« Dieu nous a délivrés » — un bourgeois de Paris dit la joie de sa ville
Dans Paris que la Ligue tient et que les armées du roi assiégeaient encore il y a trois jours, la mort d'Henri III a été reçue comme une délivrance. Un habitant, proche de l'esprit des Seize, dit cette liesse et rapporte les bruits qui courent sur ceux qui auraient armé le moine. Aujourd'hier l'écoute sans épouser ses propos.
Nous l'avons rencontré dans l'arrière-salle d'une maison du quartier des Halles, où il tient commerce et prend part, à ce qu'il en dit, aux assemblées de quartier qui font aujourd'hui la loi dans Paris. C'est un bourgeois d'âge mûr, de ceux que la Ligue appelle les bons catholiques, et qui parlent de la ville tenue par les Seize comme d'une place sauvée. Il n'a pas caché son nom par crainte, mais nous l'avons tu, comme il est notre usage pour les témoins de cette crise, dans un camp comme dans l'autre.
Ce qui suit est la voix d'un camp, et d'un seul. Cet homme parle du côté de Paris ligueuse, pour qui la mort du roi est un bienfait du Ciel ; il colporte aussi les bruits qui courent dans les rues sur ceux qui auraient inspiré ou béni le geste du moine. Nous rapportons ces propos parce qu'ils font entendre ce que pense et espère aujourd'hui une part de la ville ; nous ne les faisons pas nôtres, et nous redisons que rien, à cette heure, n'établit qui a armé Jacques Clément.
Un bourgeois de Paris, proche des Seize (nom tu à sa demande)
Personnage composite reconstitué à partir de récits concordants du temps sur l'accueil fait à la nouvelle dans Paris ligueuse ; les propos ne sont pas ceux d'une personne unique et identifiée. Ils donnent à entendre la voix d'un camp — celui de la Ligue —, qu'Aujourd'hier rapporte sans l'épouser et sans en valider les accusations.
Comment Paris a-t-elle appris la nouvelle ?
Elle est entrée dans la ville avant-hier au matin, le lendemain du coup, portée d'abord tout bas, puis de bouche en bouche à mesure que le jour montait. On disait que le tyran avait été frappé à Saint-Cloud par un religieux de nos couvents, qu'il était au plus mal, puis qu'il avait passé dans la nuit. On n'osait d'abord y croire, tant nous l'avions attendue, cette délivrance. Et puis les cloches ont commencé de sonner d'une paroisse à l'autre, non pour le glas, croyez-le bien, mais pour la joie, et alors nous avons su que c'était vrai.
Décrivez-nous ce qu'a été cette journée dans les rues.
Je n'ai rien vu de pareil de ma vie. On s'embrassait dans les rues comme au jour de Pâques. Le soir, on a allumé des feux de joie aux carrefours, on a mis des flambeaux aux fenêtres, et il paraît qu'on a distribué des écharpes vertes à ceux qui menaient la ville, pour marque d'allégresse. On chantait, on rendait grâces à Dieu. Des prêtres montaient sur les bornes pour dire que le bras du Seigneur avait enfin abattu l'ennemi de son Église. Une ville qui, depuis des semaines, comptait ses vivres en tremblant devant les canons du roi, cette ville-là dansait.
Vous appelez le roi défunt « le tyran ». Pourquoi ?
Parce qu'il l'était devenu à nos yeux, et je pèse mes mots. Cet homme avait fait égorger dans son château de Blois les princes de Guise, le duc et le cardinal, qui étaient l'épée et l'espérance de la foi catholique en ce royaume. Un roi qui fait assassiner un prince de l'Église, qui s'allie ensuite au chef des hérétiques et vient assiéger sa bonne ville de Paris pour l'affamer, cet homme-là avait rompu lui-même le lien qui l'attachait à ses sujets. La Sorbonne l'avait dit, la chaire le répétait : nous n'étions plus tenus de lui obéir. Je ne pleure pas un roi ; je vois tomber un persécuteur.
Que dit-on, dans Paris, de ce Jacques Clément ?
On en parle comme d'un envoyé du Ciel. Un pauvre jacobin de vingt-deux ans, sans naissance ni appuis, qui s'en va seul au camp ennemi et abat le persécuteur au milieu de ses gardes en sachant qu'il y laissera la vie : comment voulez-vous qu'on ne voie pas là un martyr ? On dit que sa mère est bénie entre les femmes, qu'on la salue comme la mère de Dieu elle-même. Les prédicateurs le nomment le bienheureux frère Clément et jurent que son âme est déjà au ciel avec les saints. Dans les couvents où il avait vécu, on parle de faire dire des messes pour l'honorer, non pour le racheter.
Vous parlez de martyr. Le meurtre d'un roi ne vous fait-il pas horreur ?
Vous raisonnez comme si c'était un roi, et un roi comme les autres. Pour nous, ce n'en était plus un : un prince qui trahit la foi et fait tuer les défenseurs de l'Église se dépouille lui-même de sa couronne devant Dieu. Frapper un tyran, les docteurs eux-mêmes ont écrit que ce n'est pas un crime. Je ne dis pas que le sang ne fait pas frémir ; je dis que ce jeune homme a fait ce qu'aucun de nos capitaines n'avait su faire, et qu'il l'a payé de sa vie sur-le-champ. Appelez cela comme vous voudrez ; ici, on l'appelle un héros et un saint.
