Rançon ou massacre : de 1099 à aujourd’hui
Je suis venu à Jérusalem il y a bien longtemps, et j’en connais deux visages. Celui de la ville prise par nos armes, jadis, dans le sang. Et celui d’aujourd’hui, où elle se rend contre rançon, sans que la population soit passée au fil de l’épée. Deux jours de reddition ne se ressemblent pas. Je voudrais dire ce que j’y vois, sans le farder.
On m’a demandé, ces derniers jours, ce que ressent un homme de mon âge à voir Jérusalem changer de maître. Je ne suis ni chevalier ni clerc. Je suis un pèlerin, de ceux qui portent en eux la mémoire de la première venue des Francs en ces lieux, transmise de père en fils. Cette mémoire, je ne veux ni l’embellir ni la trahir. C’est pourquoi je prends la plume, non pour trancher, mais pour poser côte à côte deux journées que tout sépare.
Car deux redditions de la Ville sainte, à quatre-vingts ans de distance, ne se laissent pas confondre. Et de leur mise en regard naît un débat que j’entends monter de toutes les tables et de tous les parvis. Certains y lisent une clémence ; d’autres, une humiliation. Je ne prétends pas leur donner tort à tous les deux.
Le souvenir de 1099
Quand les nôtres emportèrent Jérusalem, il y a près de quatre-vingt-dix ans, la prise fut suivie d’un carnage. On raconte, chez ceux qui l’ont vécu ou dont les pères l’ont vécu, que les rues furent jonchées de corps, que l’on tua sans distinguer l’homme en armes de celui qui suppliait, et que ni l’âge ni le sexe n’arrêtèrent toujours le bras. Les chiffres qu’on colporte varient du simple au décuple, et je me garde de les répéter comme s’ils étaient sûrs ; mais nul, parmi les anciens, ne conteste que le sang coula en abondance.
Beaucoup, alors, tinrent cela pour la juste rigueur d’une guerre sainte, et rendirent grâce. D’autres, même parmi les nôtres, en gardèrent un trouble qu’ils ne surent nommer. Je n’écris pas ceci pour condamner les hommes de ce temps-là, qui furent aussi des hommes de foi et de peine. Je l’écris parce qu’on ne peut regarder aujourd’hui sans avoir hier devant les yeux.
Ce que l’on voit aujourd’hui
Cette fois, la Ville ne tombe pas d’assaut : elle capitule. Après des jours de siège, ceux qui la défendaient ont traité. On dit qu’une rançon a été fixée par tête, quelques besants pour un homme, moins pour une femme, une somme légère pour un enfant, et un délai de plusieurs semaines pour la réunir. Ceux qui paient sortent libres, en files, sans être égorgés aux portes. Il n’y a pas eu de massacre général : le fait est là, et je ne le rabaisserai pas.
Mais je ne le grandirai pas non plus au-delà du vrai. Car la rançon a un prix, et tous ne l’ont pas. On parle de plusieurs milliers de pauvres gens qui ne pourront réunir leur dû, et que menace, faute d’argent, la servitude. Épargner les corps n’est pas rendre toutes les libertés. La clémence, ici, est réelle ; elle est aussi comptée, et sélective. Ce que deviendront les insolvables, je l’ignore encore, et je me refuse à le dire résolu tant que je ne l’ai pas vu.
Ni triomphe, ni idole
De ce contraste, deux voix s’élèvent, que j’entends et que je ne veux pas faire taire. Les uns disent : voilà une mesure qu’il faut reconnaître, quand nous-mêmes ne l’avons pas eue. Les autres répondent : une ville chrétienne rendue à l’ennemi contre argent, quelle que soit la douceur des termes, reste une humiliation qu’on ne saurait maquiller en leçon. Je les laisse toutes deux debout, car je crois qu’elles disent chacune une part de ce qui est.
Ce que je refuse, en revanche, ce sont les deux facilités qui bordent ce débat. La première serait d’appeler à la vengeance et d’écraser sous elle ce qui s’est passé de moins cruel qu’autrefois : ce serait mentir sur les faits pour nourrir la colère. La seconde serait de faire de l’adversaire une figure sans tache, un miroir tendu à notre honte : celui qui traite avec mesure peut le faire par principe autant que par calcul, et il reste celui qui a défait nos armées aux Cornes de Hattin et qui tient nos frères sous sa main. On peut constater une retenue sans la sacrer.
D’aucuns, enfin, ne voient dans tout ceci que la main du Ciel, châtiant nos fautes par où nous avions péché. Je ne suis pas assez savant pour lire les desseins de Dieu, et je me défie de ceux qui les lisent trop vite. Je m’en tiens à ce que mes yeux ont vu de deux journées : le sang, jadis ; les files silencieuses aux portes, aujourd’hui ; et, dans l’ombre de ces files, des milliers de pauvres pour qui rien n’est encore joué. Voilà ce dont je puis répondre. Le reste, je le laisse à qui viendra.