« J’ai percé leurs lignes, je ne les ai pas trahies »
Recueilli sur la côte, où le comte de Tripoli s’est replié avec le peu de cavaliers qui l’ont suivi hors de l’étau : Raymond III, régent d’hier, seigneur de Tibériade, l’un des grands que l’on accuse déjà du désastre, répond à ceux qui le disent lâche ou traître. Le conseil de Saffouriyé, sa trêve avec Saladin, la Fontaine du Cresson, la percée : sa version, à chaud.
On le cherchait sur la côte, et c’est à Tyr que nous l’avons trouvé, dans une salle basse tenue à l’écart, entouré de quelques-uns des siens, des hommes las qui avaient percé les lignes à sa suite. Le comte de Tripoli n’a pas la parole aisée de ces jours-ci. Il parle par à-coups, s’interrompt, puis reprend d’une voix sourde, comme un homme qui se défend autant qu’il raconte.
Il sait ce qui se dit de lui. Que le désastre s’est noué dans une querelle de barons ; qu’il avait naguère traité à part avec Saladin ; que sa percée a laissé le roi et l’ost dans l’étau. On l’accuse, on l’a toujours accusé d’être trop proche des Infidèles, lui qui parle leur langue et fut dix ans leur captif. À toutes ces voix, il a voulu répondre.
Ce qui suit est son récit, tel qu’il l’a livré. Nous ne l’avons pas redressé par d’autres bouches ni confronté à ses accusateurs. C’est la parole d’un homme qui a vu périr l’armée du royaume et qui, ce faisant, entend qu’on ne fasse pas de lui le coupable de ce qu’il dit avoir voulu empêcher.
Raymond III de Tripoli
Ces propos ont été recueillis peu de jours après la bataille des Cornes de Hattin, auprès du comte de Tripoli replié sur la côte, à Tyr, avec le peu de cavaliers qui ont rompu l’encerclement à sa suite. L’homme est gravement affecté par le désastre et par les accusations qui le visent déjà : on lui reproche à mots couverts sa trêve passée avec Saladin, et l’on murmure que sa percée hors de l’étau fut fuite ou pis. Il commandait l’avant-garde de l’ost et a brisé les lignes ennemies. Nous rapportons sa défense telle qu’il l’a donnée, celle d’un accusé qui répond, non un récit d’ensemble.
Comment vous trouve-t-on, comte, en ces jours ?
Vivant. C’est tout ce que je puis dire de bon, et ce n’est pas une joie. J’ai passé les lignes avec ceux que vous voyez là, et depuis je descends de place en place vers la côte, la tête pleine de ce que j’ai laissé derrière moi. J’ai vu se perdre en un jour la seule armée que ce pays possédait. Des hommes que je connaissais par leur nom, des bannières que j’avais vues cent fois en campagne, tout cela est resté sur ce plateau, dans la fumée. On me demande comment je me porte. Je porte cela, et cela ne se guérit pas.
Beaucoup, ici, ignorent qui vous êtes vraiment. Rappelez-le.
Je suis Raymond, comte de Tripoli, et seigneur de Tibériade par ma femme Eschive, dame de Galilée. J’ai tenu ce royaume comme régent quand nos rois étaient enfants ou malades, et j’ai gouverné du mieux que j’ai pu, sans le perdre. Je ne suis pas un nouveau venu qu’on aurait tiré d’Occident la saison dernière. Je suis né sur cette terre, j’y ai mes morts. Et j’ai connu les geôles d’Alep, où l’on m’a tenu près de dix ans après qu’on m’eut pris à la bataille. J’en suis sorti sachant leur langue et leurs manières, ce que d’aucuns me font aujourd’hui grief comme d’un vice. Moi, j’y vois de quoi connaître l’ennemi mieux que ceux qui ne l’ont jamais approché que la lance en avant.
On dit que vous n’avez pas d’abord voulu reconnaître le roi Guy. Pourquoi ?
Parce qu’on l’a fait roi contre le droit. À la mort du petit roi Baudouin, il avait été convenu que les grands, et les rois d’Occident, et le pape, seraient consultés sur la couronne. Rien de cela ne fut fait. On a couronné Sibylle, et Sibylle a couronné son mari de ses propres mains, une chose faite de nuit, en hâte, portes closes. Ce n’était pas là élire un roi, c’était s’emparer d’une couronne. Je n’ai pas voulu prêter hommage à un homme fait roi de cette façon. Non par jalousie, comme on le dit : parce que je tenais l’accord bafoué, et que je pressentais où mènerait un tel roi, écouté de ceux qui l’avaient fait. La suite, hélas, ne m’a pas donné tort.
