Un homme a fait le tour de la Terre : Moscou annonce le vol du major Gagarine autour du globe
L’agence Tass l’a clamé ce matin par la voix d’Iouri Levitan : un homme, le major Iouri Gagarine, a accompli à bord du vaisseau « Vostok » une révolution complète autour de la Terre — et en serait revenu vivant. Fait sans précédent, l’annonce a été lancée alors que l’engin volait encore : le monde entier a retenu son souffle sur le sort de cet homme suspendu au-dessus de nos têtes.
C’est désormais chose faite, et nul roman ne l’avait osé dans ces termes : un homme est monté au-delà de l’atmosphère, a fait le tour entier de la Terre, et en serait redescendu vivant. L’Union soviétique l’a annoncé ce matin du 12 avril, d’abord par un communiqué de l’agence Tass, puis par toutes les ondes de Radio Moscou. Le pilote a un nom, un grade et un visage que Moscou livre sans retenue : le major Iouri Alexéïévitch Gagarine, vingt-sept ans, officier aviateur.
L’engin s’appelle « Vostok » — « l’Orient ». Il aurait quitté le sol soviétique le matin, aux alentours de neuf heures, heure de Moscou, pour s’élancer sur une orbite autour du globe et y boucler un tour complet. Selon les chiffres de Moscou, l’engin aurait bouclé sa révolution autour de la Terre en quelque quatre-vingt-neuf minutes ; le vol entier, du décollage à l’atterrissage, aurait duré environ cent huit minutes — il ne faut pas confondre les deux. En ce laps de temps, un seul homme aura vu défiler sous lui, d’un horizon à l’autre, la Terre tout entière.
Le prodige ne tient pas seulement à l’exploit ; il tient à la manière dont le monde l’a appris. Car Moscou n’a pas attendu que l’homme fût redescendu pour parler. C’est en plein vol, alors que Gagarine tournait encore là-haut et que nul ne savait s’il reviendrait, que la voix grave de Iouri Levitan — le speaker des grandes annonces du Kremlin — a interrompu les programmes pour lire le communiqué de Tass. Pendant de longues minutes, le globe a su qu’un homme était dans l’espace avant de savoir s’il en réchapperait. Puis est tombée la seconde dépêche : le pilote serait sain et sauf, revenu au sol.
Selon la version soviétique, le major Gagarine a regagné la terre ferme à bord de son vaisseau, qui se serait posé quelque part dans les plaines de la Volga, dans la région de Saratov, vers le milieu de la matinée. L’atterrissage se serait produit aux alentours de onze heures, heure de Moscou — l’heure exacte n’est pas établie avec certitude et nous la donnons sous cette réserve. Le communiqué assure que le pilote « se sent bien ».
Comme pour la lune de métal qui, voici trois ans et demi, fit le tour de la Terre en lançant son « bip-bip » à la face du monde, l’annonce est un fait accompli, jeté d’un coup et sans témoin convié. Tout ce que nous en rapportons ce soir émane de la seule source soviétique. Mais cette fois, ce n’est plus une sphère muette que l’on hisse au-dessus de l’atmosphère : c’est un homme, avec un cœur qui bat et un nom à retenir. Nous nous en tiendrons à ce qui est dit, en distinguant avec soin ce qui est affirmé de ce qui demeure dans l’ombre.
Une heure trois quarts au-dessus du monde
D’après les éléments communiqués, le « Vostok » se serait arraché du sol le matin, aux alentours de neuf heures, heure de Moscou, depuis un cosmodrome soviétique. L’engin aurait été placé sur une orbite ceignant le globe, qu’il aurait parcourue une fois avant de redescendre. La vitesse nécessaire pour qu’un tel vaisseau, lourd de son passager et de son équipement, se maintienne là-haut sans retomber défie l’imagination : il y faut une fusée d’une puissance que l’on devine considérable.
Moscou, cette fois, livre des chiffres précis : le vaisseau pèserait quatre tonnes sept cents, son orbite culminerait à trois cent deux kilomètres et descendrait au plus bas jusqu’à cent soixante-quinze, sur une trajectoire inclinée de quelque soixante-cinq degrés. Nous les rapportons sous la réserve d’usage — ils émanent de la seule source soviétique et ne se vérifient, de l’extérieur, qu’à l’oreille des postes d’écoute. Mais le pouvoir soviétique montre le résultat et tait le moyen : le lieu réel du tir, la nature et la puissance de la fusée qui a propulsé l’homme, le nom de ceux qui l’ont conçue demeurent, eux, scellés. Nous consignons ces blancs comme tels plutôt que de les combler par des suppositions.
Une chose paraît certaine, qui n’était pas acquise hier : il est désormais possible de faire vivre un homme, fût-ce le temps d’un tour de Terre, dans le vide glacé qui commence où finit notre air. C’est cette frontière-là, que l’on disait infranchissable pour un être de chair, que Moscou affirme avoir reculée ce matin.
Iouri Gagarine, un major sorti du rang
L’homme du jour est un inconnu d’hier. Iouri Alexéïévitch Gagarine est né en 1934 dans un village de la région de Smolensk, dans une famille modeste de la terre. Pilote de chasse, il servait jusqu’ici dans l’aviation soviétique avec le grade de premier-lieutenant ; Moscou annonce qu’il a été élevé au grade de major dans la journée même de son exploit. Il est marié et père de famille.
La propagande soviétique met volontiers en avant ces origines humbles : le premier homme à voir la Terre depuis le ciel ne serait pas un savant ni un grand seigneur, mais un fils du peuple, présenté comme la preuve vivante de ce que le régime nomme l’égalité socialiste. Nous rapportons ce discours pour ce qu’il est — l’argument que Moscou veut tirer de l’événement —, sans le faire nôtre.
Au moment du tir, le pilote aurait lancé un mot, « Poïékhali ! » — « On y va ! » —, que les services soviétiques rapportent comme le cri du départ. Faut-il y voir un trait spontané ou une formule préparée ? Nul ne saurait le dire ce soir, et nous nous garderons d’en faire une scène que nous n’avons pas entendue.
Une avance que l’Occident ne peut que constater
Pour la seconde fois en moins de quatre ans, l’Union soviétique prend de vitesse l’Occident dans la conquête du ciel. Après le premier satellite de 1957 et la chienne lancée en orbite peu après, voici le premier homme. Chaque fois, le procédé est le même : l’annonce tombe une fois la chose faite, et les puissances rivales en sont réduites à constater ce qu’elles n’ont pu prévenir.
On se gardera pourtant de conclure que la partie est jouée. L’avance soviétique est réelle et s’accumule ; elle n’est pas, pour autant, une victoire acquise une fois pour toutes. L’avenir de cette compétition entre les deux blocs demeure entièrement ouvert, et nul ne saurait dire ce soir ce que les mois à venir y inscriront.
Reste, ce soir, l’image d’un homme seul lancé au-dessus du monde, et d’un globe entier suspendu à son sort le temps d’une matinée. Que le récit soit exact dans tous ses détails, l’avenir le dira ; qu’il marque, dès aujourd’hui, un seuil franchi, nul ne semble en douter, ni à Moscou ni ailleurs.