Le corsaire allemand se saborde devant Montevideo
Traqué depuis des semaines dans l’Atlantique Sud, le cuirassé de poche Admiral Graf Spee a livré bataille le 13 décembre à trois croiseurs britanniques à l’entrée du Rio de la Plata, puis s’est réfugié, avarié, dans le port neutre de Montevideo. Sommé d’en repartir, guetté au large, il n’a repris la mer que pour se détruire lui-même, hier soir, dans les eaux de l’estuaire.
La nouvelle est parvenue dans la nuit, transmise depuis l’Amérique du Sud : le cuirassé de poche allemand Admiral Graf Spee, qui tenait en haleine depuis des semaines toutes les marines de l’Atlantique, a cessé d’exister. Ce n’est pas le canon des Alliés qui l’a envoyé par le fond. C’est son propre équipage qui l’a détruit, hier soir, dimanche 17 décembre, aux abords de Montevideo, plutôt que de le rendre ou de le voir capturer.
Vers vingt heures, heure locale, le navire, qui venait de quitter le port uruguayen où il s’était réfugié après le combat du 13 décembre, s’est immobilisé dans les eaux peu profondes de l’estuaire du Rio de la Plata. Peu après, de fortes explosions l’ont secoué, suivies d’un vaste incendie. On rapporte que des charges avaient été disposées à bord et que le gros de l’équipage avait été évacué avant que le feu ne prît. Longtemps, dans la nuit, la carcasse embrasée est demeurée visible depuis la côte.
Ainsi s’achève, sans nouvelle bataille, la course d’un des bâtiments les plus redoutés de la flotte du Reich. Depuis le début de la guerre, l’Admiral Graf Spee avait porté la menace jusque dans les mers du Sud, échappant à toutes les poursuites. Son commandant, le capitaine de vaisseau Hans Langsdorff, acculé dans un port neutre et cerné, semble-t-il, par des forces qu’il jugeait supérieures, a choisi de saborder son navire.
Les jours qui viennent diront le détail de cette fin ; l’essentiel, à cette heure, est acquis : le corsaire qui inquiétait les routes de l’Atlantique ne reprendra plus la mer.
La chasse dans l’Atlantique Sud
Depuis l’automne, l’Admiral Graf Spee menait dans l’Atlantique Sud une guerre de course méthodique. Ce cuirassé de poche, armé de pièces de 280 millimètres, assez puissant pour écraser un croiseur et assez rapide pour distancer un cuirassé, était taillé pour ce rôle : couler le commerce ennemi et se dérober. On lui attribue le naufrage de neuf navires marchands, soit de l’ordre de cinquante mille tonneaux, chiffres qu’il faut prendre pour approximatifs tant que les comptes n’auront pas été arrêtés.
Un trait revient dans les récits des rescapés : le commandant Langsdorff paraît avoir observé les règles de la prise. Ses victimes étaient arraisonnées, leurs équipages recueillis, avant que les bâtiments ne fussent envoyés par le fond. On assure qu’aucun mort n’est à déplorer parmi les naufragés — fait assez rare dans une guerre sous-marine où l’on coule d’ordinaire sans sommation pour qu’on le relève.
Cette chasse tenait en échec un dispositif considérable : plusieurs groupes de chasse alliés battaient l’Atlantique à sa recherche, sans jamais parvenir à le fixer. Le 2 décembre, l’appel de détresse d’un vapeur britannique, le Doric Star, attaqué au large, avait enfin donné une indication sur la zone où rôdait le corsaire, et resserré la traque autour de l’embouchure du Rio de la Plata, où affluent les navires chargés des viandes et des grains du continent sud-américain.
La bataille du Rio de la Plata
C’est là, à l’entrée de l’estuaire, que le combat s’est engagé au matin du 13 décembre. Trois croiseurs britanniques, réunis sous les ordres du commodore Henry Harwood, avaient pris position : le croiseur lourd Exeter, armé de canons de 203 millimètres, et deux croiseurs légers de 152 millimètres, l’Ajax et l’Achilles — ce dernier servi par des équipages de la marine néo-zélandaise.
