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La Vraie Croix aux mains des Infidèles

Cinq jours après le désastre des Cornes de Hattin, une nouvelle se confirme de bouche en bouche le long de la côte : la relique de la Vraie Croix, portée au combat, a été prise et emmenée vers Damas. Le royaume pleure son plus saint gage.

Frère Anselme d’Acre 9 juillet 1187 5 min de lecture
Enluminure médiévale figurant l’armée franque à la bataille de Hattin, serrée sous ses bannières autour d’un roi couronné et d’un chevalier au surcot blanc frappé des croix d’or de Jérusalem.
La bataille de Hattin (1187), enluminure de l’« Estoire d’Eracles » (traduction française de Guillaume de Tyr), v. 1440-1445, Bibliothèques d’Amiens Métropole, Ms. 483, fol. 202 — domaine public (Wikimedia Commons).

Il aura fallu cinq jours pour que les nouvelles se décantent et que le pire se laisse dire tout haut. Les rescapés qui gagnent Acre, Tyr et les places du littoral rapportent tous la même chose, et les récits venus de l’intérieur ne le démentent pas : la relique de la Vraie Croix, que l’on portait devant l’armée, est tombée aux mains de Saladin. On la dit conduite vers Damas.

Nous écrivons ces lignes la gorge serrée. Ce n’était pas un étendard de plus. C’était le bois même de la Passion, le gage que le royaume portait en avant de ses lignes depuis sa fondation. Le perdre, ici, n’est pas seulement une défaite des armes : c’est, pour beaucoup, une blessure de l’âme dont nul ne mesure encore la profondeur.

Ce que le royaume vient de perdre

On appelle Vraie Croix la relique du bois sur lequel le Sauveur fut crucifié, conservée à Jérusalem et enchâssée d’or. Depuis les premiers temps du royaume, on la tirait de la Ville sainte pour la porter au-devant des armées dans les grandes rencontres. Elle marchait en tête, confiée à un évêque, comme un signe visible que le combat était celui de Dieu.

À Hattin, cette charge revenait à l’évêque d’Acre, tombé lui aussi dans la bataille. La relique se trouvait donc au cœur de la mêlée quand nos lignes furent enfoncées, autour du roi Guy, là où la résistance dura le plus longtemps. C’est là, dit-on, qu’elle fut saisie.

Que l’on comprenne bien ce que ces mots portent. Tant que la Croix demeurait entre nos mains, le royaume se sentait sous une garde qui n’était pas des hommes. Aujourd’hui elle n’y est plus, et chacun, sur cette côte, se demande tout bas ce que cela veut dire.

Une prise confirmée de part et d’autre

La perte de la relique n’est pas une rumeur de plus. Elle est la seule chose, dans ce flot de nouvelles contradictoires, que les récits des nôtres et ceux qui nous parviennent du camp adverse s’accordent à donner pour certaine. Les uns et les autres tiennent la Croix pour prise et emportée du côté de Damas.

On répète que la relique aurait été fixée à l’envers sur une lance et promenée en dérision. L’image court de bouche en bouche ; nous la rapportons pour ce qu’elle est, un récit non vérifié, et non comme un fait établi. Ce qui est sûr, c’est qu’elle nous a été enlevée. Ce qu’il adviendra d’elle, nul ici ne le sait.

Dans le même flot nous parviennent, désormais confirmées, d’autres nouvelles amères. Renaud de Châtillon, seigneur d’Outre-Jourdain, a été exécuté sur l’ordre de Saladin. Les frères du Temple et de l’Hôpital faits prisonniers ont été décapités — de l’ordre de deux cents à deux cent trente, dit-on, sans que le compte exact soit arrêté. Les grands-maîtres, dont Gérard de Ridefort pour le Temple, ont eu la vie sauve. Le roi Guy de Lusignan est retenu captif. Nous consacrons à Renaud, à sa fin et à l’homme qu’il fut, un article séparé.

Le désarroi d’un royaume

Dans les églises d’Acre, on a chanté et l’on a pleuré. Beaucoup, ici, lisent ce coup comme un châtiment : que Dieu ait laissé prendre le bois de sa Croix, disent-ils, c’est que nos péchés ont lassé sa patience. Nous rapportons ce sentiment parce qu’il est celui du plus grand nombre en ces jours ; nous ne l’avançons pas comme la cause de ce qui est arrivé.

Aux portes, on compte les rescapés et l’on guette la poussière des chemins. Les places de la côte se ferment et s’arment. On ne sait pas encore où portera l’ennemi, ni de quel côté il se tournera d’abord. Ce que l’on sait, c’est que le royaume vient de perdre en un jour son armée, son roi et son plus saint gage.

Reste la prière, et l’attente. Les nôtres qui rentrent racontent, se contredisent, se taisent. Nous tiendrons nos lecteurs au fait de ce qui pourra être établi, sans rien avancer que les nouvelles ne confirment.

Le contexte

La relique de la Vraie Croix était tirée de Jérusalem et portée au-devant des armées du royaume dans les grandes batailles, confiée à un évêque.

La bataille des Cornes de Hattin s’est livrée le 4 juillet ; le roi Guy de Lusignan y a été fait prisonnier.

Renaud de Châtillon tenait la seigneurie d’Outre-Jourdain ; ses coups de main contre les caravanes avaient rompu la trêve avec Saladin.

État des informations

La lecture de la défaite comme châtiment des péchés est une interprétation d’époque, non une cause. Les propos prêtés à Saladin sont donnés comme récits rapportés, sans garantie de verbatim.

Ce que l’on sait

  • La relique de la Vraie Croix, portée au combat par l’évêque d’Acre tué à la bataille, a été capturée et emportée vers Damas.
  • Renaud de Châtillon a été exécuté sur ordre de Saladin.
  • Les frères du Temple et de l’Hôpital faits prisonniers ont été décapités ; les grands-maîtres, dont Gérard de Ridefort, ont eu la vie sauve.
  • Le roi Guy de Lusignan est retenu prisonnier.

Ce que l’on ignore

  • Le sort ultérieur de la relique de la Vraie Croix est inconnu.
  • Le nombre exact des frères exécutés n’est pas établi (de l’ordre de deux cents à deux cent trente).

Sources historiques utilisées

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Bataille de Hattin

Article Wikipédia (FR) consulté pour la capture de la Vraie Croix, l’exécution de Renaud de Châtillon, la décapitation des Templiers et Hospitaliers et le sort des grands-maîtres et du roi Guy.

secondary

Battle of Hattin

Article Wikipédia (EN) consulté pour recouper le récit de la bataille, la prise de la relique et le sort des prisonniers.

primary

The Battle of Hattin (1187): Four Accounts

Recueil de quatre récits d’époque (latins et arabes) sur Hattin, publié par De Re Militari, consulté pour les récits partisans et l’image de la Croix.

secondary

Saladin’s Holy War

Notice de historyofwar.org sur la campagne de Saladin, consultée pour le contexte de la bataille et de ses suites.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Les formulations à chaud imitent un correspondant de la côte franque en juillet 1187 ; elles n’avancent que ce qui pouvait être connu à la date et rangent l’incertain dans les rumeurs et les inconnues.

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