Comment un été a suffi : la trêve rompue
Rien de ce qui vient de s’abattre sur le royaume n’était tout à fait imprévisible. En quelques années, un seul homme a rassemblé contre nous l’Égypte et la Syrie ; en quelques mois, une trêve a volé en éclats et un premier revers nous avait déjà prévenus.
On voudrait croire au coup du sort. Il faut pourtant, ce matin, remonter le fil des causes, car aucune ne nous était vraiment cachée. Depuis des années, l’étau se resserrait autour des États francs ; depuis l’hiver, la paix qui nous protégeait n’existait plus ; et dès le printemps, un premier désastre nous avait donné son avertissement. Nous relions ici ces faits déjà survenus.
Rien de tout cela n’a été su trop tard. Ce sont des nouvelles que chacun, ici, tenait pour acquises. Reste à comprendre comment elles se sont nouées en si peu de temps.
L’ombre de Saladin
L’homme qui nous fait face n’est plus le lieutenant qu’on avait connu. Maître de l’Égypte depuis près de seize ans, il a pris Damas voilà treize étés, puis Alep il y a quatre ans. Le Caire, la Syrie intérieure, la haute vallée : autant de terres qui, hier encore, se disputaient entre elles et qui répondent aujourd’hui à une seule voix.
Le résultat, chacun peut le lire sur une carte. Nos seigneuries de Terre sainte, du comté de Tripoli à la principauté d’Antioche, du royaume de Jérusalem aux forteresses de l’Outre-Jourdain, sont désormais ceintes de toutes parts par les terres des Infidèles. L’homme qui les gouverne peut lever ses cavaliers d’Égypte comme de Syrie et les faire converger à sa guise. Cet encerclement n’a rien de neuf : nous le savions depuis la prise d’Alep. Nous avions seulement fini par nous y habituer.
La trêve et le raid de Renaud
Il existait une trêve. Elle nous couvrait, tant bien que mal, et les marchands des deux camps s’y fiaient pour faire passer leurs caravanes entre l’Égypte et Damas. C’était peu, mais c’était un abri.
Cet abri, le sire de l’Outre-Jourdain l’a fait tomber. Renaud de Châtillon, maître du Krak de Moab et de Montréal, a lancé ses gens sur une caravane qui cheminait vers Damas, taillé en pièces son escorte et jeté marchands et conducteurs dans ses cachots. Ce n’était pas la première fois que ce seigneur portait la main sur les convois : déjà, naguère, il s’en était pris à des pèlerins en route vers La Mecque, au mépris des accords.
Cette fois, la mesure a débordé. Sommé de rendre les captifs et le butin, Renaud n’a rien voulu entendre, et le roi n’a pu ou n’a su l’y contraindre. On tient, dans le camp d’en face, que la trêve est morte par sa faute — et l’on ne se prive pas de le dire. Un homme, une caravane : il n’en a pas fallu davantage pour rouvrir la guerre.
L’avertissement du Cresson
Que la guerre fût déjà revenue, le premier jour de mai nous l’a appris dans le sang. Près de la Fontaine du Cresson, non loin de Séphorie, un fort parti de cavaliers infidèles traversait le pays quand une petite troupe des nôtres se jeta sur elle. Ils étaient de l’ordre du Temple et de celui de l’Hôpital : une poignée de frères, peut-être cent quarante ou cent cinquante chevaliers, face à des milliers d’hommes.
Le combat fut bref et le carnage total. Roger des Moulins, maître de l’Hôpital, y laissa la vie, percé de traits. Presque tous les frères tombèrent autour de lui ; à peine quelques-uns, dit-on, en réchappèrent. On murmure qu’un tel malheur tenait moins à la force de l’ennemi qu’à l’emportement de ceux qui voulurent charger coûte que coûte, un contre dix.
Voilà l’avertissement. Il datait de deux mois à peine. On y vit d’abord un revers cruel, l’orgueil de quelques braves payé trop cher. On aurait dû y lire autre chose : que l’ennemi était en nombre, en mouvement, et résolu. Ce que le printemps avait annoncé tout bas, l’été vient de le crier.