Saladin sous les murs de la Ville sainte
Les tentes de l’armée de Saladin ont paru hier devant Jérusalem. La cité, gonflée de réfugiés et presque vide de chevaliers, se prépare à défendre le Saint-Sépulcre. Balian d’Ibelin, entré sous sauf-conduit, en a pris le commandement et arme jusqu’aux bourgeois.
Depuis hier matin, ceux qui montent aux remparts n’ont plus besoin qu’on leur explique la peur qui court dans les rues. À l’occident de la ville, du côté de la porte de David, la plaine s’est couverte des tentes de l’armée de Saladin. Le siège de Jérusalem est ouvert. Nul, ici, ne sait combien de jours la Ville sainte tiendra ni si un secours lui viendra ; mais chacun connaît le nom que porte la place qu’on assiège, et cela suffit à durcir les cœurs.
La cité est pleine à déborder. Depuis la déroute des Cornes de Hattin et la chute des places de la côte et de l’intérieur, les fuyards affluent par toutes les routes, femmes, vieillards, moines, familles entières chassées de leurs villages. On dit qu’ils sont plusieurs milliers à s’être réfugiés derrière ces murs. La foule est grande, mais les bras qui savent porter les armes sont rares : c’est là toute la détresse de Jérusalem.
Le siège s’ouvre
Les premières tentes ont été aperçues hier, à l’occident, face aux tours qui commandent la porte de David. Les Infidèles ont dressé leurs machines et leurs archers pressent déjà les remparts d’une pluie de traits. Nos hommes leur ont répondu depuis les créneaux, et les portes sont demeurées closes. Pour l’heure, la muraille tient.
Saladin s’est présenté en maître de presque tout le royaume. Les villes de la côte et celles de l’intérieur sont tombées les unes après les autres depuis l’été, et c’est à présent le tour du cœur du pays. On estime son ost à plusieurs dizaines de milliers de combattants, cavaliers et fantassins mêlés. Nul dans la ville ne se dissimule la disproportion des forces.
Les murs de Jérusalem sont solides et hauts, mais une enceinte ne se garde pas toute seule : il y faut des hommes en armes, répartis de tour en tour, et c’est précisément ce qui manque le plus. Les capitaines comptent leurs défenseurs et n’en trouvent qu’une poignée pour un si long circuit de pierre.
Une ville sans chevaliers
On assure qu’il ne reste pas plus d’une quinzaine de chevaliers dans toute la ville. La fleur de la chevalerie du royaume est demeurée sur le champ de Hattin, prisonnière ou tuée, et ceux qui ont réchappé se sont dispersés vers les rares places encore tenues. Jérusalem, où se presse tant de monde, se trouve ainsi presque nue de ses combattants de métier.
C’est dans ce dénuement que Balian d’Ibelin a pris sur lui le commandement de la défense. Le baron était entré dans la ville sous un sauf-conduit accordé par Saladin, pour en retirer sa femme et ses enfants et les mener en lieu sûr. Mais les habitants et le patriarche l’ont supplié de rester : de tous les seigneurs échappés au désastre, il était le plus haut demeuré libre, et le seul autour duquel une résistance pût s’organiser. Il a cédé à leurs prières et n’est plus reparti.
Il a fallu, dès lors, faire des soldats avec ce que la ville offrait. On lève des vivres, on rassemble l’argent, on visite les magasins et les réserves. Les femmes, les enfants et les vieillards prennent leur part de l’ouvrage, portant les pierres et l’eau aux remparts pendant que les hommes valides montent la garde.
Balian arme les bourgeois
Faute de chevaliers en nombre, Balian d’Ibelin a pris une résolution que l’on n’avait guère vue : il a fait chevaliers des bourgeois et des écuyers. Devant témoins, l’épée a été ceinte à des fils de marchands, à des sergents, à des hommes du commun jugés en âge et en cœur de tenir leur rang. On parle d’une soixantaine de ces nouveaux adoubés, appelés à commander là où les seigneurs font défaut.
Dans les échoppes et les cours, on distribue ce qu’on trouve : lances, arcs, épieux, tout ce qui peut armer une main. Des roturiers qui, hier, n’avaient jamais tenu que l’outil de leur métier, apprennent en hâte à se ranger et à garder un créneau. La ville se hérisse comme elle peut, avec les hommes qu’elle a et non ceux qu’elle voudrait.
À toute heure, les cloches appellent et les processions s’ébranlent. On prie devant le Saint-Sépulcre, on jeûne, on se confesse comme à la veille d’un grand péril. La foule des réfugiés, qui n’a d’autre refuge que ces murailles, mêle ses larmes à la ferveur des défenseurs. Ce qu’il adviendra de la Ville sainte, Dieu seul le sait ; les hommes de Jérusalem, eux, se sont mis en état de résister.