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Le corsaire allemand se saborde devant Montevideo

Traqué depuis des semaines dans l’Atlantique Sud, le cuirassé de poche Admiral Graf Spee a livré bataille le 13 décembre à trois croiseurs britanniques à l’entrée du Rio de la Plata, puis s’est réfugié, avarié, dans le port neutre de Montevideo. Sommé d’en repartir, guetté au large, il n’a repris la mer que pour se détruire lui-même, hier soir, dans les eaux de l’estuaire.

Notre service étranger 18 décembre 1939, 07h00 7 min de lecture
Le cuirassé de poche allemand Admiral Graf Spee en flammes dans l’estuaire du Rio de la Plata, au large de Montevideo, après son sabordage.
Photographe officiel de la Royal Navy (Admiralty Official Collection), l’Admiral Graf Spee en flammes après son sabordage au large de Montevideo, 17 décembre 1939 — domaine public (Imperial War Museums / Wikimedia Commons).

La nouvelle est parvenue dans la nuit, transmise depuis l’Amérique du Sud : le cuirassé de poche allemand Admiral Graf Spee, qui tenait en haleine depuis des semaines toutes les marines de l’Atlantique, a cessé d’exister. Ce n’est pas le canon des Alliés qui l’a envoyé par le fond. C’est son propre équipage qui l’a détruit, hier soir, dimanche 17 décembre, aux abords de Montevideo, plutôt que de le rendre ou de le voir capturer.

Vers vingt heures, heure locale, le navire, qui venait de quitter le port uruguayen où il s’était réfugié après le combat du 13 décembre, s’est immobilisé dans les eaux peu profondes de l’estuaire du Rio de la Plata. Peu après, de fortes explosions l’ont secoué, suivies d’un vaste incendie. On rapporte que des charges avaient été disposées à bord et que le gros de l’équipage avait été évacué avant que le feu ne prît. Longtemps, dans la nuit, la carcasse embrasée est demeurée visible depuis la côte.

Ainsi s’achève, sans nouvelle bataille, la course d’un des bâtiments les plus redoutés de la flotte du Reich. Depuis le début de la guerre, l’Admiral Graf Spee avait porté la menace jusque dans les mers du Sud, échappant à toutes les poursuites. Son commandant, le capitaine de vaisseau Hans Langsdorff, acculé dans un port neutre et cerné, semble-t-il, par des forces qu’il jugeait supérieures, a choisi de saborder son navire.

Les jours qui viennent diront le détail de cette fin ; l’essentiel, à cette heure, est acquis : le corsaire qui inquiétait les routes de l’Atlantique ne reprendra plus la mer.

La chasse dans l’Atlantique Sud

Depuis l’automne, l’Admiral Graf Spee menait dans l’Atlantique Sud une guerre de course méthodique. Ce cuirassé de poche, armé de pièces de 280 millimètres, assez puissant pour écraser un croiseur et assez rapide pour distancer un cuirassé, était taillé pour ce rôle : couler le commerce ennemi et se dérober. On lui attribue le naufrage de neuf navires marchands, soit de l’ordre de cinquante mille tonneaux, chiffres qu’il faut prendre pour approximatifs tant que les comptes n’auront pas été arrêtés.

Un trait revient dans les récits des rescapés : le commandant Langsdorff paraît avoir observé les règles de la prise. Ses victimes étaient arraisonnées, leurs équipages recueillis, avant que les bâtiments ne fussent envoyés par le fond. On assure qu’aucun mort n’est à déplorer parmi les naufragés — fait assez rare dans une guerre sous-marine où l’on coule d’ordinaire sans sommation pour qu’on le relève.

Cette chasse tenait en échec un dispositif considérable : plusieurs groupes de chasse alliés battaient l’Atlantique à sa recherche, sans jamais parvenir à le fixer. Le 2 décembre, l’appel de détresse d’un vapeur britannique, le Doric Star, attaqué au large, avait enfin donné une indication sur la zone où rôdait le corsaire, et resserré la traque autour de l’embouchure du Rio de la Plata, où affluent les navires chargés des viandes et des grains du continent sud-américain.

