L’ost du roi anéanti aux Cornes de Hattin
Deux jours après la bataille, des fuyards descendus des collines de Galilée apportent sur la côte une nouvelle qui glace le pays : l’armée du roi Guy, partie de Saffouriyé et lancée vers Tibériade, a été encerclée et détruite près des Cornes de Hattin. Le roi serait aux mains de Saladin. Le récit nous parvient confus, incomplet, tel qu’il court de bouche en bouche.
Que Dieu ait pitié de son peuple. Depuis hier soir, des hommes hagards, poussiéreux, la gorge encore brûlée de soif, arrivent par petits groupes sur les rivages francs. Ils viennent des hauteurs qui dominent le lac de Tibériade, et tous répètent la même chose d’une voix brisée : l’ost du royaume n’est plus. L’armée que le roi Guy avait rassemblée pour secourir Tibériade a été prise, cernée et abattue près des collines que l’on nomme les Cornes de Hattin, avant-hier, le quatrième jour de juillet.
Nous rapportons ici ce que nous avons pu recueillir de ces fuyards, sans être en mesure de tout confirmer. Les récits se contredisent, les nombres varient d’une bouche à l’autre, et beaucoup de ces hommes n’ont vu qu’un pan de la bataille avant de fuir. Nous livrons donc une nouvelle encore trouble, en distinguant ce que plusieurs affirment de ce qu’un seul murmure.
La nouvelle remonte la côte
Les premiers sont arrivés hier, au déclin du jour. On les a d’abord pris pour des pillards ou des déserteurs, tant ils allaient sans ordre, seuls ou par deux, beaucoup à pied, quelques-uns encore en selle sur des bêtes fourbues. Puis d’autres ont suivi, et le même mot revenait dans toutes les bouches : Hattin. La déroute.
Ce sont pour la plupart des sergents, des piétons, quelques cavaliers légers. Ils disent avoir rompu l’encerclement dans la confusion, ou s’être échappés à la faveur de la fumée et de la nuit. Ce qu’ils ont vu, ils le racontent par bribes : la poussière, le feu, les cris, les rangs qui cèdent. Aucun ne prétend avoir assisté à la fin. Beaucoup fuyaient déjà quand la bannière du roi tenait encore.
De ville en ville, la nouvelle court plus vite que les hommes. On barre les portes, on double les guets, on presse les prêtres de dire des messes. Les mères réclament des noms que personne ne peut donner. Car c’est là le plus cruel : on sait l’armée détruite, on ignore encore qui est mort, qui est captif, qui erre dans les collines.
La marche et la soif
Ce que l’on reconstitue de leurs récits est ceci. L’ost s’était rassemblé à Saffouriyé, où l’eau est sûre et abondante, pour porter secours à la ville de Tibériade que Saladin assiégeait. De ce point d’eau, le roi Guy a décidé de marcher droit vers le lac, à travers un pays sec et découvert, en plein cœur de l’été.
Ce fut, disent-ils, une marche de supplice. Dès qu’ils eurent quitté les sources, les cavaliers de Saladin les prirent en écharpe, harcelant les colonnes de leurs flèches sans jamais offrir le combat rangé. On avançait à petits pas, gêné par le harcèlement, sous un soleil qui ne pardonnait pas. La soif, plus que le fer, commença son ouvrage. Bêtes et hommes se traînaient.
Les points d’eau que l’on espérait atteindre se dérobèrent. Les uns disent les sources gardées par l’ennemi, les autres taries ou insuffisantes pour une telle multitude. Au soir, l’ost dut s’arrêter sur un plateau aride, sans eau, à découvert, à portée de vue du lac qu’il ne pouvait atteindre. La nuit fut affreuse : l’ennemi rôdait, chantant et frappant ses tambours, quand nos gens, épuisés, n’avaient rien à boire.
L’encerclement et le feu
Au matin, tout se précipita. Les fuyards s’accordent sur un détail qui revient dans tous les récits : Saladin fit mettre le feu aux broussailles sèches et aux herbes du plateau. Le vent rabattit la fumée sur nos rangs. À la soif de la nuit s’ajouta l’aveuglement du jour. On ne voyait plus l’ennemi que l’on frappait, et ses archers, eux, tiraient dans une masse compacte.
Les piétons, dit-on, se débandèrent les premiers, refluant en désordre vers les hauteurs, vers ces deux mamelons que l’on appelle les Cornes. Là, la cavalerie du roi se trouva séparée de son infanterie, cernée de toutes parts, sans eau, sans issue. Plusieurs racontent des charges désespérées lancées vers la tente de Saladin, pour rompre l’étau ou pour vendre chèrement leur vie. Aucune, semble-t-il, ne suffit à percer.
On dit pourtant qu’une partie de l’armée réussit à s’ouvrir un passage. Le comte Raymond de Tripoli, qui commandait l’avant-garde, aurait chargé et rompu les lignes ennemies, s’échappant avec les cavaliers qui le suivaient. Comment cette percée fut possible, si l’ennemi ouvrit ses rangs à dessein ou fut débordé, nul ici ne saurait le dire. Le fait est rapporté par plusieurs ; nous le donnons pour ce qu’il vaut.
Autour du roi, en revanche, l’étreinte ne se desserra pas. La tente rouge du roi Guy, plantée au sommet comme un dernier ralliement, finit par tomber. Et avec elle, disent-ils tous, le roi lui-même, pris vivant.
Ce que nous ignorons encore
Voilà pour ce qui semble sûr. Mais l’essentiel nous échappe encore. Combien de morts, combien de captifs ? Les fuyards parlent de milliers, sans que deux d’entre eux s’accordent. L’ost du royaume comptait, dit-on, plusieurs milliers d’hommes de pied et un fort contingent de chevaliers, peut-être douze cents lances. Si vraiment il a été détruit tout entier, alors le royaume vient de perdre en un jour la fleur de sa chevalerie. Mais nous parlons ici d’ordres de grandeur, non d’un décompte : que l’on n’aille pas prendre ces nombres pour un dénombrement.
Le sort des grands du royaume demeure obscur. Étaient-ils dans l’étau ou dans la percée ? Vivants, captifs, tués ? Chacun avance un nom, personne ne les confirme. Nous ne publierons aucune liste tant que des voix sûres ne nous seront pas parvenues.
On rapporte aussi que la relique de la Vraie Croix, que l’évêque portait au milieu de l’armée comme au jour de la victoire, aurait été prise dans la déroute. Si la chose est vraie, le deuil passe la mesure d’une bataille perdue. Mais ce n’est encore qu’un dire, et nous prions Dieu qu’il soit démenti.
Reste le roi. Tous s’accordent à le dire captif ; certains ajoutent qu’il aurait la vie sauve, que Saladin l’aurait épargné. Nous ne savons rien de sûr de ce qu’il adviendra de lui ni des autres prisonniers. Ce que l’on nous rapporte du vainqueur tient à quelques mots repris de bouche en bouche, et nous ne bâtirons aucun jugement sur si peu.
En ce jour, nous ne savons qu’une chose avec certitude : l’armée qui gardait ce pays n’existe plus, et rien ne se dresse aujourd’hui entre Saladin et les villes de la côte. Que Dieu garde ceux qui restent. Nous rapporterons ce que les jours prochains nous apprendront, sans rien avancer que nous ne puissions tenir.