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« De ma bourse dépend que je parte libre ou en chaînes »

Au jour de la reddition, un bourgeois de Jérusalem fait ses comptes à voix haute : ce qu'il possède, ce qu'il devra vendre, ce qu'il faut réunir par tête pour sortir libre. Le soulagement qu'il n'y ait pas de carnage se mêle chez lui à la peur — pour les siens, et plus encore pour les voisins qui n'ont rien.

Propos recueillis par Ernaut le scribe 2 octobre 1187 8 min de lecture

Nous avons trouvé notre homme sur le pas de sa porte, dans une rue proche du marché, à faire et refaire le même calcul sur ses doigts. C'est un bourgeois de la Ville, ni des plus riches ni des plus pauvres : il tient boutique, possède sa maison, quelques biens, une famille à nourrir. Au jour où Jérusalem s'est rendue, il ne parle ni de la Ville sainte ni des Infidèles, mais de ce qui l'occupe tout entier : réunir, tête par tête, de quoi sortir les siens libres.

Nous avons voulu recueillir cette voix-là, celle de la petite bourgeoisie qui n'a pas décidé de la guerre et qui en paie le prix au comptant. Il nous a reçus sans façon, entre deux allées à sa boutique, où il commençait déjà à mettre de côté ce qui se peut vendre.

Nous transcrivons ses propos tels qu'il les a tenus, sans les farder. On y entend le soulagement de qui échappe au fer, et l'angoisse de qui n'est pas sûr d'avoir de quoi payer.

Grand entretien

Un bourgeois de Jérusalem

Personnage composite reconstitué. Nous n'avons pas conservé la parole d'un habitant nommé ; ce bourgeois rassemble, sous une seule voix, la situation d'un petit notable urbain de Jérusalem au jour de la reddition — un marchand ou artisan aisé, ni grand seigneur ni indigent —, d'après ce que rapportent les récits du siège et de la rançon. Les propos sont une restitution éditoriale, non une citation.

La Ville s'est rendue ce matin. Qu'avez-vous éprouvé en l'apprenant ?

D'abord, je vous l'avoue, un grand soulagement. Nous nous étions préparés au pire. Quand la brèche s'est ouverte au nord, chacun ici s'est rappelé ce qu'on raconte de la prise de la Ville par nos pères, il y a près de quatre-vingt-dix ans : les rues pleines de morts, le sang jusque dans les sanctuaires. Nous croyions notre tour venu. Or il n'en a rien été. Balian d'Ibelin est sorti parlementer, un accord a été conclu, et l'on ne tue pas dans les rues. Pour cela, oui, j'ai remercié le Ciel. Mais le soulagement n'a pas duré. Car aussitôt on a su à quel prix : chacun doit racheter sa tête. Et alors j'ai commencé à compter.

Racheter sa tête, dites-vous. Comment cela se règle-t-il ?

On nous a fait connaître un tarif, par tête et par condition. Pour un homme, on parle d'une dizaine de pièces d'or — des dinars, ou des besants, comme vous voudrez les nommer. Pour une femme, environ la moitié. Pour un enfant, très peu, une ou deux pièces. Je vous donne ces chiffres comme on me les a donnés, et je vous préviens : ils courent de bouche en bouche, ils viennent surtout du camp d'en face, et nul ici n'a vu le rôle écrit. Peut-être me trompé-je d'une pièce ou deux. Mais le principe, lui, est clair et ne souffre pas de doute : qui paie sort, qui ne paie pas reste.

Faisons vos comptes, puisque vous les faisiez. Pour votre maison, combien cela fait-il ?

Nous sommes cinq sous mon toit. Moi, ma femme, deux petits, et ma vieille mère. Comptez pour moi une dizaine de pièces, autant pour ma mère qu'il faut ranger avec les femmes, cinq ou six pour mon épouse, et une ou deux par enfant. Cela me fait, à la louche, une trentaine de pièces d'or à réunir. Une trentaine de pièces ! Pour un homme de ma sorte, ce n'est pas une somme qu'on garde en coffre. C'est le fruit de plusieurs années. Il va falloir la trouver d'ici que courent les délais, sans quoi tout ce calcul ne sert de rien.

Et vous l'avez, cette somme ?