Vous vous êtes alors retiré à Tibériade, et vous avez traité à part avec Saladin. Le niez-vous ?
Je ne le nie pas, et je n’en ai pas honte. Retiré dans ma Galilée, brouillé avec un roi qui me menaçait ouvertement, j’ai fait ce que fait tout seigneur qui veut garder ses gens : j’ai conclu une trêve avec mon voisin le plus puissant, pour qu’il n’attaque ni Tibériade ni mon comté. Une trêve défensive, rien d’autre. Le roi levait des troupes pour marcher sur ma terre ; il me fallait ne pas avoir la guerre des deux côtés à la fois. Voilà ce que fut cet accord. Un baron acculé qui met sa maison à l’abri, non un pacte pour livrer le royaume.
Vos ennemis en font tout autre chose. Ils vous disent l’ami des Infidèles, presque un traître.
Je sais. On me l’a jeté au visage assez de fois. Parce que je parle l’arabe, parce que j’ai vécu chez eux, parce que j’ai traité avec eux, on me peint en homme à demi passé de l’autre bord. C’est commode, pour ceux qui ont poussé à la guerre, de tenir prêt un traître à désigner quand la guerre tourne mal. Je réponds ceci : cherchez une place que j’aie livrée, un chrétien que j’aie vendu, un secret que j’aie porté à l’ennemi. Vous n’en trouverez pas. Une trêve n’est pas une trahison. Ceux qui confondent les deux n’ont jamais eu à défendre une terre, seulement à la mettre en péril.
Cette trêve, pourtant, a eu un prix. On songe à la Fontaine du Cresson, au printemps.
Le Cresson est mon remords, je ne m’en cache pas. Saladin m’avait demandé de laisser un de ses partis traverser ma Galilée pour une reconnaissance, un jour, et de repasser avant le soir ; la trêve m’y obligeait, je l’accordai, à contrecœur. J’avais fait avertir partout de ne point l’attaquer, et l’on vint prévenir les frères du Temple qui passaient. Le maître Gérard de Ridefort n’a rien voulu entendre. Il s’est jeté sur eux avec une poignée de chevaliers contre des milliers, le premier jour de mai, et il les a menés au massacre. Presque tous y sont restés. Ce sang-là, je l’ai porté. C’est lui qui m’a ramené au roi : j’ai chassé la garnison que Saladin gardait dans Tibériade, j’ai rompu ma trêve, et je suis venu faire hommage à Guy pour que le royaume fît front d’un seul corps. Qu’on me montre là de la trahison.
Vous voici donc réconcilié, et l’ost se rassemble à Saffouriyé. Que s’y est-il dit, cette nuit-là ?
Il s’y est dit la seule chose sensée, et on ne l’a pas écoutée. Saladin assiégeait Tibériade ; ma propre ville, ma propre femme enfermée dans la citadelle. Et c’est moi, moi entre tous, qui ai dit au roi de ne pas marcher. J’ai dit : gardons les sources, l’eau, l’ombre ; ne nous jetons pas en plein été sur ce pays nu où il nous attend. Perdez Tibériade s’il le faut, perdez-la : c’est ma ville, c’est ma femme, et je vous dis de les abandonner plutôt que l’armée. Une ville se reprend. Une place se rançonne. Mais si cette armée périt, plus rien ne tient debout dans tout le royaume. Voilà ce que j’ai dit, moi qui avais le plus à perdre à ce conseil.
Le roi vous a d’abord suivi, dit-on, puis s’est ravisé. Comment cela s’est-il fait ?
Au soir, le roi tenait mon avis pour bon ; on allait rester. Puis la nuit est venue, et avec elle ceux qui ne dorment que d’un œil. Le maître du Temple est allé trouver le roi sous sa tente, et le sire de l’Outre-Jourdain avec lui, ceux-là mêmes qui n’ont eu que la guerre à la bouche depuis toujours. Ils lui ont dit que je parlais en lâche, ou pis, en homme dont le cœur était resté chez les Sarrasins ; que rester serait une honte, que le comte de Tripoli le voulait déshonoré. Un roi mal assuré de sa couronne n’endure pas qu’on le dise couard. Au matin, l’ordre était donné : on marchait. Je n’ai su qu’au réveil qu’on avait défait la nuit ce que la raison avait décidé le soir.
La marche, ensuite, fut ce que l’on sait. Et l’on vous en fait porter le choix.
