il se plaignait d’une chaleur au-dedans, d’un poids, d’une tension. Le ventre se tendait sous la main et devenait douloureux au moindre toucher. Puis la fièvre est montée, une fièvre qui ne quittait plus, avec la soif et l’agitation. Quand la douleur passe des chairs de la plaie à tout le dedans du ventre, l’homme de l’art sait que ce n’est plus la blessure seule qu’il soigne, mais quelque chose qui gagne.
Qu’est-ce, selon votre art, qui « gagnait » ainsi ?
Une corruption des parties du dedans, ce que nous nommons l’infection des entrailles. Quand le couteau a offensé les boyaux, il en sort au-dedans une matière qui ne devrait pas s’y répandre ; elle échauffe, elle putréfie, elle corrompt de proche en proche les parties voisines. C’est de là que naissent la fièvre continue et ces douleurs qui ne tiennent plus à un endroit. Et lorsque cette corruption prend le dessus, les chairs se mortifient : c’est la gangrène qui s’établit au-dedans, là où ni la main ni le fer du chirurgien ne peuvent aller la chercher. Une plaie que je vois, je la traite ; un mal qui est enfermé dans le ventre, je ne l’atteins pas.
Avez-vous rien tenté contre cela ?
Tout ce qui était de l’art. Nous avons renouvelé le pansement, appliqué sur le ventre des remèdes chauds pour résoudre et amollir, des fomentations, des emplâtres pour tâcher de tirer au-dehors la mauvaise matière. Nous avons soutenu le malade de cordiaux, tenté d’apaiser les douleurs, entretenu la chaleur. Mais contre une corruption qui est au-dedans et qui monte, l’onguent posé au-dehors est de faible secours. On combat ce qu’on peut toucher. Le reste, nous l’avons remis à Dieu et à la nature, qui parfois surmonte ce que l’art ne peut, et qui cette fois n’a pas surmonté.
Comment fut la nuit ?
Mauvaise, et j’ai su vers le milieu de la nuit qu’il n’y avait plus d’espérance. La fièvre le brûlait, le ventre était dur et gonflé, les douleurs ne lui laissaient pas de trêve. Puis les forces ont commencé de manquer : le pouls, qui était plein, s’est fait petit et pressé, puis fuyant sous le doigt, comme il arrive quand la vie se retire. Les extrémités se refroidissaient tandis que le dedans brûlait encore. Le visage se creusait, le regard s’éteignait. Ce sont là les signes que nous connaissons, et qu’on voudrait ne pas connaître au chevet d’un tel malade. On ne panse plus, on veille.
Étiez-vous près de lui à la fin ?
J’y étais, avec les médecins et ceux de sa maison. Sur la fin, il ne parlait plus guère ; les gens d’Église étaient à leur office et moi au mien, qui n’était plus que de tenir et d’adoucir. Je ne rapporterai pas ce qu’il a pu dire, car ce n’est pas ma charge et je ne veux pas mettre dans sa bouche des mots que d’autres redisent chacun à sa façon. Je m’en tiens au corps, que je connais. Le corps a lâché vers le petit matin, doucement à la fin, la respiration se faisant plus rare, puis cessant. C’était quelques heures avant le jour.
Un homme de votre art pouvait-il le sauver ?
Je me suis posé la question toute la nuit et je me la poserai encore. Je ne le crois pas, mais je n’en jurerais pas. Une plaie du bas-ventre qui perce les entrailles est de celles que nous redoutons le plus, car ce que le fer y a fait, nous ne le voyons ni ne le refermons : le mal travaille caché. J’ai vu des blessés du ventre en réchapper quand le boyau n’était qu’effleuré ; j’en ai vu bien davantage mourir de la corruption quand il était percé. Nous avons fait selon les règles. Peut-être avons-nous eu tort d’espérer si tôt, et de le laisser se lever. Mais je ne connais pas le remède qui aurait arrêté ce qui, au-dedans, avait déjà pris.
Que retenez-vous de cette blessure, comme homme de l’art ?
Qu’une petite plaie peut tuer plus sûrement qu’une grande, et que c’est le lieu qui fait le péril, non la largeur du fer. Un coup au bras, on le voit, on le lie, on en juge. Un coup au ventre, on ne sait jamais ce qu’il a rompu là-dessous, et l’on est réduit à espérer et à guetter les signes. J’ai appris cette nuit, une fois de plus, ce que mon métier a de bornes : nous savons panser la chair, arrêter le sang, remettre un membre ; nous ne savons pas guérir ce qui se corrompt au fond d’un ventre. J’ai fait ce que je devais, et cela n’a pas suffi. Voilà ce que j’en dis.