Le roi d’Angleterre entre dans Paris aux côtés du roi notre sire
Hier, premier jour de décembre, le roi Henri d’Angleterre, reçu régent et héritier du royaume par l’accord de Troyes, a fait son entrée dans la capitale aux côtés du roi Charles, notre sire, et du duc de Bourgogne. Clergé en procession, Te Deum dans les églises, vin coulant aux fontaines : la pompe fut grande. On annonce déjà la tenue des états et l’enregistrement du traité.
On avait, depuis des semaines, ouï dire que le roi d’Angleterre viendrait à Paris ; c’est chose faite. Hier, premier jour de décembre, Henri, roi d’Angleterre et désormais reçu régent et héritier du royaume de France par l’accord conclu à Troyes au mois de mai dernier, a passé les portes de la cité. Il chevauchait, à ce que rapportent ceux qui l’ont vu défiler, aux côtés du roi notre sire, Charles, sixième du nom, et en compagnie du duc de Bourgogne ; on cite aussi, dans sa suite, les ducs ses frères, Clarence et Bedford.
Le cortège, disent les témoins, fut des plus magnifiques : grande chevauchée d’hommes d’armes en riche appareil, bannières déployées, où l’on a remarqué que les gens du duc de Bourgogne portaient le deuil, vêtus de noir. Par les rues, le clergé s’était mis en procession ; on chanta le Te Deum dans les églises, et l’on fit, en plusieurs carrefours, couler le vin aux fontaines pour le menu peuple. La reine Catherine, fille du roi notre sire et désormais reine d’Angleterre, et la reine Isabeau, n’entreraient, nous dit-on, que ce jourd’hui, portées en litière.
Telle fut la face de la journée : celle d’une entrée royale comme la ville en a peu vu, par laquelle l’autorité nouvelle, née de l’accord de Troyes, s’est donnée à voir à la capitale. Nous rapportons ce faste tel qu’il s’est montré, sans en rien retrancher ; mais nous avons aussi prêté l’oreille à ce qui se murmure par-dessous, et qui n’est pas tout d’allégresse.
Le roi d’Angleterre logé au Louvre, le roi notre sire à Saint-Pol
Les deux rois, une fois dans la ville, ne tiennent pas le même logis. Le roi Henri, nous dit-on, s’est installé au Louvre, où il tient son hôtel et sa garde. Le roi notre sire, Charles, demeure pour sa part en son hôtel de Saint-Pol, où il a coutume de se tenir. On veut voir, dans cette double demeure, l’image même de l’accord de Troyes : un seul royaume, mais deux têtes couronnées, le roi de France gardant son nom et son rang, le roi d’Angleterre tenant le gouvernement comme régent.
Ceux qui approchent l’hôtel de Saint-Pol rapportent, et nous le redisons avec la prudence qui sied, que le roi notre sire y serait servi pauvrement et chichement, bien autrement que ne l’est à son Louvre le roi d’Angleterre. Le bruit en court par la ville ; nous ne saurions en faire un fait avéré, l’intérieur des hôtels royaux n’étant pas chose que l’on puisse voir de la rue.
On entend dire aussi que doit se tenir, dans les jours qui viennent, un grand acte de justice où le roi notre sire, assis avec l’héritier de France, ferait prononcer par sa cour de Parlement la condamnation de ceux que l’on tient pour coupables du meurtre du feu duc Jean de Bourgogne, naguère occis au pont de Montereau. Le duc de Bourgogne d’aujourd’hui, fils du défunt, en a, dit-on, grand désir. Nous attendons, pour en mieux parler, que la chose se soit faite.
Les états convoqués et le traité à enregistrer
L’entrée n’est pas, à ce qu’on dit, une simple fête : elle prélude à des actes. On annonce la tenue prochaine des états du royaume — convoqués, nous assure-t-on, pour le sixième jour de ce mois de décembre — afin que l’accord de Troyes y soit ratifié et qu’on y consente les subsides que demandent les gouvernements. C’est, selon la coutume du royaume, par le conseil et le consentement des états qu’un tel traité doit recevoir sa force, puisqu’il touche la couronne et tous ceux qui la tiennent en hommage.
L’université de Paris, à ce que l’on rapporte, a déjà fait connaître son adhésion à l’accord. Et l’on dit que le Parlement enregistrera le traité, comme il fait des grands actes du royaume, afin qu’il ait pleine valeur en justice. De la sorte, l’accord conclu à Troyes au printemps recevrait, dans la capitale même, le sceau des corps qui font autorité.
Rappelons, pour ceux qui l’ignoreraient, ce que porte cet accord. Par lui, le roi notre sire reconnaît le roi Henri d’Angleterre pour son héritier et lui remet la régence du royaume durant sa vie ; le roi Henri a épousé, à Troyes au début de juin, madame Catherine, fille du roi ; et il est dit que le fils de Charles, le dauphin, déchu de tout droit à la couronne pour sa part au meurtre de Montereau, n’y pourra prétendre. C’est cette nouvelle disposition des choses que l’entrée d’hier a donnée à contempler à la ville.
Le peuple entre l’espoir de la paix et la lassitude
Il serait trop simple de dire que Paris tout entier a crié de joie. La ville a fait au cortège l’accueil que l’on doit à ses rois : on a chanté, on a bu le vin des fontaines, on a tendu les rues. Mais sous la liesse commandée, beaucoup, ici, n’oublient pas les années de malheur qu’ils viennent de traverser — les guerres entre les partis, les portes assiégées, la cherté du pain, les morts de la peste et de la faim.
Ce que l’on souhaite par-dessus tout, à entendre les bourgeois et les gens de métier, c’est la paix et la fin des troubles ; et c’est de ce côté que penche l’espérance que l’on met dans l’accord nouveau. Mais on entend aussi murmurer, à voix basse et sans qu’on l’ose dire trop haut tant que la guerre dure, la peine d’une ville qui voit le roi d’Angleterre tenir son gouvernement, et qui connaît, dit-on tout bas, sa misère et sa sujétion.
Nous laissons ces deux voix côte à côte, l’éclat de la pompe et la réserve du peuple, sans prétendre les départager : c’est l’état d’une ville qui, hier, a vu défiler une autorité neuve, et qui attend, pour juger, de voir ce qu’il en adviendra dans les jours et les saisons à venir.