On me le fait porter à moi ? Voilà qui passe la mesure. J’avais l’avant-garde, c’est vrai, et une avant-garde ouvre la route qu’on lui ordonne d’ouvrir ; elle ne choisit pas où va l’armée. Nous avons marché vers le lac par où le roi voulut aller. Dès les sources quittées, les archers nous ont pris de toutes parts, et la soif a commencé son ouvrage sur les hommes et les bêtes. Le soir, on s’est arrêté loin de toute eau, en terre découverte. Beaucoup disent aujourd’hui que ce fut ma faute, la halte, la route ; d’autres, qui étaient là, savent que le roi trancha contre mon avis d’un bout à l’autre. J’avais dit de ne pas quitter les sources. On les a quittées. Qu’on juge qui avait raison à la couleur du plateau au matin.
Venons-y : la percée. On raconte que vous avez passé les lignes et laissé l’ost.
J’ai chargé, voilà ce que j’ai fait. Au matin, dans la fumée, avec l’avant-garde, j’ai lancé les miens contre l’aile qui nous barrait vers l’aval, comme on charge pour ouvrir une issue à toute l’armée. Nos chevaux ont enfoncé leurs rangs. Et là est ce que je ne me pardonne pas, non parce que j’aurais mal fait, mais parce que je n’ai rien pu de plus : leurs rangs se sont ouverts devant ma charge, m’ont laissé passer, et se sont refermés dans mon dos. Une fois de l’autre côté, je ne pouvais plus remonter le courant. J’ai voulu revenir, la ligne était close, close comme un mur. On appelle cela ma fuite. Moi je l’appelle une charge qui n’a pas pu sauver les autres. Il y a une différence, et elle me tient éveillé la nuit.
Certains ajoutent que des chevaliers seraient passés à l’ennemi dans la déroute.
On le dit, et je ne suis pas là pour couvrir qui que ce soit. Que dans la ruine et la soif quelques hommes aient perdu cœur, qu’ils se soient rendus ou pis, cela s’est peut-être vu ; les déroutes font sortir le pire des hommes. Mais qu’on ne mêle pas cela à ma charge. Ceux qui ont percé derrière moi étaient ma mesnie et les cavaliers de ma bannière, des hommes de mon sang et de ma foi, sortis les armes à la main. Je réponds d’eux. Je ne réponds pas de tout ce que la fumée a caché ce jour-là. Qu’on cherche les faux frères, s’il y en eut ; qu’on ne les cherche pas parmi les miens.
Le roi est captif, et l’on dit la Vraie Croix perdue. Vous qui aviez prévenu, qu’en dites-vous ?
Que dire ? Le roi est aux mains de Saladin, avec les plus grands du royaume, et la relique de la Vraie Croix, qu’on portait devant l’ost, aurait été prise dans la mêlée. Si cela est vrai, c’est le plus lourd de tout. J’avais prévenu que nous risquions l’armée, et nous avons perdu l’armée, le roi et le saint bois avec elle. Je n’en tire aucune gloire, croyez-le. J’aurais mille fois préféré me tromper et voir Tibériade tomber, et la garder, moi, pour tous les torts, plutôt que d’avoir eu raison à ce prix. Avoir prévu le malheur ne console pas d’y avoir survécu seul.
Que comptez-vous faire, à présent ? Dans quel état est le royaume ?
Le royaume n’a plus d’ost. Voilà la vérité nue. Les places ont été vidées de leurs garnisons pour former cette armée qui n’est plus ; les villes de la côte sont presque sans défenseurs, et rien ne se dresse entre elles et Saladin. Je m’en vais gagner Tyr, tenir ce que je puis, et de là, s’il le faut, rejoindre mon comté de Tripoli, où j’ai encore des murs et des hommes. Ce qui viendra ensuite, je l’ignore. Je crains pour Acre, pour tout ce littoral sans lances. Mais je ne suis pas devin : je ne sais pas ce que fera le vainqueur, ni sur quelle ville il tournera d’abord. Je sais seulement que nous sommes nus, et que ce n’est pas moi qui nous ai déshabillés.
On écrira sur vous, comte. Que voulez-vous qu’on retienne ?
Qu’on écrira ce qu’on voudra, je le sais bien ; les vaincus n’ont jamais tenu la plume. On me fera le traître commode de cette journée, parce que j’ai survécu et que je parlais leur langue. Soit. Mais que celui qui me juge se demande d’abord ceci : lequel de nous a voulu la guerre, et lequel a voulu l’éviter ? Lequel a poussé le roi à marcher dans la nuit, et lequel l’a supplié de rester ? J’ai déconseillé la marche jusqu’au bout. J’ai chargé le premier au matin. J’ai perdu ma ville, ma femme est assiégée, et je n’ai sauvé de tout cela que ma honte d’être en vie. Voilà l’homme. Qu’on me juge là-dessus, et non sur le bruit de ceux qui ont besoin d’un coupable pour n’être pas les leurs.