← Retour à l’édition Entretien

« La Ville sainte prie et se prépare »

Dans Jérusalem investie depuis la veille au matin, un chanoine du Saint-Sépulcre reçoit notre scribe entre deux offices. Il dit une cité pleine à rompre de réfugiés, la mémoire encore brûlante de la Croix perdue, et une défense qu'on arme dans la hâte.

Propos recueillis par Ernaut le scribe 21 septembre 1187 8 min de lecture

Nous l'avons trouvé sous les galeries qui bordent le Saint-Sépulcre, là où depuis trois jours les gens de la Ville et ceux du dehors se pressent sans relâche. La cloche venait d'appeler à l'office ; il en sortait, le visage creusé de veille. Il a d'abord demandé des nouvelles des routes, puis, voyant que nous n'en avions point de rassurantes, il a consenti à parler.

Le siège est ouvert depuis la veille, au matin du 20 septembre. Les tentes de Saladin couvrent les hauteurs du nord, du côté de la porte de Saint-Étienne et de la tour de David. Dans la Ville, on ne compte plus les bouches : les fuyards des campagnes ont doublé, triplé le peuple des rues, et il faut loger, nourrir, apaiser tout ce monde derrière les murailles.

Nous rapportons son propos tel qu'il nous l'a livré, sans y rien ajouter que nous ne sachions de notre côté. Il parle en homme d'Église et en homme de la Ville ; il ne parle pas en capitaine, et il se garde de dire ce qu'il adviendra, car il l'ignore comme nous tous.

Grand entretien

Un chanoine du Saint-Sépulcre

Personnage composite, reconstitué à partir de ce qu'un clerc de la Ville sainte assiégée pouvait dire et savoir le 21 septembre 1187. Ses paroles n'engagent aucun homme nommé.

Depuis quand la Ville est-elle assiégée, et comment l'avez-vous appris ?

L'ennemi a paru sous nos murs hier matin. On l'attendait depuis des jours, car les places de la côte sont tombées l'une après l'autre depuis l'été, et l'on savait bien que Saladin viendrait ici, à la fin. Quand les guetteurs ont crié du haut des tours, il n'y a pas eu de surprise, seulement une sorte de silence dans les rues, puis les cloches. Depuis, ses tentes tiennent les crêtes au septentrion. Nous voyons leurs feux la nuit.

Comment vit-on dans Jérusalem, aujourd'hui ?

La Ville est pleine à rompre. Il est entré ici plus de gens des campagnes que la Ville n'en peut contenir : des femmes, des vieillards, des enfants qui ont fui les bourgs et les villages devant l'avance des Infidèles. On dort sous les porches, dans les cours, jusque contre les murs des églises. Le pain se partage, l'eau se compte. Chacun cède un peu de sa place. On dit qu'il y aurait plusieurs fois plus de monde qu'à l'ordinaire, et je le crois, à voir les rues.

La défense est-elle assurée ? On parle d'un grand manque de chevaliers.

C'est notre grande angoisse. La chevalerie du royaume s'est perdue cet été, aux Cornes de Hattin. Il ne reste ici, dit-on, qu'une poignée d'hommes d'armes véritables, deux ou trois qui portent l'éperon. Or on ne défend pas une ville comme celle-ci avec une poignée d'hommes. Le seigneur Balian d'Ibelin, qui est entré dans la Ville, a pris les choses en main. Faute de chevaliers, il fait des chevaliers : il a armé et ceint l'épée à des fils de bourgeois et à des hommes déjà mûrs, pour qu'il y ait des chefs sur les murs et que les gens du commun aient qui suivre.

Ces bourgeois armés, sauront-ils tenir un rempart ?

Dieu seul le sait. Ce sont des marchands, des artisans, des hommes qui n'avaient jamais tenu que la balance ou l'alêne. On leur a mis la lance au poing en trois jours. Mais je vous dirai une chose : ils défendent leurs propres murs, leurs femmes, l'église de la Résurrection où repose le tombeau du Seigneur. Un homme qui se bat pour cela ne se bat pas comme un mercenaire. Le seigneur Balian a fait ce qu'un homme sage pouvait faire du peu qu'il avait. Le reste ne dépend plus de nous.

Et l'Église, que fait-elle dans ces murs ?

Elle prie, et elle veille sur les âmes, ce qui est son office. Nous n'avons pas cessé les offices depuis hier. On jeûne. On fait des processions pieds nus, à travers la Ville, du Sépulcre au Temple et retour, le clergé en tête, le peuple derrière, en chantant les litanies. Les femmes coupent la chevelure de leurs filles et se tiennent dans l'eau froide en pénitence, pour fléchir la colère du Ciel. On confesse jour et nuit. Quand les bras manquent aux murs, il reste les mains jointes.

Le souvenir de Hattin est-il encore présent parmi vous ?

Il ne nous quitte pas. C'est la plaie ouverte. Là-bas, en juillet, l'armée du royaume a été détruite, le roi pris, et la sainte Croix — le bois de la Vraie Croix que l'on portait devant l'ost comme notre plus sûre défense — est tombée aux mains des Infidèles. Je ne vous dirai pas ce que fut ce jour-là, dans nos rangs, quand la nouvelle est venue. On avait toujours cru que la Croix ne pouvait être perdue. Elle l'a été. Depuis, il y a comme un froid dans les cœurs, et cette question que nul n'ose dire tout haut : pourquoi le Ciel a-t-il permis cela ?

