Saladin, le sultan qui a uni l’Égypte et la Syrie
Un mois après le désastre des Cornes de Hattin, il faut regarder en face l’homme qui nous a défaits. Maître de l’Égypte et de la Syrie, Saladin a rassemblé contre le royaume ce que nul avant lui n’avait su tenir d’une seule main. Portrait d’un adversaire redoutable, dressé de la côte franque.
On a longtemps parlé de lui de loin, comme d’un prince parmi d’autres au-delà de nos marches. Il faut aujourd’hui en convenir : l’homme qui a écrasé notre ost aux Cornes de Hattin n’est pas un chef de guerre de plus. C’est celui qui a réuni sous une seule autorité les puissances qui nous entourent, l’Égypte au sud, Damas et Alep au nord et à l’orient, et qui a tourné cette masse contre nous.
Nous le nommons Saladin, comme on le nomme sur cette côte ; les siens l’appellent autrement, et lui donnent des titres de victoire et de foi. Le connaître n’est pas l’excuser. C’est mesurer ce à quoi le royaume a désormais affaire. Nous dressons ce portrait d’après ce qui se sait de lui parmi nous, sans lui prêter ni la noirceur des uns ni les vertus dont d’autres, déjà, commencent à le parer.
L’homme et son ascension
On le dit né en pays d’Orient, d’une famille de guerriers kurdes au service des princes de Syrie. Il n’était pas destiné à régner. C’est dans l’ombre de son oncle, le capitaine Chirkouh, qu’il apprit la guerre et le gouvernement, envoyé avec lui en Égypte au nom du maître de Damas, Nour ad-Din.
La fortune de Saladin s’est faite là, en Égypte. À la mort de son oncle, il en devint le vizir, puis le véritable maître. Il y a de cela seize ans, en l’an 1171, il mit fin au califat qui régnait au Caire et rendit le pays à l’obédience de Bagdad. D’un royaume rival de Damas, il fit son propre socle. Depuis l’Égypte, riche et peuplée, il avait de quoi lever des armées comme nul autre prince de ces contrées.
Le reste a suivi, pas à pas. À la mort de Nour ad-Din, en 1174, il entra dans Damas et s’en fit reconnaître le maître, disant protéger l’héritier encore enfant. Il lui fallut ensuite des années pour réduire les princes rivaux de sa propre foi ; ce n’est qu’en 1183 qu’Alep lui ouvrit ses portes. Ce jour-là, l’Égypte et la Syrie ne faisaient plus qu’une main. Et cette main se refermait, lentement, sur le royaume.
Le stratège de Hattin
On aurait tort de n’y voir qu’un prince heureux. Ce qu’il a montré au début de ce mois de juillet est le fait d’un capitaine froid, qui connaît le pays et sait attendre. Il n’a pas cherché à briser notre ost de front. Il l’a défait par la soif et par la ruse.
Il a d’abord frappé Tibériade, sur son lac, sachant que nous ne laisserions pas tomber la place sans secours. Il nous a ainsi tirés de nos bonnes positions, où l’eau ne manquait pas, pour nous jeter sur les chemins arides de Galilée en plein été. On rapporte qu’il avait fait combler les puits et gâter les points d’eau sur notre route, afin que nos gens et nos chevaux marchent sans jamais boire à leur soif.
Quand notre armée, harassée, dut faire halte loin de toute source, il ne se pressa pas. Il déploya ses cavaliers pour nous fermer toute issue, puis fit mettre le feu aux broussailles sèches. Le vent nous rabattit la fumée au visage, sur des hommes bardés de fer que la chaleur accablait déjà. Le lendemain, nos rangs rompus, notre roi Guy de Lusignan tomba entre ses mains. Tout, dans cette manœuvre, dénote un homme qui préfère la patience à l’élan, et l’usure à l’assaut.
Ce qu’on redoute de lui
Ce qu’on craint de Saladin n’est pas seulement sa force. C’est qu’il ait réussi là où tant d’autres avant lui ont échoué : tenir ensemble, sous une seule volonté, des princes que la rivalité divisait, et diriger cette union contre nous. Tant que l’Orient musulman se querellait, le royaume vivait de ces querelles. Cet abri-là n’existe plus.
On sait qu’il tient l’Égypte, Damas, Alep, et qu’il rôde depuis des années le long de nos frontières, éprouvant nos places, coupant nos routes. Les siens, dit-on, célèbrent sa victoire comme l’aboutissement d’une guerre sainte menée contre nous ; c’est le langage de l’adversaire, que nous rapportons sans le faire nôtre. Chez lui, la foi et le calcul avancent du même pas, et c’est ce qui le rend dangereux.
Nous ne savons pas ce qu’il fera de sa victoire, ni de quel côté il tournera ses forces à présent que notre armée n’est plus. Nous ne savons pas davantage quel sort il réserve aux places et aux captifs qui sont en son pouvoir. Il ne sert de rien de le peindre en monstre, ni de lui prêter par avance des mérites qu’on ne lui connaît pas. Il suffit de dire ce qui est : le royaume a devant lui l’ennemi le plus habile et le mieux armé qu’il ait affronté depuis longtemps, et il n’a plus d’ost pour lui faire front.