La bataille du Rio de la Plata

C’est là, à l’entrée de l’estuaire, que le combat s’est engagé au matin du 13 décembre. Trois croiseurs britanniques, réunis sous les ordres du commodore Henry Harwood, avaient pris position : le croiseur lourd Exeter, armé de canons de 203 millimètres, et deux croiseurs légers de 152 millimètres, l’Ajax et l’Achilles — ce dernier servi par des équipages de la marine néo-zélandaise.

Le corsaire, plus fort en artillerie, concentra d’abord son feu sur l’Exeter, qu’il atteignit durement. Le croiseur lourd, plusieurs de ses tourelles réduites au silence et lourdement touché, dut rompre le combat et se retirer, faisant route, dit-on, vers les Malouines pour y panser ses avaries. L’Ajax, à son tour, fut endommagé. Mais les deux croiseurs légers, manœuvrant vivement et harcelant l’adversaire de leurs bordées, ne lâchèrent pas prise.

Le Graf Spee, lui non plus, n’était pas sorti indemne de l’affaire. On rapporte qu’un obus avait ruiné ses installations de traitement du carburant, réduisant fortement son autonomie — au point, assure-t-on, de lui interdire de regagner l’Allemagne. Ne pouvant ni achever ses adversaires ni tenir la mer, il mit le cap sur le port neutre le plus proche et entra dans la nuit du 13 au 14 décembre en rade de Montevideo.

Les trois jours de Montevideo

Commença alors, dans les eaux de la capitale uruguayenne, une partie singulière, moins de canon que de droit et de nerfs. Les conventions internationales sur la neutralité — celles arrêtées à La Haye en 1907 — n’accordent en principe qu’un séjour de vingt-quatre heures à un bâtiment de guerre belligérant dans un port neutre, délai que l’on peut prolonger pour cause d’avaries à réparer. L’Uruguay, après examen, accorda soixante-douze heures.

Le temps jouait contre le corsaire. Passé le délai, il lui faudrait ressortir ou se laisser désarmer et interner. Or, au-delà de la passe, les croiseurs survivants montaient la garde, et l’on prêtait aux Britanniques le dessein de le reprendre dès qu’il paraîtrait au large. La diplomatie s’en mêla : le ministre britannique à Montevideo, M. Millington-Drake, pressait les autorités de faire respecter le délai et d’obtenir le départ du navire.

On rapporte encore une manœuvre plus habile. Une règle de la neutralité interdit à un navire de guerre de quitter un port neutre moins de vingt-quatre heures après l’appareillage d’un navire de commerce ennemi. Les Britanniques auraient fait successivement appareiller leurs cargos présents dans le port, à un jour d’intervalle, de manière à retenir le corsaire à quai par le jeu même du règlement qu’on lui opposait.

Sur ce qui l’attendait dehors, les bruits allaient grand train. On assurait qu’une escadre puissante s’était massée à l’embouchure de l’estuaire — on citait le porte-avions Ark Royal et le croiseur de bataille Renown, capables à eux seuls de submerger le cuirassé de poche. Nul, à Montevideo, ne pouvait dire au juste ce qui croisait par-delà l’horizon ; mais chacun tenait pour probable que le corsaire, s’il sortait pour se battre, courait à sa perte.

Le sabordage

Placé devant ce choix — sortir affronter des forces tenues pour écrasantes, ou se laisser interner avec son navire —, le commandant Langsdorff a tranché autrement. Au terme du délai, l’Admiral Graf Spee a levé l’ancre, sous les yeux d’une foule accourue sur les quais et les hauteurs de Montevideo, persuadée d’assister à un ultime combat.

Il n’y eut pas de combat. À quelques milles de la ville, le cuirassé s’arrêta, échoué dans les fonds de l’estuaire, et son équipage y mit lui-même le feu. Les explosions et l’incendie firent le reste. Le navire que ni l’Exeter ni l’Ajax n’avaient pu couler s’est détruit de ses propres mains, pour n’être pris ni par l’ennemi ni par l’internement.

Ce qu’il adviendra de l’équipage évacué sur la rive, du commandant, de l’épave fumante qui barre l’estuaire, on l’ignore à cette heure. La seule certitude, que confirment les dépêches de la nuit, est que l’un des plus puissants corsaires du Reich a disparu de l’Atlantique.

Le contexte

Depuis la déclaration de guerre du 3 septembre 1939, l’Allemagne a lancé sur les océans des bâtiments corsaires chargés de couper les routes du commerce allié, dont dépend le ravitaillement de la Grande-Bretagne et de la France.

