Vingt-sept ans de guerres : il est temps que cela cesse
Le roi a été frappé ce matin en son logis de Saint-Cloud ; on le dit hors de danger, et je prie Dieu qu'il en soit ainsi. Mais ce couteau n'est qu'un signe de plus d'un mal qui ronge le royaume depuis une génération. Ce que je veux dire ici n'est pas de l'attentat : c'est de la ruine où vingt-sept ans de guerres civiles ont jeté la France, et de la paix qu'il faut enfin oser vouloir.
On a frappé le roi ce matin, dans son camp de Saint-Cloud, d'un couteau de moine. À l'heure où j'écris, les chirurgiens rassurent et l'on espère au camp que Sa Majesté se relèvera ; je le souhaite de toute mon âme. Mais qu'on me permette, à moi qui ai vieilli sur les bancs du Palais et vu passer sept paix et huit guerres, de dire que ce coup ne m'étonne pas, et que le mal est plus vieux et plus large que la blessure d'un homme.
Voici vingt-sept ans, depuis le sang répandu à Wassy au mois de mars 1562, que ce royaume se déchire au nom de la religion. Une génération entière est née dans la guerre et n'a rien connu d'autre. Ceux de mon âge se souviennent d'un pays en paix ; les jeunes gens, non. Ils tiennent pour l'état ordinaire du monde les villes prises et reprises, les moissons brûlées, les chemins qu'on ne peut suivre sans escorte, les soldats étrangers logés de force chez l'habitant.
Et pour quoi ? Voilà la question que je pose, et que beaucoup posent tout bas. On nous dit qu'on se bat pour Dieu et pour la foi. Je veux bien le croire des simples gens qui meurent. Mais de ceux qui les mènent, je n'en crois plus rien. Sous le nom de la religion, ce sont des ambitions de maisons et des vengeances de familles qui se disputent le royaume, et se le disputeront tant qu'on leur laissera la religion pour prétexte et le peuple pour armée.
Ce que la guerre a fait du royaume
Qu'on aille voir les campagnes. Des villages entiers sont désertés, les laboureurs enfuis aux bois ou aux villes, les terres retournées en friche parce qu'il n'est plus sûr d'y mener la charrue. Là où passent les gens de guerre — les nôtres autant que ceux d'en face, car le soldat qui vit sur le pays ne demande pas la religion de la poule qu'il prend —, il ne reste que grange vide et bétail égorgé. Après les armées viennent la disette et la peste, qui achèvent ce que le fer a commencé.
Les chemins ne sont plus au roi ni au voyageur : ils sont au brigand. Le marchand n'ose plus porter sa denrée d'une ville à l'autre, le courrier se perd, le blé pourrit d'un côté quand on meurt de faim de l'autre, faute de pouvoir le mener. J'ai vu, moi, des gens de bien réduits à mendier sur les routes où ils tenaient naguère bon rang.
Et sur ce peuple épuisé, on lève taille sur taille, emprunts forcés, décimes et subsides, pour solder des Suisses, des lansquenets et des reîtres qu'on fait venir d'Allemagne à prix d'or. On presse celui qui n'a plus rien afin de payer l'étranger qui le pille. La justice même languit : les sièges désertés, les procès suspendus, l'obéissance rompue jusque dans les provinces qui se donnent à qui les protège. Voilà l'état du royaume. Nul parti ne peut s'en dire innocent.
Sept fois la paix jurée, sept fois rompue
On me dira que la paix, on l'a faite, et qu'elle n'a rien valu. C'est vrai, et c'est là ma douleur. Sept fois depuis 1562 on a signé et juré la paix : à Amboise, à Longjumeau, à Saint-Germain, à La Rochelle, puis cette paix qu'on nomma de Monsieur, puis à Bergerac, puis au Fleix. Sept édits, sept serments solennels sur l'Évangile. Et sept fois on a repris les armes avant que l'encre en fût sèche.
Ce ne sont pourtant pas les édits qui ont menti : ce sont les hommes. Chaque paix a montré que la concorde était possible, que catholiques et réformés pouvaient vivre sous un même roi et sous une même loi. Chaque reprise a montré qu'il se trouvait toujours des ambitieux pour la rompre, et des prêcheurs pour bénir la rupture. On n'a jamais laissé à aucune de ces paix le temps de faire ses fruits.
Et l'on est allé de crime en crime. La Saint-Barthélemy, il y a dix-sept ans, où l'on égorgea dans Paris, en une nuit, tant de gens désarmés. L'édit de Nemours, qui reprit d'un trait ce que tant d'édits avaient accordé. Les barricades de l'an dernier, au mois de mai, qui ont chassé le roi de sa propre capitale. Blois, l'hiver dernier, où le meurtre a répondu au meurtre. On a fait de l'assassinat une manière de gouverner, et l'on s'étonne aujourd'hui qu'un moine ait pris le couteau.
Ce qu’on nomme, par mépris, les « Politiques »
On nous appelle, ceux qui pensent comme moi, les « Politiques », et l'on met dans ce mot une injure, comme si nous étions des tièdes, des indifférents, des gens sans Dieu qui préfèrent leur repos au salut. C'est faux, et je le repousse. Je suis catholique, né et nourri dans l'Église, et j'y veux mourir. Mais je tiens qu'on ne rétablit pas la foi par le fer, et que trente ans de guerre l'ont assez prouvé : jamais l'épée n'a converti une âme, elle n'a fait que des morts et des rancunes.
Ce que nous voulons n'est pas qu'on abolisse la vraie religion, ni qu'on donne à chacun licence de croire ce qu'il lui plaît. Nous voulons qu'on souffre, par nécessité et pour un temps, ce qu'on ne peut arracher sans ruiner le tout ; qu'on préfère la paix du royaume — la chose publique, comme disent les doctes — aux triomphes d'un parti ; et qu'on rende au roi légitime l'obéissance que lui doivent ses sujets, contre l'anarchie des ligues et des chaires qui délient les hommes de leur serment.
Ce n'est pas une nouveauté. Feu monsieur le chancelier de L'Hospital le disait déjà aux états d'Orléans, voici bientôt trente ans : « Ôtons ces mots diaboliques, noms de partis, factions et séditions, luthériens, huguenots, papistes ; ne changeons pas le nom de chrétiens. » On ne l'a pas écouté, et voyez où nous en sommes. D'autres après lui, comme monsieur Bodin en sa République, ont enseigné que la fin de tout État est la paix et l'ordre, et que sans eux il n'est ni foi ni loi qui tienne. Je ne fais que redire, après ces maîtres, une sagesse que le sang a couverte.
Alors je le dis tout net, pendant que le roi vit et qu'on l'espère guéri : qu'on cesse cette guerre. Non parce que la religion ne serait rien — elle est tout —, mais parce que ce qui se dispute sous son nom n'est plus elle depuis longtemps. Rendons à ce pays le repos, les moissons, les chemins libres et les tribunaux ouverts ; et laissons à Dieu, qui seul lit dans les consciences, le soin de ramener les égarés. Voilà mon avis. Je le signe, et je réponds de l'avoir donné en fidèle sujet du roi.