Pas en pièces sonnantes, non. Je l'ai en choses : ma boutique, mon fonds, les meubles, quelques bijoux de ma femme, un peu de vaisselle, des étoffes en réserve. Tout cela vaut, mais tout cela, il faut le vendre — et le vendre maintenant, quand toute la Ville veut vendre à la fois pour la même raison. Vous devinez ce qu'il advient des prix. On brade. Je céderai pour trois ce qui en vaut dix, parce qu'en face on sait bien que nous n'avons pas le choix. Je sortirai libre, s'il plaît à Dieu, mais nu. J'emporterai les miens et ce que je pourrai charger sur mon dos, et je laisserai ici tout ce que j'ai bâti.

Vous partiriez donc ? Vous ne songez pas à demeurer ?

Demeurer pour quoi faire ? Ma vie était dans cette Ville quand elle était nôtre. Ceux qui rachètent leur tête s'en vont en colonnes, sous escorte, vers les terres que les nôtres tiennent encore, du côté de la côte. J'irai avec eux. On dit que l'on conduit ces colonnes vers Tripoli, vers Tyr, vers ce qui reste. Je ne sais pas ce que je trouverai là-bas, ni de quoi j'y vivrai. Mais un homme libre et sans le sou peut recommencer ; un homme dans les chaînes, non. Alors je paie, et je pars.

Vous parlez pour votre maison. Et vos voisins ? Tous peuvent-ils payer comme vous ?

Voilà ce qui me serre le cœur, et dont je n'ose parler trop haut de peur de m'en trouver honteux. Non, tous ne peuvent pas. Ma rue est pleine de gens qui n'ont pas dix pièces, ni cinq, ni une. Des veuves, des vieillards, des manouvriers, tous ces réfugiés qui se sont entassés dans la Ville quand la campagne a été perdue cet été. Pour moi, la rançon est un mur que je franchirai en me dépouillant. Pour eux, c'est un mur, tout court. Ils n'ont rien à vendre. Et ce qui attend qui ne paie pas, chacun ici le sait sans qu'on le dise : la servitude.

N'a-t-on rien fait pour ces gens-là ?

Si, et il faut le reconnaître. On a puisé dans le trésor de la Ville — ce qui restait des deniers du royaume et des ordres — pour racheter en bloc une part des plus pauvres. On dit qu'avec une trentaine de milliers de pièces on a dégagé quelque sept mille personnes, qui sans cela n'auraient rien pu payer. C'est beaucoup, et c'est peu. C'est beaucoup, car voilà sept mille malheureux qui échappent aux chaînes. C'est peu, car après ces sept mille il en reste. Il en reste des milliers. Le trésor n'est pas sans fond, et quand il sera vide, ceux qui n'auront pas trouvé leur rançon en resteront là où ils sont.

Combien sont-ils, ceux qui demeurent sans pouvoir payer ?

Je ne saurais vous le dire au juste, et méfiez-vous de qui vous donnera un chiffre rond avec assurance. On parle de milliers, de bien des milliers. Quinze mille, seize mille, murmure-t-on, sans que personne ait compté. La Ville était gonflée de tous ceux qui avaient fui devant l'armée cet été ; nul ne sait plus combien d'âmes elle renferme. Ce que je sais, c'est que pour chaque famille comme la mienne, qui se dépouille et s'en tire, il y a plusieurs foyers qui n'ont pas cette planche de salut.

Que va-t-il advenir d'eux, précisément ?

Précisément ? Je l'ignore, et je ne veux pas vous mentir en le devinant. Les délais courent encore. Tant qu'ils courent, un pauvre peut espérer qu'une main se tende, qu'un riche paie pour lui, qu'on trouve encore quelque argent. On dit que des seigneurs, des gens d'Église, ont donné de leur bourse pour dégager des inconnus. Peut-être en dégagera-t-on d'autres. Mais quand les colonnes des rachetés seront parties et les portes refermées, ceux qui resteront resteront aux mains du vainqueur. Ce qu'il en fera, à quel prix on les vendra, où on les mènera, cela ne se réglera pas aujourd'hui. Cela se jouera dans les semaines qui viennent, et je prie de n'avoir pas à l'apprendre.

Vous dites qu'il n'y a pas eu de massacre. Est-ce là, pour vous, une clémence ?

