Guy de Lusignan, le roi captif
Il était roi de Jérusalem depuis moins d'un an, et déjà l'on disputait de son droit à ceindre la couronne. Le voici aux mains de Saladin, pris sur les cornes de Hattin avec la fleur de nos barons. Portrait d'un prince monté au trône par son mariage, contesté avant la bataille, et qu'on dit épargné après elle.
On l'a vu partir de Saffouriyé à la tête de toute l'armée du royaume, bannière au vent ; on le sait aujourd'hui prisonnier des Infidèles, tiré du champ de Hattin vivant quand tant d'autres y sont demeurés. En quelques jours, le roi de Jérusalem est passé du commandement à la captivité. Avant d'en dire davantage sur ce qu'il advient de lui, il faut rappeler qui est cet homme, et par quels chemins un cadet venu du Poitou en est arrivé à porter la plus haute couronne d'Orient.
Car Guy de Lusignan n'est pas de ces princes que le sang seul a désignés. Il est monté au trône par alliance, et son accession a divisé les barons du royaume avant même que l'armée de Saladin ne parût. C'est de ce règne contesté, autant que de la journée de Hattin, que l'on parle ce jour-ci dans les places de la côte.
Un roi par mariage
Guy est un seigneur poitevin de la maison de Lusignan, venu chercher fortune en Terre sainte comme tant d'autres cadets. Sa fortune, il l'a faite par un mariage : il a épousé, voici quelques années, dame Sibylle, sœur du roi Baudouin, le quatrième du nom, ce prince que la lèpre a rongé jeune et à qui son mal interdisait de laisser lignée. En prenant Sibylle, Guy recevait le comté de Jaffa et d'Ascalon, et se trouvait placé, par cette union, au plus près du trône.
Baudouin le Lépreux, sentant ses forces décliner, lui confia même un temps le gouvernement du royaume. Mais la régence de Guy fut mal reçue. Lors d'une campagne contre Saladin, du côté du Jourdain, sa prudence à ne point livrer bataille fut tenue par plusieurs pour faiblesse, et le roi malade lui retira la charge qu'il lui avait donnée. Dès ce moment, Guy comptait autant d'adversaires que d'appuis parmi les grands du pays.
Un trône contesté
La mort emporta le roi Baudouin, puis, peu après, le jeune enfant Baudouin, cinquième du nom, fils que Sibylle avait eu d'un premier époux et qu'on avait couronné tout enfant. Le royaume se trouva sans roi, et la question de la succession ouvrit les vieilles querelles. Une partie des barons, avec le comte de Tripoli à leur tête, ne voulait pas de Guy ; d'autres le tenaient pour le plus proche héritier par sa femme.
C'est Sibylle elle-même qui trancha : à Jérusalem, elle se fit reconnaître reine, puis posa la couronne sur la tête de son mari, le déclarant son seigneur et son roi. Guy fut ainsi couronné sans que tous les grands y eussent consenti. Depuis, le royaume est demeuré partagé : les uns servent le roi, les autres lui gardent rancune de la manière dont il est monté. Ces divisions, on le disait déjà avant Hattin, n'ont pas peu pesé sur nos affaires.
Le captif de Hattin
Quand Saladin passa le Jourdain et mit le siège devant Tibériade, le roi rassembla l'ost à Saffouriyé, où l'eau et les vivres ne manquaient point. Là, dit-on, les avis s'opposèrent : les uns pressaient de tenir la position, les autres de marcher au secours de la place assiégée. On rapporte que le maître du Temple, Gérard de Ridefort, poussa le roi à s'avancer. Guy commanda le départ. On sait ce qu'il advint sur les hauteurs arides de Hattin, où l'armée, privée d'eau et pressée de toutes parts, fut rompue.
Le roi n'y a pas péri. Il a été pris, et l'on assure qu'il a eu la vie sauve, mené au camp du sultan avec d'autres grands du royaume. On rapporte même que Saladin aurait dit que les rois ne tuent pas les rois : le propos court de bouche en bouche, et nous le donnons pour ce qu'il est, un récit peut-être embelli par ceux qui l'ont porté jusqu'à nous. Ce que devient un roi captif entre les mains de l'ennemi, nul ici ne le sait encore.
Il serait aisé, en cette heure de deuil, de charger le roi de tout le malheur. Guy fut mal servi par les divisions d'un royaume qui ne l'avait pas tout entier voulu, et la décision de marcher, si décision funeste il y eut, ne fut pas la sienne seule. Le débat sur le conseil de guerre tenu à Saffouriyé, nous le rapporterons ailleurs. Qu'il suffise ici de dire qu'un roi contesté et malchanceux est aujourd'hui prisonnier, et que le sort de sa personne demeure suspendu.