Sans armée pour les défendre, les cités tombent
Deux semaines après le désastre des Cornes de Hattin, le royaume n'a plus d'ost pour tenir ses murs. Tibériade, Acre, et d'autres places du littoral passent aux mains de Saladin l'une après l'autre.
La nouvelle qui nous parvient de tout le littoral est la même, de ville en ville : il n'y a plus personne pour défendre les murs. Depuis que l'ost du royaume a été anéanti aux Cornes de Hattin, voici quinze jours, les cités que nous croyions sûres se rendent sans qu'une bataille soit livrée devant elles.
La raison en est cruelle et simple. Pour former la grande armée réunie aux sources de Saffouriyé, on avait dégarni les places : chevaliers, sergents, hommes d'armes, tous avaient été appelés sous les bannières du roi. Cette armée est détruite, ses hommes tués ou captifs. Derrière les remparts, il ne reste que des vieillards, des bourgeois et des femmes. Contre les troupes de Saladin, qui parcourt maintenant la côte à sa guise, ces murs ne sont plus que des pierres.
Tibériade et la comtesse Eschiva
La première à tomber fut Tibériade. On se souvient que c'est le siège mis par Saladin devant cette ville qui avait décidé le roi à marcher, laissant les sources pour porter secours à la place. La cité basse avait été prise avant même la bataille ; seule tenait encore la citadelle, où s'était retranchée la comtesse Eschiva, dame de Tibériade et femme du comte de Tripoli.
On nous rapporte que la citadelle a été rendue le 5 juillet, au lendemain de la journée de Hattin, dès que la nouvelle du désastre y fut connue. Privée de tout espoir de secours — l'armée qui devait la délivrer n'existait plus —, la comtesse aurait obtenu de se retirer avec les siens. Les récits diffèrent sur le jour exact et sur les conditions accordées ; nous les donnons sous réserve.
Acre capitule
Puis vint le tour d'Acre, notre grande cité portuaire, la plus riche du royaume, celle par où passent les navires, les marchandises et les pèlerins. On dit qu'elle a capitulé à conditions le 9 juillet. Une place de cette importance, rendue sans siège véritable : voilà qui dit assez l'étendue du malheur.
Là encore, il n'y avait plus de garnison pour tenir tête. Les bourgeois auraient traité pour épargner leurs vies et leurs biens, obtenant de quitter la ville. Le port, les entrepôts, les remparts que l'on disait imprenables : tout est perdu d'un coup. D'autres places du littoral suivent, à ce qu'on assure, dans les mêmes jours et de la même façon ; les dépêches se contredisent sur les dates, et nous nous gardons d'en affirmer aucune avec certitude.
Un royaume sans défenseurs
Ce n'est pas une ville que nous perdons, c'est la capacité même de nous défendre. Un royaume tient par son ost autant que par ses murailles ; l'ost n'est plus, et les murailles, sans hommes, ne retiennent personne. Chaque courrier apporte le nom d'une nouvelle place passée à l'ennemi.
Nul ici ne saurait dire où s'arrêtera cette marée, ni quelles cités tiendront et lesquelles se rendront. On prie, on compte les jours, on guette la mer dans l'espoir de renforts d'outre-mer. En attendant, chacun mesure ce que valent des remparts quand il n'y a plus de bras pour les garnir.