Renaud de Châtillon, l’homme du raid qui rompit la trêve
Seigneur d’Outre-Jourdain, ancien prince d’Antioche, familier des captivités et des coups de main : Renaud de Châtillon avait rouvert la guerre en pillant une caravane. Capturé à Hattin, il vient d’être exécuté sur l’ordre du sultan Saladin.
On ne parlait, ces dernières années, que de ses coups d’audace ; on ne parle plus, depuis quelques jours, que de sa mort. Renaud de Châtillon, seigneur d’Outre-Jourdain, tenu pour l’un des plus rudes barons du royaume, a été fait prisonnier lors du désastre des Cornes de Hattin. Le sultan Saladin, dit-on, l’a fait mettre à mort le lendemain de sa capture.
L’homme divisait. Beaucoup, sur cette côte, voyaient en lui un défenseur intraitable des lieux francs ; d’autres, jusque dans le camp chrétien, lui reprochaient une hardiesse sans frein, coûteuse en trêves rompues et en représailles. C’est son dernier coup de main — le pillage d’une riche caravane sous la foi jurée — que l’on tient aujourd’hui pour l’étincelle de la guerre qui vient de s’abattre sur nous.
Nous rapportons ici ce que l’on sait de sa vie et de sa fin, sans en faire ni un martyr ni un scélérat. Sa carrière fut celle d’un aventurier d’Orient ; sa mort, un acte du sultan, motivé par la trêve qu’il avait brisée.
L’aventurier d’Orient
Venu de Bourgogne dans le sillage de la croisade des rois, voici quelque quarante ans, Renaud n’était à son arrivée qu’un chevalier de fortune, sans grande terre. Le mariage le fit prince : en épousant Constance, héritière d’Antioche, il ceignit vers l’année 1153 l’un des plus beaux États francs de Syrie.
Son gouvernement laissa le souvenir d’une main dure. On lui prête des démêlés violents avec le patriarche d’Antioche et une expédition de rapine contre l’île de Chypre, pourtant terre chrétienne, qui fit scandale jusque chez les Grecs. Prince énergique, il l’était ; prince ménageant ses voisins, il ne le fut jamais.
Sa fortune se retourna. Surpris au cours d’une chevauchée, il tomba entre les mains des Infidèles et connut à Alep une longue captivité — une quinzaine d’années dans les geôles du maître de Syrie. Rendu à la liberté voici une dizaine d’années, il ne retrouva pas Antioche, mais releva sa maison par un second mariage : celui d’Étiennette de Milly lui apporta la seigneurie d’Outre-Jourdain et ses deux places fortes, le Krak de Moab et le Montréal, verrous des routes du désert.
Le briseur de trêve
De ces forteresses posées sur les confins, Renaud fit une base de guerre. Ses coups de main, on les redoutait chez les marchands et les pèlerins musulmans : il frappait loin, sur les grandes routes qui mènent aux villes saintes de l’islam, vers La Mecque et Médine, là où nul baron franc ne s’était aventuré avant lui.
Voici quelque cinq ans, il porta l’audace jusqu’à la mer Rouge : on raconte qu’il fit bâtir des vaisseaux, les traîna par voie de terre, et lança une flotte contre les rivages et les convois de pèlerins de ces parages. L’entreprise frappa les esprits des deux bords — chez nous par sa hardiesse, chez les Sarrasins par l’affront fait à leurs pèlerinages.
C’est un coup de cette sorte qui a rouvert la guerre. Une trêve liait depuis près de six ans le royaume et le sultan ; Renaud la rompit en fondant sur une caravane qui cheminait, marchands et voyageurs, sous la protection de la foi jurée. Saladin, dit-on, réclama réparation ; elle ne vint pas. De cet accroc, on tient qu’est sortie la campagne qui a mené nos barons aux Cornes de Hattin.
La fin à Hattin
Dans le désastre, Renaud fut pris avec le roi et les plus grands du royaume. On rapporte que le sultan, ayant les captifs devant lui, fit servir à boire au roi, mais refusa la coupe à Renaud, marquant par là qu’il ne lui accordait pas la sauvegarde due aux autres prisonniers.
Ce qui s’échangea ensuite nous parvient par des récits qui se recoupent mal. On rapporte que Saladin offrit à Renaud la vie contre la conversion à l’islam, et que, devant son refus, il le frappa de sa propre main ; d’autres bouches disent des paroles de défi lancées par le captif, et le coup porté dans la colère. La teneur en est plausible, mais nous ne garantissons pas les mots exacts : ce sont là récits d’époque, non témoignage assuré.
Le fait, lui, ne fait pas de doute : Renaud de Châtillon a été exécuté sur l’ordre du sultan, quand les autres seigneurs capturés ont été gardés pour la rançon. Il faut y voir moins une cruauté qu’un jugement : Saladin fit tomber la tête de l’homme qui, en pillant sa caravane, avait rompu la trêve et rouvert la guerre. C’est ainsi que finit, sur les hauteurs de Tibériade, le plus turbulent des barons d’Outre-Jourdain.