Jérusalem a capitulé
Une brèche ouverte au nord-est, la défense à bout de forces : Balian d'Ibelin est sorti parlementer, et la Ville sainte s'est rendue ce jour par capitulation. Les habitants pourront racheter leur liberté ; il n'y aura pas de massacre général. Mais des milliers de pauvres, qui n'ont pas de quoi payer, restent en suspens.
Jérusalem est tombée. Après des jours de siège et une brèche ouverte dans la muraille du côté du nord-est, la défense n'était plus tenable, et Balian d'Ibelin est sorti de la Ville pour traiter avec Saladin. Les termes ont été arrêtés : la place se rend, et les habitants qui le peuvent rachèteront leur tête contre une rançon. Ceux qui l'auront acquittée sortiront librement, en colonnes, sous escorte.
Il faut le dire tel que nous l'avons vu, sans le farder : la Ville où le Sépulcre du Seigneur repose est aux mains des Infidèles, et le cœur des chrétiens d'ici saigne. Mais il faut le dire aussi : la reddition a été négociée, et non arrachée par l'assaut. Nul carnage dans les rues, à cette heure, comme il s'en était vu jadis. Les portes se sont ouvertes sur une convention, et non sur un sac.
Nous rapportons ce qui s'est passé sous nos yeux et ce qui se dit dans la Ville en ce jour. Nous ne savons pas ce qu'il adviendra de tous, et nous ne le cacherons pas.
La brèche et la fin de la résistance
Depuis l'arrivée de l'armée de Saladin devant les murs, les assauts s'étaient d'abord portés d'un côté, puis déplacés vers le nord-est, là où les mineurs ont travaillé la muraille en dessous. Un pan de mur a cédé, vers la fin du mois de septembre. Une fois la brèche ouverte, tenir la Ville n'était plus qu'affaire de jours.
La garnison était mince. On comptait peu d'hommes en état de porter les armes, et Balian d'Ibelin avait dû, dit-on, armer et adouber en hâte des bourgeois et de jeunes gens pour garnir les remparts. Contre le nombre qui pressait de tous côtés, cela ne pouvait suffire. Les défenseurs se sont battus sur la brèche, mais on ne rebouchait pas plus vite que l'ennemi n'élargissait.
C'est alors, la place devenue intenable, que Balian est sorti parlementer. On rapporte qu'il aurait averti Saladin que, si nul quartier n'était accordé, les défenseurs abattraient tout dans la Ville avant de mourir, et ne lui laisseraient qu'un champ de ruines. La menace, dit-on, a pesé dans la négociation. De cela nous ne pouvons jurer ; nous rapportons ce qui court de bouche en bouche.
Les termes de la reddition
La convention est simple dans son principe : chaque habitant peut racheter sa liberté par une rançon fixée par tête. On dit le taux établi par catégorie — quelques dinars pour un homme, moitié moins pour une femme, très peu pour un enfant. Un délai est laissé pour réunir la somme. Ceux qui paient sortent sous escorte et gagnent les terres encore tenues par les nôtres, vers la côte.
Le montant précis et le détail de ce barème nous viennent surtout par le camp d'en face, et d'une même bouche pour l'essentiel : nous les donnons donc avec prudence, comme un ordre de grandeur et non comme un compte arrêté. Ce qui est sûr, c'est le mécanisme : on rachète sa tête, ou l'on demeure aux mains du vainqueur.
Le sort du Sépulcre et des sanctuaires a lui aussi été réglé par la convention plutôt que par la violence. Les colonnes de rachetés se forment déjà. On y voit des familles entières, ce qu'elles ont pu emporter sur le dos, et le clergé qui les accompagne.
Rançon et non massacre : le souvenir de 1099
Il faut mesurer ce qui n'a pas eu lieu. Lorsque nos pères prirent Jérusalem, il y a près de quatre-vingt-dix ans, la Ville fut emportée d'assaut et livrée au fer : on tua sans compter dans les rues et jusque dans les lieux saints. Ce jour-ci, rien de tel. La reddition s'est faite par accord, la vie des habitants n'est pas ôtée, et ceux qui rachètent leur tête s'en vont librement.
On rapporte encore que le trésor de la Ville a servi à racheter une partie des plus pauvres — de l'ordre de trente mille pièces pour environ sept mille personnes qui, sans cela, n'auraient rien pu payer. D'autres deniers, dit-on, sont venus de particuliers pour dégager des malheureux. Ce sont là des actes que nous rapportons ; nous ne prêtons à personne un cœur de chevalier, et l'on jugera les hommes à ce qu'ils font, non à ce qu'on en chante.
Du côté des vainqueurs, on relève avec faveur que ce jour tombe sur une date que leur religion tient pour sainte, celle où ils commémorent un voyage nocturne de leur prophète. Ils y voient un signe. Nous le notons comme on note l'humeur d'un camp, sans en faire nôtre le sens.
Le sort incertain des insolvables
Voilà l'autre vérité, qu'il ne faut pas taire pour se consoler de la première. Tous ne peuvent pas payer. Passé le rachat des sept mille par le trésor, il reste dans la Ville des milliers de gens sans le moindre denier — des pauvres, des veuves, des petites gens. Pour ceux-là, la rançon n'est pas une porte, c'est un mur.
Ce qui les attend, chacun ici le pressent : la servitude. Combien sont-ils ? On ne saurait le dire au juste en ce jour ; on parle de quinze à seize mille âmes, sans que le compte soit sûr. Leur sort ne se réglera pas aujourd'hui mais dans les semaines qui viennent, à mesure que les délais courront et que les colonnes de rachetés auront quitté la Ville.
Ainsi tiennent ensemble les deux nouvelles de ce 2 octobre. La Ville s'est rendue sans bain de sang, et beaucoup vivront qui, un autre jour, eussent péri. Et, dans le même temps, des milliers de chrétiens trop pauvres pour se racheter vont, selon toute apparence, connaître les chaînes. Nous rapportons l'une et l'autre.