Le corsaire, plus fort en artillerie, concentra d’abord son feu sur l’Exeter, qu’il atteignit durement. Le croiseur lourd, plusieurs de ses tourelles réduites au silence et lourdement touché, dut rompre le combat et se retirer, faisant route, dit-on, vers les Malouines pour y panser ses avaries. L’Ajax, à son tour, fut endommagé. Mais les deux croiseurs légers, manœuvrant vivement et harcelant l’adversaire de leurs bordées, ne lâchèrent pas prise.
Le Graf Spee, lui non plus, n’était pas sorti indemne de l’affaire. On rapporte qu’un obus avait ruiné ses installations de traitement du carburant, réduisant fortement son autonomie — au point, assure-t-on, de lui interdire de regagner l’Allemagne. Ne pouvant ni achever ses adversaires ni tenir la mer, il mit le cap sur le port neutre le plus proche et entra dans la nuit du 13 au 14 décembre en rade de Montevideo.
Les trois jours de Montevideo
Commença alors, dans les eaux de la capitale uruguayenne, une partie singulière, moins de canon que de droit et de nerfs. Les conventions internationales sur la neutralité — celles arrêtées à La Haye en 1907 — n’accordent en principe qu’un séjour de vingt-quatre heures à un bâtiment de guerre belligérant dans un port neutre, délai que l’on peut prolonger pour cause d’avaries à réparer. L’Uruguay, après examen, accorda soixante-douze heures.
Le temps jouait contre le corsaire. Passé le délai, il lui faudrait ressortir ou se laisser désarmer et interner. Or, au-delà de la passe, les croiseurs survivants montaient la garde, et l’on prêtait aux Britanniques le dessein de le reprendre dès qu’il paraîtrait au large. La diplomatie s’en mêla : le ministre britannique à Montevideo, M. Millington-Drake, pressait les autorités de faire respecter le délai et d’obtenir le départ du navire.
On rapporte encore une manœuvre plus habile. Une règle de la neutralité interdit à un navire de guerre de quitter un port neutre moins de vingt-quatre heures après l’appareillage d’un navire de commerce ennemi. Les Britanniques auraient fait successivement appareiller leurs cargos présents dans le port, à un jour d’intervalle, de manière à retenir le corsaire à quai par le jeu même du règlement qu’on lui opposait.
Sur ce qui l’attendait dehors, les bruits allaient grand train. On assurait qu’une escadre puissante s’était massée à l’embouchure de l’estuaire — on citait le porte-avions Ark Royal et le croiseur de bataille Renown, capables à eux seuls de submerger le cuirassé de poche. Nul, à Montevideo, ne pouvait dire au juste ce qui croisait par-delà l’horizon ; mais chacun tenait pour probable que le corsaire, s’il sortait pour se battre, courait à sa perte.
Le sabordage
Placé devant ce choix — sortir affronter des forces tenues pour écrasantes, ou se laisser interner avec son navire —, le commandant Langsdorff a tranché autrement. Au terme du délai, l’Admiral Graf Spee a levé l’ancre, sous les yeux d’une foule accourue sur les quais et les hauteurs de Montevideo, persuadée d’assister à un ultime combat.
Il n’y eut pas de combat. À quelques milles de la ville, le cuirassé s’arrêta, échoué dans les fonds de l’estuaire, et son équipage y mit lui-même le feu. Les explosions et l’incendie firent le reste. Le navire que ni l’Exeter ni l’Ajax n’avaient pu couler s’est détruit de ses propres mains, pour n’être pris ni par l’ennemi ni par l’internement.
Ce qu’il adviendra de l’équipage évacué sur la rive, du commandant, de l’épave fumante qui barre l’estuaire, on l’ignore à cette heure. La seule certitude, que confirment les dépêches de la nuit, est que l’un des plus puissants corsaires du Reich a disparu de l’Atlantique.