Cette perte change-t-elle quelque chose à votre foi ?

Elle ne la brise pas, elle l'éprouve. Nos pères disaient que Dieu châtie ceux qu'il aime, et qu'une ville n'est pas prise pour la faiblesse de ses murs mais pour les péchés de son peuple. Beaucoup, ici, tiennent que nos fautes ont attiré ce malheur, et c'est pour cela qu'on jeûne et qu'on se frappe la poitrine. Perdre la Croix n'est pas perdre le Christ. Mais je ne vous cacherai pas que la privation de ce bois saint pèse sur nous comme un deuil qui n'en finit pas.

Comment veille-t-on sur les Lieux saints en un pareil moment ?

Avec un soin redoublé. Le Sépulcre reste ouvert, les lampes brûlent, les pèlerins et les gens de la Ville y viennent sans discontinuer, plus nombreux que jamais. Nous ne cachons rien, nous n'emportons rien : ce serait avouer que nous ne croyons plus être gardés. Le tombeau du Seigneur est là où il a toujours été, et notre devoir est d'y maintenir le culte tant que nous le pourrons. C'est aussi une manière de tenir : que la prière ne cesse pas, quoi qu'il arrive au-dehors.

Que redoutez-vous le plus, en ces heures ?

Je redoute pour les faibles. Cette Ville est pleine de gens sans défense, qui n'ont ni armes ni murs à eux, qui ont tout laissé derrière pour venir ici. S'il arrive malheur, ce sont eux qui souffriront d'abord. Je redoute la famine si le siège dure, la soif si l'eau vient à manquer. Et je redoute, je l'avoue, le moment où les hommes des remparts seront trop peu et trop las. Voilà ce qui me tient éveillé, plus que la crainte de la mort, que tout chrétien doit savoir regarder en face.

Et qu'espérez-vous ?

J'espère en la miséricorde de Dieu, qui n'abandonne pas les siens sans raison. J'espère que ces murs, qui ont vu tant de siècles, tiendront encore. On parle d'un secours qui viendrait d'Occident, des princes de par-delà les mers ; mais l'Occident est loin, et je ne veux pas nourrir le peuple de promesses que je ne puis tenir. Mon espérance la plus sûre, c'est celle du chrétien : que rien n'arrive sans que Dieu le veuille, et que ce qu'il veut, même dur, est bon. Le reste, je l'ignore.

Croyez-vous que la Ville tiendra ?

Je ne le sais pas, et je me méfierais de qui vous dirait le savoir. Nous sommes au premier jour du siège ou peu s'en faut. Une ville peut tenir des semaines, ou céder en peu de jours ; cela dépend des murs, des hommes, des vivres, et de la volonté du Ciel, qui nous échappe. Je vous dirai seulement ce que je vois : des remparts qu'on renforce, un peuple qui prie, quelques chefs courageux et beaucoup de bras neufs. Ce que cela vaudra devant l'armée qui nous cerne, l'avenir seul le dira, et l'avenir n'est pas à moi.

Un dernier mot pour ceux qui liront ceci au loin ?

Qu'ils prient pour Jérusalem. Non pour ses pierres, si vénérables soient-elles, mais pour les âmes qui s'y pressent en ce moment, chrétiens de la Ville et fuyards des campagnes, hommes d'armes improvisés et vieillards en larmes. Nous ne demandons pas qu'on nous plaigne ; nous demandons qu'on se souvienne de nous devant Dieu. Voilà tout ce qu'un pauvre chanoine peut dire, en ce jour où nous ne savons pas ce que sera le lendemain.

Le contexte

Le 4 juillet 1187, aux Cornes de Hattin, l'armée du royaume de Jérusalem a été anéantie par Saladin ; le roi Guy de Lusignan a été fait prisonnier et la relique de la Vraie Croix, portée devant l'ost, a été perdue.

Depuis Hattin, les places de la côte et de l'intérieur sont tombées les unes après les autres, refoulant vers Jérusalem des flots de réfugiés.

Le siège de Jérusalem s'est ouvert le 20 septembre 1187 ; à court de chevaliers, Balian d'Ibelin a armé et adoubé des fils de bourgeois et des hommes du commun pour tenir les murs.

État des informations

Entretien reconstitué ; il ne dit que ce qu'un clerc de la ville assiégée pouvait savoir le 21 septembre, sans rien préjuger de l'issue.

Ce que l’on sait

  • Jérusalem est assiégée depuis le 20 septembre ; elle manque de chevaliers et Balian d'Ibelin a armé des bourgeois ; la Vraie Croix a été perdue à Hattin.

Ce que l’on ignore

  • L'issue du siège est inconnue ; le chanoine ignore si la ville sera prise, se rendra, ou sera secourue.

Sources historiques utilisées

secondary

Siège de Jérusalem (1187)

Article Wikipédia (FR) : ouverture du siège le 20 septembre 1187, afflux de réfugiés, pénurie de chevaliers, armement des bourgeois et adoubements par Balian d'Ibelin.

secondary

Siege of Jerusalem (1187)

Article Wikipédia (EN) consulté pour recouper le déroulé du siège et la situation de la défense.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — entretien du 21 septembre 1187

Personnage composite : les propos imitent ce qu'un chanoine du Saint-Sépulcre pouvait dire dans Jérusalem assiégée, sans rien préjuger de l'issue du siège.

Articles liés