Le geste de ce moine a-t-il été le sien seul, croyez-vous ?
Voilà où je dois vous parler franc et vous dire ce que je sais et ce que je ne sais pas. Ce que je sais, c'est qu'un jacobin est sorti de Paris et a frappé le roi. Le reste, ce sont des bruits qui courent la ville, et je vous les donne pour tels. On dit bien des choses aux Halles et sur les parvis. On dit que le jeune frère n'a pas conçu seul un si grand dessein, qu'on l'a encouragé, béni peut-être, préparé au sacrifice dans les couvents et les chaires. Mais je n'ai vu, moi, aucun ordre, aucune main. Je vous rapporte la rumeur, non une preuve.
Quels noms cette rumeur avance-t-elle ?
Ceux que vous imaginez, et que je nomme avec toute la réserve d'un homme qui répète ce qu'il entend. On parle de la Ligue, on parle des Seize qui tiennent la ville, on parle de l'entourage des princes lorrains, à qui la mort des Guise à Blois criait vengeance. Et l'on nomme surtout, à voix haute par les rues, madame la duchesse de Montpensier, la sœur des princes tués, dont on dit qu'elle se serait vantée d'avoir eu part à la chose, ou du moins qu'elle mène la joie de la ville plus fort que personne. Encore un coup : c'est ce qui se dit. Vantardise, ferveur, ou vérité, je n'en sais rien, et qui vous jurerait le contraire mentirait autant que celui qui vous le jure.
Vous-même, y croyez-vous ?
Je crois surtout que Dieu s'est servi de ce bras, et pour le reste je me défie de trop de certitude. Il est vrai que beaucoup, ici, veulent y voir la main de la cause : cela flatte la ville de penser qu'elle a frappé, non pas seulement subi. Mais je vois aussi qu'on prête volontiers aux grands ce qu'un seul homme a peut-être fait dans le secret de sa conscience. Je me garde de trancher. Ce que je sais de sûr, c'est la joie de mon peuple ; l'origine du coup, elle, reste dans l'ombre, et j'aimerais mieux qu'on ne la remplît pas de noms lancés au hasard.
Le siège vous pesait-il à ce point ?
Vous n'imaginez pas ce que sont des semaines de siège. Les vivres qui manquent, le pain qui renchérit chaque jour, les faubourgs pris l'un après l'autre, Étampes, Pontoise, et l'ennemi qui resserre son étreinte. On se couchait en se demandant si l'assaut viendrait dans la nuit. Voilà que l'armée qui nous étouffait a perdu sa tête d'un seul coup. Comment ne pas y voir la réponse du Ciel à nos prières ? Nous demandions d'être sauvés du roi qui nous affamait ; nous voici, croyons-nous, délivrés de lui. C'est cela aussi, la joie que vous avez vue : le soulagement d'un homme qui a cru mourir et qui respire.
Croyez-vous le péril passé pour autant ?
Je ne suis pas assez sot pour le dire. L'armée est toujours là, devant nos murs, et un camp ne se défait pas parce qu'un homme meurt. On nous dit que les seigneurs autour du corps du roi ne se sont pas dispersés, qu'ils tiennent encore leurs troupes en main. Le danger n'est pas levé, il a changé de figure. Mais une armée sans son roi n'est plus tout à fait la même chose, et bien des catholiques qui servaient dans ce camp par devoir envers leur souverain n'ont plus, aujourd'hui, la même raison d'y rester. Nous verrons. La ville respire ; elle ne dort pas encore tranquille.
Et ce roi de Navarre que le camp donne pour héritier ?
Là, vous touchez ce qui nous soulève le cœur. Qu'on ose seulement prononcer qu'un hérétique relaps, excommunié par le Saint-Père, pourrait s'asseoir sur le trône du royaume très chrétien ! Cela, Paris ne le souffrira jamais, dussions-nous tous périr sur nos remparts. Un roi de France est le fils aîné de l'Église ou il n'est rien. Je ne sais ce que feront les grands, ni comment tout cela finira, je ne suis qu'un bourgeois et l'avenir n'est pas dans mes mains. Mais je sais ce que ma ville ne veut pas, et elle ne veut pas de lui. On ne s'est pas défait d'un persécuteur pour se donner à un huguenot.
Qu'attendez-vous, maintenant, pour Paris ?
Que l'étau se desserre, d'abord, que les convois de blé puissent revenir, qu'on cesse d'enterrer des gens morts de faim et de fièvre. Ensuite, qu'on nous donne un prince catholique qu'on puisse honorer sans trahir sa foi ; les Seize et les grands de la Ligue y pourvoiront, c'est leur affaire, et j'ai confiance qu'ils y pourvoiront. Je n'en sais pas davantage, et je me défie de ceux qui prétendent lire la suite. Pour aujourd'hui, il me suffit d'avoir vu ma ville rendre grâces au lieu de trembler. Le reste est entre les mains de Dieu, qui vient, nous le croyons, de montrer de quel côté il se tient.