Je me garderai de chanter les louanges de qui prend ma ville. Ce que je constate, c'est un fait : on ne nous égorge pas, on nous rançonne. C'est autre chose que 1099, et je serais malhonnête de ne pas le dire. Mais qu'on ne me fasse pas prendre une rançon pour une grâce. Vendre ma vie à prix d'or n'est pas me la donner. Et derrière moi, pour tous ceux qui n'ont pas l'or, ce même accord si mesuré ouvre sur les chaînes. Alors je ne dirai ni bourreau ni bienfaiteur. Je dirai un vainqueur qui a préféré l'argent au sang — et je ne sais pas si c'est par mansuétude ou par bon calcul, et au fond peu m'importe : ce qui compte, c'est ce qu'il advient de nous.

Que ferez-vous dans les jours qui viennent ?

Vendre. Vendre vite et mal, réunir mes pièces tête par tête, veiller qu'aucun des miens ne manque à l'appel du compte. Ma hantise, la nuit, c'est qu'il me manque une pièce pour l'un des cinq. Faut-il alors laisser un enfant ? une aïeule ? On ne devrait pas avoir à peser cela. J'irai aussi voir ce que je peux pour deux ou trois voisins que je connais depuis toujours et qui n'ont rien. Je ne suis pas riche assez pour les sauver, mais peut-être pour aider un peu. Après, il faudra prendre la route en colonne et marcher vers la côte, sans savoir ce qui nous y attend.

Un dernier mot ?

Priez pour ceux qui ne pourront pas payer. Moi, avec ma boutique et mes bijoux, je m'en tirerai dépouillé mais libre. Ce n'est pas mon sort qui devrait vous occuper. C'est celui de la veuve d'à côté, qui berce son petit et n'a pas une pièce à donner. De ma bourse dépend que je parte libre ou en chaînes ; d'une bourse vide dépend qu'elle parte en chaînes, elle. Voilà toute la différence entre elle et moi, et elle tient dans quelques pièces d'or. Que Dieu y pourvoie, car les hommes, eux, ont fixé le tarif.

Le contexte

Jérusalem, cœur du royaume latin fondé après la prise de la Ville en 1099, s'est rendue par capitulation le 2 octobre 1187 après l'ouverture d'une brèche au nord-est.

Les termes de la reddition prévoient le rachat de la liberté par une rançon fixée par tête ; les habitants qui l'acquittent sortent en colonnes sous escorte vers les terres franques de la côte.

La Ville était gonflée de réfugiés venus de toute la campagne perdue au cours de l'été, ce qui rend le nombre de ses habitants — et celui des insolvables — très incertain.

État des informations

Entretien reconstitué. La modération de la reddition et la menace pesant sur les insolvables coexistent ; nous ne prêtons à personne une magnanimité idéale.

Ce que l’on sait

  • Jérusalem s'est rendue par capitulation le 2 octobre ; les habitants peuvent racheter leur liberté par une rançon par tête ; il n'y a pas de massacre général.
  • Le trésor de la ville rachète une partie des pauvres.

Ce que l’on ignore

  • Le sort des milliers d'insolvables, vraisemblablement l'esclavage, se joue dans les semaines à venir.
  • Les montants exacts de la rançon sont incertains.

Sources historiques utilisées

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Siège de Jérusalem (1187)

Article Wikipédia en français : capitulation du 2 octobre, rançon par tête, évacuation en colonnes, rachat des pauvres par le trésor et réduction en esclavage des insolvables.

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Siege of Jerusalem (1187)

Article Wikipédia en anglais consulté pour recouper le barème de rançon (environ dix dinars par homme, cinq par femme, un à deux par enfant) et l'ordre de grandeur des captifs.

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Saladin's Conquest of Jerusalem, 1187 CE

World History Encyclopedia

Récit détaillé : rançon par tête, rachat des pauvres par le trésor (~30 000 dinars pour ~7 000 personnes), asservissement de milliers d'insolvables, contraste avec la prise de 1099.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — « Aujourd'hui »

Cet entretien est une reconstitution : la voix d'un bourgeois composite restitue au présent, à la manière d'un journal du temps, la situation d'un petit notable urbain de Jérusalem au jour de la reddition. Les montants de rançon sont donnés en fourchette et avec prudence ; la suite des événements n'est pas anticipée.

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