La Vraie Croix aux mains des Infidèles
Cinq jours après le désastre des Cornes de Hattin, une nouvelle se confirme de bouche en bouche le long de la côte : la relique de la Vraie Croix, portée au combat, a été prise et emmenée vers Damas. Le royaume pleure son plus saint gage.
Il aura fallu cinq jours pour que les nouvelles se décantent et que le pire se laisse dire tout haut. Les rescapés qui gagnent Acre, Tyr et les places du littoral rapportent tous la même chose, et les récits venus de l’intérieur ne le démentent pas : la relique de la Vraie Croix, que l’on portait devant l’armée, est tombée aux mains de Saladin. On la dit conduite vers Damas.
Nous écrivons ces lignes la gorge serrée. Ce n’était pas un étendard de plus. C’était le bois même de la Passion, le gage que le royaume portait en avant de ses lignes depuis sa fondation. Le perdre, ici, n’est pas seulement une défaite des armes : c’est, pour beaucoup, une blessure de l’âme dont nul ne mesure encore la profondeur.
Ce que le royaume vient de perdre
On appelle Vraie Croix la relique du bois sur lequel le Sauveur fut crucifié, conservée à Jérusalem et enchâssée d’or. Depuis les premiers temps du royaume, on la tirait de la Ville sainte pour la porter au-devant des armées dans les grandes rencontres. Elle marchait en tête, confiée à un évêque, comme un signe visible que le combat était celui de Dieu.
À Hattin, cette charge revenait à l’évêque d’Acre, tombé lui aussi dans la bataille. La relique se trouvait donc au cœur de la mêlée quand nos lignes furent enfoncées, autour du roi Guy, là où la résistance dura le plus longtemps. C’est là, dit-on, qu’elle fut saisie.
Que l’on comprenne bien ce que ces mots portent. Tant que la Croix demeurait entre nos mains, le royaume se sentait sous une garde qui n’était pas des hommes. Aujourd’hui elle n’y est plus, et chacun, sur cette côte, se demande tout bas ce que cela veut dire.
Une prise confirmée de part et d’autre
La perte de la relique n’est pas une rumeur de plus. Elle est la seule chose, dans ce flot de nouvelles contradictoires, que les récits des nôtres et ceux qui nous parviennent du camp adverse s’accordent à donner pour certaine. Les uns et les autres tiennent la Croix pour prise et emportée du côté de Damas.
On répète que la relique aurait été fixée à l’envers sur une lance et promenée en dérision. L’image court de bouche en bouche ; nous la rapportons pour ce qu’elle est, un récit non vérifié, et non comme un fait établi. Ce qui est sûr, c’est qu’elle nous a été enlevée. Ce qu’il adviendra d’elle, nul ici ne le sait.
Dans le même flot nous parviennent, désormais confirmées, d’autres nouvelles amères. Renaud de Châtillon, seigneur d’Outre-Jourdain, a été exécuté sur l’ordre de Saladin. Les frères du Temple et de l’Hôpital faits prisonniers ont été décapités — de l’ordre de deux cents à deux cent trente, dit-on, sans que le compte exact soit arrêté. Les grands-maîtres, dont Gérard de Ridefort pour le Temple, ont eu la vie sauve. Le roi Guy de Lusignan est retenu captif. Nous consacrons à Renaud, à sa fin et à l’homme qu’il fut, un article séparé.
Le désarroi d’un royaume
Dans les églises d’Acre, on a chanté et l’on a pleuré. Beaucoup, ici, lisent ce coup comme un châtiment : que Dieu ait laissé prendre le bois de sa Croix, disent-ils, c’est que nos péchés ont lassé sa patience. Nous rapportons ce sentiment parce qu’il est celui du plus grand nombre en ces jours ; nous ne l’avançons pas comme la cause de ce qui est arrivé.
Aux portes, on compte les rescapés et l’on guette la poussière des chemins. Les places de la côte se ferment et s’arment. On ne sait pas encore où portera l’ennemi, ni de quel côté il se tournera d’abord. Ce que l’on sait, c’est que le royaume vient de perdre en un jour son armée, son roi et son plus saint gage.
Reste la prière, et l’attente. Les nôtres qui rentrent racontent, se contredisent, se taisent. Nous tiendrons nos lecteurs au fait de ce qui pourra être établi, sans rien avancer que les nouvelles ne confirment.