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« Nous avons combattu la fumée avant de combattre l’ennemi »

Recueilli sur la côte, le témoignage d’un chevalier échappé du désastre des cornes de Hattin : la marche sans eau, le harcèlement des archers, le feu mis aux broussailles, et la déroute d’une armée assoiffée.

Propos recueillis par Ernaut le scribe 16 juillet 1187 7 min de lecture

Ils sont peu nombreux, ceux qui ont regagné la côte après la ruine de l’ost au-dessus de Tibériade. Épuisés, la bouche encore sèche, beaucoup se taisent. L’un d’eux, chevalier tenant fief du côté du Toron, a bien voulu dire ce qu’il a traversé, à condition qu’on ne lui demande pas plus qu’il n’a vu.

Nous l’avons trouvé assis à l’ombre d’un mur, son cheval crevé sous lui la veille au soir, sa cotte encore roussie. Il parle lentement, revient sur ses mots, s’arrête pour boire. Ce qui suit est son récit, tel qu’il l’a livré, sans que nous l’ayons redressé ni complété par d’autres bouches.

Il prévient d’emblée qu’il ne sait ni le compte des morts, ni ce qu’il est advenu des grands une fois qu’il eut tourné bride. Son horizon s’arrête à sa fuite.

Grand entretien

Un chevalier rescapé de Hattin

Ce combattant n’est pas une personne unique attestée : c’est un témoin composite, reconstitué à partir des récits concordants de plusieurs rescapés recueillis sur la côte franque. Ses propos valent pour ce qu’un chevalier de rang moyen a pu voir, entendre et endurer, non pour une chronique d’ensemble.

Où l’ost s’est-il rassemblé, et dans quel état êtes-vous partis ?

Nous étions campés aux sources de Saffouriyé. Là, il y avait de l’eau en abondance, de l’herbe pour les bêtes, de l’ombre. Tant qu’on y demeurait, nul ne pouvait rien contre nous. On a beaucoup discuté sous les tentes, cela je l’ai su comme tout le monde : fallait-il rester à l’abri des sources, ou marcher au secours de Tibériade que les Infidèles tenaient assiégée. On a décidé de marcher. Je n’étais pas de ceux qui décident ; j’ai sellé et je suis parti avec les autres, à la pointe du jour, avant que la chaleur ne monte.

La marche fut-elle aussitôt difficile ?

Dès la première heure. Le pays entre Saffouriyé et Tibériade est nu, pierreux, sans un puits qui ne fût gardé ou comblé. Le soleil de juillet tombe droit. Nous avions emporté de l’eau dans des outres, mais une armée boit vite, et les chevaux plus encore que les hommes. À midi passé, on rationnait déjà. Les hommes de pied souffraient plus que nous : ils marchaient dans la poussière que soulevaient les sabots, la gorge prise.

Vous parlez d’archers. Comment se battaient-ils ?

Ils ne se battaient pas comme nous l’entendons. Ils ne tenaient pas de ligne, ne recevaient pas la charge. Des cavaliers légers tournaient autour de la colonne, lâchaient leurs flèches, et repartaient au galop avant qu’on les joigne. Toute la journée, de tous les côtés à la fois. On ne pouvait pas les saisir. Si un groupe des nôtres s’élançait pour les chasser, ils s’ouvraient, le laissaient passer, se refermaient derrière lui. On perdait des hommes et des bêtes sans jamais en abattre un seul qu’on pût montrer. C’est une guerre qui ronge, pas une guerre qui tranche.

La soif, dont chacun parle, à quel moment est-elle devenue insoutenable ?

Au soir du premier jour. La colonne avançait de plus en plus lentement, gênée, harcelée, et nous n’avions pas atteint l’eau qu’on espérait. Les outres étaient vides ou presque. Le roi, dit-on, voulait pousser jusqu’à un point d’eau du côté de Hattin. Nous n’y sommes pas parvenus. Les Infidèles nous avaient devancés partout où il y avait à boire. Le soir, il a fallu camper au milieu des pierres, sur une terre sèche, sans une goutte pour les hommes ni pour les chevaux.

Comment se passe une nuit pareille, dans un camp sans eau ?

On ne dort pas. La soif tient éveillé, et les Infidèles ne nous ont pas laissés en repos : toute la nuit, des cris, des flèches lancées au hasard dans le noir, des feux qu’on voyait briller tout autour de nous sur les hauteurs. Ils étaient partout, et nous au fond, serrés, à sec. Les chevaux geignaient. Des hommes léchaient la rosée sur le fer de leurs armes. Quand le jour s’est levé, nous étions déjà à demi vaincus par la nuit elle-même, avant qu’un coup fût porté.

Et le feu ? On dit qu’il y eut un incendie.

Au matin, ils ont mis le feu aux broussailles sèches et à l’herbe brûlée du plateau. Le vent portait vers nous. C’est là ce que je répète à qui veut l’entendre : nous avons combattu la fumée avant de combattre l’ennemi. Une fumée épaisse, âcre, qui prenait à la gorge et aux yeux. On ne voyait plus à trois pas. La chaleur du feu s’ajoutait à celle du soleil. Un homme déjà sans eau depuis un jour et une nuit, à qui l’on ôte encore l’air et la vue, cet homme-là ne tient plus sa place dans le rang.