Le cuirassé de poche, type de navire propre à la marine allemande, associe une artillerie lourde à un rayon d’action étendu : conçu pour la guerre de course, il surclasse les croiseurs qu’il rencontre et distance les cuirassés lancés à sa poursuite.

Les nouvelles d’Amérique du Sud nous parviennent par câble et par radio, avec les retards et les incertitudes que la distance impose ; l’Uruguay, pays neutre, applique les conventions internationales sur le séjour des navires belligérants dans ses ports.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui est connaissable au matin du 18 décembre 1939 : une bataille le 13, un refuge à Montevideo, un sabordage le 17 au soir. Elle rapporte les bruits d’époque — l’escadre massée au large, la manœuvre des cargos britanniques — en les distinguant des faits établis, et ne préjuge ni du sort de l’équipage, ni de celui de l’épave, ni de la suite des opérations navales.

Ce que l’on sait

  • L’Admiral Graf Spee menait depuis l’automne 1939 une guerre de course dans l’Atlantique Sud et s’en était pris à plusieurs navires marchands alliés.
  • Le 13 décembre 1939, il a livré combat, à l’entrée du Rio de la Plata, à trois croiseurs britanniques réunis sous le commandement du commodore Harwood : l’Exeter, l’Ajax et l’Achilles.
  • Avarié, le cuirassé s’est réfugié dans la nuit du 13 au 14 décembre dans le port neutre de Montevideo, où l’Uruguay lui a accordé un séjour de soixante-douze heures.
  • Le soir du 17 décembre 1939, ayant repris la mer, le navire a été sabordé et incendié par son propre équipage dans les eaux de l’estuaire.

Ce que l’on ignore

  • Le bilan humain des combats du 13 décembre, de part et d’autre, n’est pas connu avec certitude.
  • Le tonnage exact des navires coulés par le corsaire et le nombre de coups au but échangés lors de la bataille demeurent approximatifs.
  • Le sort de l’équipage évacué, du commandant et de l’épave n’est pas établi à cette heure.
  • La nature et la force réelles du dispositif naval allié posté à l’embouchure de l’estuaire ne sont pas connues avec précision.

Sources historiques utilisées

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Bataille du Rio de la Plata — Wikipédia

Consulté pour le combat du 13 décembre 1939 (Force G du commodore Harwood, Exeter/Ajax/Achilles, calibres 203 et 152 mm), le repli avarié de l’Exeter, l’avarie des installations de carburant du Graf Spee, le refuge à Montevideo dans la nuit du 13 au 14, le séjour de 72 heures accordé par l’Uruguay, la manœuvre diplomatique de Millington-Drake et le sabordage du 17 décembre vers 20 heures. Tout élément postérieur au 18 décembre 1939 (notamment la mort de Langsdorff le 20) a été écarté.

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Admiral Graf Spee — Wikipédia

Consulté pour la guerre de course dans l’Atlantique Sud (neuf marchands, environ 50 000 tonneaux), l’application des règles de la prise par Langsdorff, l’absence de mort parmi les naufragés, le SOS du Doric Star le 2 décembre 1939 et les caractéristiques du cuirassé de poche (pièces de 280 mm). Faits postérieurs au 18 décembre 1939 non retenus.

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Battle of the River Plate — Wikipedia (anglais)

Recoupement des détails de la bataille et du blocus : obus de l’Exeter détruisant le système de traitement du carburant et réduisant fortement l’autonomie, entrée à Montevideo dans la nuit du 13 au 14, Convention de La Haye de 1907 (délai de 24 h, article 12) et règle des 24 heures (article 16) invoquée par le départ échelonné des cargos britanniques, bruit de l’Ark Royal et du Renown massés au large, sabordage le 17 décembre vers 20 h 15. Éléments postérieurs au 18 décembre écartés.

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Reconstitution journalistique

L’article simule une dépêche du service étranger au matin du 18 décembre 1939, à l’heure où la nouvelle du sabordage, survenu la veille au soir à Montevideo, parvient en France par câble et par radio. Les formulations à chaud imitent la presse du moment ; rien n’est affirmé au-delà de ce qui est connaissable à cette date, et les bruits d’époque sont rapportés comme tels.

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20 novembre 1939, 07h007 min