Les nôtres ont-ils chargé, malgré tout ?

Oui, plusieurs fois. C’est ce que sait faire notre cavalerie : se rassembler, baisser la lance, et fondre en masse. Quand nous partions ensemble, rien ne nous arrêtait sur l’instant, ils s’écartaient devant nous. Mais ils s’écartaient justement, ils ne rompaient pas. On enfonçait le vide. Puis ils se refermaient sur les flancs et sur l’arrière. Et à chaque charge, il fallait revenir vers le gros, la gorge en feu, le cheval fourbu, pour retrouver la fumée. On ne peut pas charger tout un jour avec des bêtes qui n’ont pas bu.

À quel moment avez-vous senti que les rangs cédaient ?

Quand les gens de pied ont commencé à se défaire. Ils avaient le plus souffert de la soif et de la fumée. Beaucoup se sont massés vers les deux hauteurs, ces collines jumelles au-dessus du village, comme un troupeau qui cherche à se serrer. Une fois la piétaille séparée des cavaliers, tout a été perdu, car chacun protégeait l’autre. Les archers pouvaient alors tirer sur nos chevaux sans crainte, et un chevalier à pied, dans cette chaleur, n’est plus qu’un homme comme un autre.

On rapporte qu’une partie de la cavalerie a percé et s’est échappée. L’avez-vous vue ?

De loin, oui. Un fort corps de cavaliers s’est élancé d’un seul jet, vers l’aval, et a traversé les lignes des Infidèles pour gagner la campagne libre. Les uns disent que c’était le comte de Tripoli avec sa mesnie. Je ne l’affirme pas : de ma place, dans la fumée, je voyais des bannières s’ouvrir un passage et disparaître, non les visages. Je ne sais pas si l’on doit y voir un salut arraché de haute lutte ou autre chose. Je n’étais pas dans le secret des grands. Je dis ce que j’ai vu : ils sont passés, et le gros de l’ost est resté pris.

Et le roi ? Savez-vous ce qu’il est devenu ?

On m’a dit qu’à la fin, ce qui restait de chevaliers s’était retiré autour de la tente rouge du roi, plantée sur la hauteur, et qu’elle a été renversée. Le roi aurait été pris là, vivant. Je ne l’ai pas vu de mes yeux tomber ; j’étais déjà plus bas, à me défendre. Mais quand une tente royale s’abat sur une colline, la nouvelle court vite, même dans la fumée. À partir de cet instant, il n’y avait plus d’armée, seulement des hommes qui cherchaient à vivre.

Comment, vous-même, avez-vous échappé ?

Mon cheval a tenu assez pour me porter hors de la presse, du côté où la ligne s’était rompue derrière les cavaliers qui avaient percé. J’ai suivi le mouvement, avec quelques autres, sans plus regarder en arrière. Il a crevé le soir, la bête, elle n’avait pas bu depuis deux jours. J’ai marché de nuit, en me cachant. J’ai bu à un ruisseau comme une bête, à plat ventre. Puis j’ai gagné la côte, de proche en proche. Voilà comment. Il n’y a là ni prouesse ni honneur : j’ai fui, et j’ai eu la chance de ma monture.

Que savez-vous de ce qui s’est passé depuis, et de ce qui va suivre ?

Rien. Je vous le dis franchement : rien. J’ignore combien des nôtres sont morts, combien ont été pris, ce qu’il adviendra des captifs et des places. Je n’étais qu’un homme dans le rang, aveuglé la moitié du jour, en fuite l’autre moitié. Ceux qui vous parleront de l’ampleur du désastre en savent plus que moi, ou en disent plus qu’ils n’en savent. Moi, je m’arrête à ma fuite. Le reste, je l’attends comme vous, et je le crains.

Le contexte

L’ost du royaume s’était rassemblé aux sources de Saffouriyé avant de marcher vers Tibériade, assiégée par les forces de Saladin.

Les combats se sont livrés sur le plateau aride au-dessus du lac, près du village de Hattin dominé par deux hauteurs jumelles.

La marche s’est faite au cœur de juillet, dans la chaleur, les points d’eau du parcours étant tenus ou comblés par l’adversaire.

État des informations

Témoignage reconstitué à partir des récits de rescapés ; il ne vaut que pour ce qu’un survivant pouvait voir et savoir, borné au 4-5 juillet.

Ce que l’on sait

  • L’ost a marché de Saffouriyé vers Tibériade sans eau, sous le harcèlement, et a été encerclé et détruit à Hattin le 4 juillet ; le feu mis aux broussailles a accablé les combattants.

Ce que l’on ignore

  • Ce témoin ignore l’ampleur exacte des pertes et le sort des grands ; il ne sait rien de ce qui suit sa fuite.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — entretien composite d’un rescapé de Hattin

Personnage composite reconstitué à partir des récits concordants de survivants ; les formulations à chaud imitent un entretien recueilli sur la côte franque à la mi-juillet 1187, sans connaissance de la suite.

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